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La palme du sport
Cinéma

La palme du sport

Par Jawaher Aka , le 15 mai 2015

Le sport inspire le cinéma. Il l’arrange. Et le défie aussi. Face à l’image télévisuelle qui cannibalise tout, le grand écran a-t-il encore un coup à jouer ? Le débat reste ouvert.

«J’aime bien trop le sport pour me permettre un mauvais film de sport. » Kevin Costner, la soixantaine fière, est sans doute l’acteur de films de sport par excellence. Actuellement à l’affiche de McFarland, USA – dont la sortie en France n’est pas prévue pour le moment –, l’acteur américain y interprète son quarante-deuxième rôle en trente ans de carrière, dont une dizaine dans des films qui « parlent » de sport. Il campe ici l’entraîneur d’une équipe d’athlétisme à majorité hispanique dans la Californie de la fin des années 80. Un rôle qui manquait à son palmarès sportif. Manager d’une équipe de football américain dans Le Pari en 2014, joueur de baseball dans Duo à trois en 1988, golfeur dans Tin Cup en 1996, cycliste dans Le Prix de l’exploit en 1985 et même fan de boxe dans Les Adversaires de Ron Shelton en 1999. Si aucun réalisateur ne l’a amoché comme John G. Avildsen l’a fait avec Sylvester Stallone dans Rocky, on peut dire que le beau Kevin en a quand même sué toute sa carrière. Une endurance qu’il doit peut-être à son passé de sportif amateur puisqu’il a pratiqué le football américain, le baseball et le basket quand il était étudiant. Ou peut-être parce qu’à chaque fois qu’on lui a proposé un scénario autour du sport, il a vu l’humanité qui s’en dégageait, comme il le déclarait pour McFarland, USA.

SPORTS MOVIES, UN GENRE À PART ENTIÈRE
Car c’est ici que l’on trouve la substantifique moelle du film de sport ou sports movie comme on le classe dans le box-office américain : au cinéma, le sport n’est qu’un prétexte pour parler d’autre chose. Thierry Frémaux, patron du Festival de Cannes et grand amateur de sport, en est sûr. « Ce qui intéresse les cinéastes, c’est la manière dont le sport permet de parler d’autre chose. Dis-moi le sport, je te dirai la société. Décris-moi un sportif, je te décrirai le monde qui l’entoure. Blue Chips de William Friedkin (1994), avec Nick Nolte qui interprète un entraîneur de basketball, est un film sur la corruption. La Bande des Quatre (1979) de Peter Yates écrit par Steve Tesich, connu pour faire du film social, communautaire, n’est pas non plus un film de sport. Dans ces films, on dépasse la seule question du sport. Ou le marketing lié à ces films fait oublier la question du sport. En France, il faudrait regarder la répartition géographique de la réussite du Fils à Jo (de Philippe Guillard, avec Gérard Lanvin, 2010 – ndlr), mais je pense que le film a surtout bien marché dans le sud-ouest. Il y avait une sorte de fierté à travers le sport, d’orgueil culturel des gens qui font partie de ce monde-là – le rugby –, exalté par le film. »

Gérard Camy, historien du grand écran qui prépare un livre sur le sport et le cinéma, à paraître au mois d’octobre aux éditions du Bailli de Suffren, confirme : « Pour le réalisateur, le sport est un lieu qui amène la représentation du sport, de l’effort, de l’exploit, de la souffrance. Les personnages deviennent de véritables héros ou des gens complètement délaissés. Un film qui parle de sport est un concentré de tout ce qu’on peut faire dans le cinéma. Il va permettre un suspense extraordinaire, introduire la notion d’effort, d’adversité, qui sont les éléments de base de la littérature et du cinéma. Certains vous diront comme Ken Loach qu’ils ne font pas vraiment des films de sport, et si on regarde Looking for Eric (avec Éric Cantona, 2009), il ne s’agit en effet pas vraiment d’un film de sport, mais le sport y occupe totalement les esprits. C’est en ça que c’est intéressant. »

L’idée du rêve américain filmé par Hollywood, c’est la question de la seconde chance.

LES ÉTATS-UNIS, GÉANTS DE LA DISCIPLINE
Aux États-Unis, où sports drama et sports comedy movies sont des genres à part entière, la production de films autour du sport semble depuis toujours bien plus féconde qu’ailleurs. Pour Jérôme Momcilovic, critique cinéma et chef de rubrique au magazine Chronic’art, l’intérêt singulier du cinéma hollywoodien pour le sport est profondément lié à l’histoire des États-Unis. « L’équipe, le collectif, c’est une représentation possible du peuple en tant que groupe qui a besoin d’un leader et c’est toujours ce que l’on met en scène. Dans les films américains, c’est typique. On retrouve les grandes figures de la mythologie politique américaine, c’est-à-dire l’orateur. Le coach est l’éternelle figure de l’orateur, celui qui sait faire passer les grands principes par la parole. Comme dans L’Enfer du dimanche avec Al Pacino (Oliver Stone, 1999). La figure tutélaire de ces personnages dans l’imaginaire américain, c’est Abraham Lincoln. Une personnalité qui pratique l’humour, qui fait quasiment du stand-up. Ces moments dans les films de sport où le coach motive les athlètes, c’est l’idée de la seconde chance. Les joueurs se sont plantés. Le coach les engueule. Et il va faire un discours qui va révéler la dimension symbolique du sport. L’idée que le sport est un creuset de valeurs morales, c’est ce que les Américains appellent “inspirational speech”, ou discours inspirant. Ils en sont très friands. Le film de sport est un cadre idéal pour en produire. Dans les compilations de discours inspirants qu’on trouve sur internet, les discours hollywoodiens se partagent entre les films de sport et les péplums. C’est Russell Crowe dans Gladiator. Filmer un leader de guerre qui galvanise ses troupes et filmer un coach dans un vestiaire qui électrise son équipe, pour le cinéma, c’est la même chose. C’est la même opportunité de filmer le peuple et son leader. Le leader rappelle la bonne direction au peuple américain, là où il doit aller, quelles doivent être ses valeurs. »

Et en effet, dans les nombreux classements sur les inspirational speeches qui circulent sur le net, les sport movies remportent la palme du genre le plus cité, avec Denzel Washington en coach Boone dans Le Plus beau des combats (Boaz Yakin, 2000), Gene Hackman en coach Dale dans Le Grand défi (David Anspaugh, 1986), Kurt Russell en coach Brooks dans Miracle (Gavin O’Connor, 2004), Billy Bob Thornton en coach Gaines dans Friday Night Lights (Peter Berg, 2006), et tellement d’autres.

« Aux États-Unis, le sport est le théâtre symbolique de ce que le cinéma n’a jamais cessé de mettre en scène : le rêve américain, la question du peuple américain, la définition morale de l’individu par rapport aux grands principes fondateurs. Or, la direction symbolique ou morale du rêve américain tient dans la formule de la Déclaration d’indépendance des États-Unis : “Life, Liberty and the pursuit of Happiness”. Le film de sport permet d’incarner ce dernier principe qu’on traduit par “la recherche du bonheur”. Et généralement, l’idée du rêve américain tel qu’il est filmé par Hollywood, c’est la question de la seconde chance. Dans Rocky, ce que garantit l’Amérique, c’est la possibilité de réussir une seconde fois, c’est la renaissance, qui remonte aux pionniers qui font table rase du passé pour tenter leur chance sur le nouveau sol américain, la Terre Promise. La boxe est le cœur mythologique de ce que peut le cinéma américain. Les films de boxe sont souvent coupés en deux, entre une phase d’échec et une phase de reconquête. Et ce qu’on met en scène dans la phase de reconquête, c’est le mouvement ascensionnel du rêve américain. Rocky, c’est ça. Quand on regarde bien le premier (John G. Avildsen, 1976 – ndlr), on se rend compte qu’on ne parle pas de boxe, mais de démocratie américaine. C’est un remake quasiment plan pour plan de Mr Smith au Sénat de Frank Capra, un film de référence sur le rêve américain.

Rocky Balboa est la figure absolue du peuple, le monsieur Personne à qui on va donner sa chance. Le film se passe en 1976, deux-cents ans pile après la Déclaration d’indépendance, à Philadelphie. Là où ont été rédigées et signées la Déclaration d’indépendance et la Constitution des États-Unis. Le combat avec Apollo Creed se déroule à l’occasion de la fête du bicentenaire de l’indépendance du pays. Dans Rocky, contre des cyniques qui voudraient instrumentaliser le rêve américain, l’innocence et l’acharnement du sportif vont permettre de faire revivre les principes fondateurs. Au point que, quand on arrive au sixième épisode de la saga Rocky, bien que le héros ait vieilli, le principe reste le même que dans tous les Rocky : il faut trouver une astuce dans le scénario pour faire repartir le héros de zéro et figurer de nouveau par la boxe la montée en puissance du rêve américain. Dans le dernier épisode, il est trop vieux, il voudrait refaire un combat et la fédération de boxe ne veut pas lui donner sa licence à cause de son âge. Dans une scène très caractéristique, Rocky défend son cas devant une commission, toujours à Philadelphie, et cite la Déclaration d’indépendance. »

LA BOXE, CHAMPIONNE DE CINÉGÉNIE
Rocky, six épisodes et un septième en préparation, Creed, annoncé pour novembre 2015. Réalisé par Ryan Coogler (Fruitvale Station, 2013), Sylvester Stallone y fera son come-back sur le ring en entraîneur du fils d’Apollo Creed, feu son adversaire et ami. Rocky, une saga autour de la boxe, la grande gagnante de toute l’histoire du film de sport. Dans son encyclopédie en cours d’écriture sur le sport et le cinéma, Gérard Camy annonce déjà un millier de films de sport répertoriés dont « 250 à 300 rien que pour la boxe ». Thierry Frémaux, qui a programmé à Cannes en 2008 le documentaire de James Toback sur Mike Tyson, rappelle : « À une époque, la boxe faisait partie des ingrédients du roman noir. Norman Mailer a écrit Le Combat du Siècle sur Muhammad Ali et George Foreman. L’idée a gagné les cinéastes. Avant Raging Bull, il y a eu Nous avons gagné ce soir (1949) et Marqué par la haine (1956) de Robert Wise, Sang et Or (1947) de Robert Rossen, plein de beaux films de boxe. La boxe était liée à la société. Avec ce monde un peu interlope des gangsters, des paris truqués. On avait là un ingrédient dramaturgique formidable. » Et un cadre spatial unique. « Le ring est une scène de théâtre : c’est fait pour le cinéma » remarque Jérôme Momcilovic. Une scène de laquelle sont prisonniers les boxeurs le temps du combat. Une scène artistique sur laquelle ils s’animent dans une chorégraphie guidée par les coups et les cordes du ring. Comme dans Raging Bull de Martin Scorsese (1980), où Jake LaMotta, Sugar Ray Robinson et Marcel Cerdan valsent sous les coups et contre les cordes. Sur cet espace contraint, le ring, la caméra capte le jeu de jambes et les coups de poings des acteurs. Plongée, contre-plongée, caméra subjective, ralentis, flous. Martin Scorsese avait d’abord pensé filmer les nombreuses scènes de combat avec plusieurs caméras. Il décida finalement de se concentrer sur la chorégraphie des combats pendant plusieurs mois et de ne filmer qu’avec une caméra qui ferait office de « troisième boxeur ». Les scènes de ring ont duré dix semaines au lieu des cinq initialement prévues. Et le résultat est stupéfiant. La caméra unique garde l’intimité du ring et exalte la puissance des combats. Elle plonge le spectateur au cœur du combat. L’invite comme un quatrième boxeur sur le ring. Si l’on retrouve dans les combats de lutte de Foxcatcher (Bennett Miller, 2014) un peu de l’érotisme des matchs de boxe de Raging Bull, tous les sports n’ont pas la même cinégénie.

La réussite d’un film de sport vient pour beaucoup de la vraisemblance. 

DE LA DIFFICULTÉ DE TRAITER LES AUTRES SPORTS
Le sport est apparu très tôt au cinéma, à travers les actualités diffusées dans les salles avant le film à la fin du xixe siècle. Le premier film de fiction sur le sport date de 1911. Il s’agit d’un film anglais autour du football, Harry The Footballer, réalisé par Lewin Fitzhamon. Un film muet en noir et blanc d’une dizaine de minutes racontant l’épopée d’une star du football, Harry Plum, kidnappé par l’équipe contre laquelle il doit jouer. En un siècle, le cinéma a continué à s’intéresser au foot mais de manière plus anecdotique et souvent comique. Comme si, dans le cadre d’une fiction, le football ne pouvait être pris au sérieux.

Pour Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française et grand fan de ballon rond, le football ne peut tout simplement pas être traité au cinéma. « Dans le football tel qu’on le connaît, la vérité est sur le terrain, il n’y a pas d’imaginaire du football en dehors du terrain. On ne peut pas créer du récit autour du football. Le rapport entre le football et l’image ne peut être qu’un rapport documentaire : on veut voir le but, la passe décisive, le penalty, le hors-jeu. On veut voir le football et le connaître en direct. Le football ne crée pas d’imaginaire fictionnel. Raconter une histoire, c’est créer du romanesque. Or, aujourd’hui, le football est complètement médiatisé, banalisé par son image planétaire. Totalement mondialisé, il n’a plus d’enracinement géographique, de paysages qui seraient encore en lien avec la matière même qu’est le sport. La télé a complètement conquis la discipline. Dans les autres sports comme le football américain, il y a une fiction possible. Dans la boxe, le scénario c’est l’ascension et la chute, donc directement en lien avec la dramaturgie. Le football ne crée pas ce langage poétique qu’inspirent naturellement des sports comme le rugby ou le cyclisme, qui est fait de grandes épopées, de grandes envolées, de chutes, de déceptions, de retards, de héros. Ça crée du lyrisme et de la dramaturgie. »

Pour Thierry Frémaux, il manque une distance nécessaire à certains sports pour pouvoir être traités. « Le foot est le sport le plus universel, le plus populaire au monde, mais le foot n’a pas son Raging Bull. Quand Scorsese fait son film, on est en 1979 et il va chercher son héros, Jake LaMotta, quarante ans plus tôt. On pourrait sans doute écrire un scénario sur George Best (attaquant de Manchester United de 1963 à 1974 – ndlr). Il ne faut pas prendre quelqu’un de trop connu aujourd’hui. Scorsese prend Jake LaMotta, immensément connu à son époque mais oublié au moment du film. » Et le foot n’est pas le seul parent pauvre du film de sport. Pour le patron de Cannes qui se rend chaque année quotidiennement au Palais des festivals à vélo, il manque aussi des films sur le cyclisme. « Si je devais faire un film, ce serait sur le vélo. J’adorerais parler à des producteurs ou à des scénaristes parce que je saurais leur dire quoi faire. Il faut s’intéresser au cyclisme des années 50 parce que c’était beau : les maillots en laine, la Côte d’Azur, les knickers, Anquetil, Charly Gaul, Coppi. Ou à ces histoires qu’on a apprises plus tard : Bartali (double vainqueur du Tour de France en 1938 et 1948 – ndlr), un Juste qui sauva des Juifs en prétextant s’entraîner et qui allait prier à l’église pour livrer des documents falsifiés dissimulés dans le cadre de son vélo. Autre scénario formidable, la rivalité Coppi-Bartali qui commence à dire de moins en moins de choses aux gens. Quand Coppi et Bartali, le jeune et le vieux, sont dans le Giro 52 et que le jeune crève, le vieux lui donne sa roue. Il y a plusieurs moments dans le vélo. Les années noir et blanc, des années 30 à 50, et celles plus rock’n’roll en 1990-2000, avec Cipollini et les autres. Les mecs ont une gueule. Les vélos et le matériel deviennent beaucoup plus beaux. Il y a des scénarios qui traînent, des gens qui veulent écrire sur Van Den Broeck ou Pantani. Le bouquin de Philippe Brunel (Vie et mort de Marco Pantani, éditions Grasset – ndlr) est une merveille mais difficilement transposable à l’écran. Parce qu’on sait qui est Pantani, on l’a vu à la télévision. Il faut trouver quelqu’un qui va l’imiter physiquement. Quand De Niro est Jake LaMotta, ils ne se ressemblent pas, mais on s’en fout. Personne ne se souvient de sa tête. Donc De Niro a pu parfaitement l’incarner. Je suis judoka et le premier film de Kurosawa, La Légende du grand judo (1943), donne vie à Shiro Saigo, un des premiers disciples de Jigoro Kano qui a inventé le judo. Faire un film sur Teddy Riner ou David Douillet serait sans doute plus compliqué, aujourd’hui en tout cas. Il y aura peut-être une mythologie dans quelques années. Quand on voit comment Bennett Miller a réussi à filmer la lutte dans Foxcatcher, j’adorerais voir un film de judo contemporain filmé comme ça. »

Pendant très longtemps, on ne regardait pas les films sur le sport parce que le sport était considéré comme anecdotique. 

LA TÉLÉ PREND LE PAS SUR LE CINÉ
Ce dont parle Frémaux, cette proximité historique des héros du sport, leur réalité dans l’imaginaire collectif, qui gêne l’appropriation des histoires du sport par le cinéma, est le résultat de l’omnipotence de la télévision dans la médiatisation du fait sportif. Depuis plusieurs années, la télévision rend compte et raconte le sport, écrit les règles du storytelling sportif. « On a coutume de dire que la télévision est devenue tellement puissante qu’elle a mangé la représentation du sport et que le cinéma n’est plus légitime pour le faire. L’image qu’on a dans les yeux pour évoquer le sport, ce n’est pas l’image 35 mm, c’est le petit écran. C’est le problème auquel Stephen Frears (qui termine un biopic sur Lance Armstrong qui ne sera pas présenté à Cannes comme la presse l’annonçait, mais peut-être au Festival du film de Toronto en septembre prochain – ndlr) a dû faire face quand il filme Armstrong. L’image qu’on a de lui est une image de télévision, alors que pour Raging Bull, l’image qu’on a de Marcel Cerdan et de Jake LaMotta c’est le cinéma, c’est-à-dire l’image noir et blanc des actualités cinématographiques de l’époque. Il n’y a pas la télévision. » Ici, la crédibilité du personnage passe par l’ignorance du spectateur. Dans d’autres cas, les réalisateurs contournent le problème de la rivalité de l’image télévisuelle par d’autres procédés.

« Quand Jean-Jacques Annaud fait Coup de tête » explique Thierry Frémaux, « il ne prend pas des stars, mais un club de village. Donc il n’y a pas d’identification préalable possible, on est avec les héros parce que ce sont des héros. Quand les Français voient les films sportifs américains, ce sont souvent des gens dont ils n’ont jamais entendu parler. Il y a eu un très beau livre de Paul Fourmel (Anquetil tout seul, 2012 – ndlr) sur l’histoire d’Anquetil et Poulidor, mais on ne peut pas en faire un film. On peut en faire un documentaire. Avec le documentaire, on est quand même un peu dans le cinéma. Le Mensonge Armstrong (2013) d’Alex Gibney est un film extraordinaire parce qu’il manipule des matériaux qui sont le réel. Et aujourd’hui, bizarrement, quand on veut faire de la fiction, le réel c’est l’image filtrée qui nous est apparue à travers la télévision. Le cinéma n’a pas complètement résolu ces questions-là. Le rapport au réel rend difficile la fiction sur le sport contemporain. La télévision filme tellement bien et avec tellement de moyens qu’il faudrait, pour y croire, les mêmes moyens pour un cinéaste. »

Pour Serge Camy, historien du cinéma, la manière dont le sport est filmé aujourd’hui à la télévision est « hallucinante, avec des ralentis, des gros plans, des caméras partout. Le cinéma ne travaille pas de cette manière-là, donc il trouve des systèmes. En travaillant en caméra subjective par exemple ; ce qui permet au spectateur d’être complètement dans l’événement mais pas tout à fait de la même manière qu’à la télévision. On compense ce que peut faire la télévision grâce à l’événement en direct, cette possibilité d’utiliser trente, quarante caméras en stade. À part un film à immense budget, personne ne peut se le permettre. On travaille donc autrement, mais on essaie d’aller vers l’efficacité télévisuelle. Sur certains films, j’ai eu le sentiment que les réalisateurs s’inspiraient des captations télé d’événements sportifs, en athlétisme notamment. Dans Personal Best de Robert Towne (1982), une caméra suit la course comme dans ces retransmissions où les caméras sont automatisées et suivent les 100 m de la course tout du long. Il y a aussi des gros plans, des ralentis. Là on se dit qu’on n’est pas loin d’une retransmission télé. Il y a une autre manière de faire : l’utilisation d’archives mixées avec quelques gros plans de l’acteur. Comme le film sur un coureur de demi-fond américain, Prefontaine (Steve James, 1997). La première séquence des Chariots de feu (Hugh Hudson, 1981) où ils courent sur la plage est magnifique. Là on est plus dans le cinéma que dans la télévision. »

RÉALITE TÉLÉVISUELLE OU VRAISEMBLANCE CINÉMATOGRAPHIQUE ?
Aujourd’hui, le cinéma est donc défié par la télévision dans le choix de ses héros, mais aussi dans le spectacle qu’il propose. La vraisemblance dans les fictions sur le sport est essentielle pour un réalisateur, même si le film s’adresse à un public souvent profane. Et la réussite d’un film autour du sport vient pour beaucoup de la vraisemblance du sportif et de l’événement. Les réalisateurs qui s’engagent dans cette voix le savent. « Le numérique permet tout aujourd’hui. Dans Jappeloup (Christian Duguay, 2013), les Jeux de Séoul sont hyper crédibles parce que le trucage numérique nous plonge tout à coup dedans. Et le cheval n’est pas tellement télévisé, la compétition est donc d’autant plus crédible. La F1 est très télévisée, pourtant Rush (Ron Howard, 2013), sur la rivalité entre James Hunt et Niki Lauda, est un film très réussi. Grâce au scénario. Mais aussi grâce à l’attention portée à la crédibilité, à la fidélité de ce qui est montré de la F1 à la TV en direct depuis des années. C’est impeccable. »

Dans Les Chariots de Feu, le film de Hugh Hudson aux quatre Oscars, l’exigence du scénariste quant à la crédibilité de l’histoire a sans doute participé au succès du film. Tom McNab, ancien entraîneur de l’équipe olympique britannique de bobsleigh et des vice-champions du monde de rugby 1992, également auteur du best-seller La Grande course de Flanagan (éditions Autrement), est à l’origine de l’histoire des Chariots de Feu avec le scénariste Colin Welland. Une histoire décrivant le parcours de deux coureurs britanniques qui, dans les années 20, affirment leurs convictions à travers le sport. Le premier, juif, se bat contre les préjugés antisémites, quand le second essaie de concilier foi chrétienne et passion pour la course.

« Colin Welland est venu me consulter sur un projet de film basé sur la rivalité entre les deux sprinters Harold Abrahams et Eric Liddell en 1924. J’ai eu du mal à expliquer à Colin qu’Abrahams et Liddell n’avaient jamais couru l’un contre l’autre avant les JO de Paris. Colin a cru bon de me préciser qu’il ne s’agissait pas d’un documentaire, et que s’il fallait s’en tenir à la vérité stricte, il n’y aurait pas d’histoire à raconter. C’était comme ça. » Le professionnel du sport Tom McNab s’engage dans l’aventure avec Welland et s’emploie, à la demande du scénariste, à recruter des comédiens qui feront de bons athlètes. En somme, si l’histoire peut s’arranger avec la réalité pour les besoins dramaturgiques du film, la vraisemblance de l’événement sportif et la crédibilité des acteurs sont essentielles. « Contrairement aux films d’action, il est difficile de simuler des films de sport. On voit immédiatement quand l’athlète est une doublure. Toute la crédibilité de l’histoire disparaît. Le film n’aurait pas marché si les acteurs principaux n’avaient pas eu un physique d’athlète. » Tom McNab fait passer les auditions, choisit ses futurs acteurs-athlètes, les entraîne, chorégraphie leurs mouvements et s’assure que ses acteurs principaux gagnent face aux vrais athlètes engagés sur le film pour des rôles mineurs.

Dans Foxcatcher, sorti en salles en janvier 2015, qui raconte l’histoire vraie et tragique de deux frères tous deux champions olympiques et champions du monde de lutte dans les années 80, le réalisateur Bennett Miller (Truman Capote, Le Stratège) a lui aussi pris soin de travailler la vraisemblance des scènes de sport. Ses deux acteurs, Channing Tatum et Mark Ruffalo, ont donc dû se former à la lutte et au style des frères Schultz qu’ils interprètent dans le film. D’abord préparés pendant plusieurs mois par un chorégraphe spécialiste en lutte, ils se sont ensuite entraînés à lutter ensemble. Et pour être sûr de la crédibilité de ses acteurs, Miller a même invité sur le tournage les anciens amis de Dave Schultz et d’autres grands lutteurs du pays. Quand Mark Ruffalo s’est présenté devant eux, Miller lui a demandé de les affronter. Le premier adversaire de Ruffalo était un médaillé olympique. « Dave Schultz avait l’habitude de démarrer fort, et j’ai balancé un de ces coups dont il avait le secret – un des plus spectaculaires. Tadaaki Happa, l’un des plus grands coachs de lutte olympique, a hoché la tête, ce qui revenait à exprimer son enthousiasme. Après ça, ils nous ont dit : “On croit à ce projet et vous pouvez nous demander ce que vous voulez” », se souvient Ruffalo. Une adhésion du monde de la lutte américaine gagnée au prix de durs efforts : « C’est le tournage le plus douloureux que j’aie jamais connu. Je ne veux plus jamais pratiquer la lutte de ma vie ! » a déclaré Mark Ruffalo après le tournage. Présenté en compétition officielle à Cannes en 2014, Foxcatcher a remporté le prix de la mise en scène. « Foxcatcher est un film sur la folie. Miller a fait un film sublime. Alors que la lutte est un sport extrêmement ingrat à filmer. La lutte n’est pas un sport spectaculaire » rappelle le programmateur du Festival de Cannes, Thierry Frémaux.

Depuis plusieurs années, entre documentaires et films de fiction, Cannes accorde une plus grande place aux films qui ont trait au sport. « Nous ne sommes que l’écho de ce qu’est le cinéma mondial. Cannes est une photographie instantanée, une fois par an, de ce que nous avons vu comme films pendant six mois. Depuis vingt ou trente ans, le sport est complètement immergé dans nos cultures, donc dans celles des artistes. On m’a reproché d’avoir invité des personnalités du sport à Cannes au début. Quand on montre le film de James Toback sur Mike Tyson, c’est un beau film. Le documentaire de Kusturica sur Maradona aussi. Chaque fois qu’on a eu des films de sport, les œuvres étaient là. Après coup, les gens admettent finalement que ces films sont légitimes. Le documentaire de Kusturica sur Maradona a donné lieu à la plus grande, la plus longue et la plus extraordinaire ovation de toute l’histoire du festival, battant E.T. »

LES INTELLECTUELS SE METTENT AU SPORT
Dans le cinéma comme dans d’autres disciplines artistiques, il y a longtemps eu un désamour, voire un certain mépris vis-à-vis de la chose sportive. Aujourd’hui, l’omniprésence du sport aidant sans doute, les intellectuels assument publiquement leur goût pour le jeu, le terrain, les sportifs. Pour Gérard Camy, « être un fan du PSG devient maintenant quelque chose d’intéressant. Serge Toubiana (actuel directeur de la Cinémathèque française et ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma – ndlr) se revendique grand supporteur du PSG. Thierry Frémaux amène par sa notoriété un regard différent sur le cinéma. Ces gens aident à sortir le film de sport de ce qui était peut-être un ghetto à une époque et qui ne l’est plus du tout maintenant. Quand j’ai fait un papier sur À mort l’arbitre (Jean-Pierre Mocky, 1983), on m’a dit que c’était un très mauvais film. Je ne trouvais pas du tout. Bien sûr, Jean-Pierre Mocky n’est peut-être pas un cinéaste extraordinaire, mais il mêle la forme et le fond. On aime ou pas, mais il dit quelque chose de cette époque. Il le dit violemment et de manière peut-être un peu caricaturale. Mais il dénonce, dix ans avant, le phénomène de hooliganisme. Pour eux, le sujet était anecdotique et caricatural, mais quand on voit ce qu’il s’est passé quinze ans après, il n’allait pas si loin. Pendant très longtemps, on ne regardait pas les films sur le sport parce que le sport était considéré comme anecdotique. Même quand vous lisez les critiques françaises pour Raging Bull, vous réalisez que le sport en lui-même restait anecdotique. Je pense qu’on le critiquerait différemment aujourd’hui. »

Pour Thierry Frémaux, « aujourd’hui le mépris est plus du côté du grand public. Il a longtemps été du côté des intellectuels – l’opium du peuple, un divertissement pour les masses, pour les supporteurs, les gros beaufs –, mais c’est terminé depuis assez longtemps. Je suis un grand admirateur de l’écriture de sport. Vincent Duluc est mon dieu. Quand j’étais môme, j’adorais Jacques Augendre, Pierre Chany et Philippe Brunel. Je suis un lecteur de L’Équipe et j’aime bien l’idée de me servir de ma position pour saluer ces gens-là. J’aime bien que dans une institution culturelle, je puisse montrer cela. »

Thierry Frémaux, en plus de ses fonctions au Festival de Cannes, est aussi directeur de L’Institut Lumière à Lyon. Il y a créé en 2014 un festival consacré au sport, au cinéma, à la littérature et à la photo. « C’est une idée que je traînais depuis quinze ans. C’est une autre manière de visiter l’histoire du cinéma. Le public de cinéma ne va pas voir un film de sport, ou va plutôt moins voir un film parce que c’est un film de sport en pensant que le film sera soumis à d’autres critères que sa qualité propre. Et à l’inverse, ceux que ça pourrait intéresser n’y vont pas parce qu’ils n’ont pas l’habitude d’aller au cinéma. Les deux publics ne se mélangent pas. Le film de Ken Loach, Looking for Eric, n’a pas marché. Les gens qui vont voir Ken Loach ne voulaient pas voir un film sur Cantona. Ils se sont dit que ce n’était pas un Ken Loach “normal”. Or, c’était un Ken Loach oh combien normal, puisque le film aborde la question de la dignité ouvrière, ou prolétarienne, à travers le sport. » Pour réconcilier ces publics, le cinéma et le sport ont encore du chemin à faire. Les plus grands réalisateurs continuent d’y travailler, sans doute malgré eux. La liste des films annoncés autour du sport, entre rumeurs et certitudes, est déjà longue. Du côté des certitudes, un biopic sur Pelé (Pelé de Jeff et Michael Zimbalist), un autre sur Jesse Owens (Race de Stephen Hopkins), un film sur le football américain (Concussion de Peter Landesman avec Will Smith), un autre sur la boxe (Hands of Stone de Jonathan Jakubowicz avec Robert de Niro). Côté rumeurs, un biopic sur Tyson pour Martin Scorsese, un autre sur Billie Jean King pour Danny Boyle, un film sur le cricket pour Sam Mendes et un autre sur le surf pour Sean Penn. To be continued.

 

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