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La fit revolution
Crossfit

La fit revolution

Par Vladimir de Gmeline , le 14 mai 2014

En moins de dix ans, le crossfit a chamboulé le fitness modèle. Une discipline à part entière, avec son lot de sagas, gourous, fans et détracteurs. Le mix parfait pour un buzz retentissant et un business juteux comme on les aime.

Ça court, ça pousse, ça tombe au ralenti, ça pleure, ça « oh my God ! » et ça « IN-CRE-DI-BLE ! » en veux-tu en voilà. Il fait chaud, on transpire, on « go ! go ! go ! », on « one more, bro ! », ça fait mal et c’est ça qui est bon. Rich Froning (Fittest Man On Earth 2011, 2012, 2013) se sépare rarement de ses lunettes de soleil, enchaîne squats et sprints en remerciant Dieu et sa petite amie – pas son prof de natation, il nage comme un bull-terrier. Jason Khalipa plaisante en soulevant les barres comme si sa vie en dépendait. Camille Leblanc-Bazinet, fantasme absolu de la girl next door d’université nord américaine – Alabama ? Pittsburgh ? Calgary ? On ne sait plus, mais elle a cette petite voix de tête, des valeurs fortes et elle adore ses parents – s’élève au-dessus des anneaux de gym en grimaçant avant de s’attaquer aux grimpers de corde, aux soulevés de terre ou à cet exercice emblématique du crossfit qui donne aux meilleurs l’impression qu’ils ne sont plus qu’un tas de chiffon, les burpees. Un exercice vraiment dingue. Et c’est ça qui est bon, on se permet d’insister. Le crossfit a donc son panthéon de demi-dieux et ses travaux d’Hercule, les Crossfit Games, diffusés sur Internet et en live sur ESPN, la plus grande chaîne sportive américaine, où les meilleurs s’affrontent aujourd’hui pour la modique somme de 250 000 dollars. Ils ont commencé en 2007 dans une ferme de l’arrière-pays californien. On s’y affrontait pour le fun, on buvait des bières, on testait, on tâtonnait. Début de la saga, construction de la légende. Pas d’argent. Aujourd’hui Reebok sponsorise les Games, qui se déroulent depuis 2010 au stade Grand Depot Center, dans la banlieue de Los Angeles.

Les premiers crossfiters sont partis de rien, au début des années 2000. Trois énergumènes dans un garage de Santa Cruz sous la houlette d’un coach gourou, Greg Glassman, ancien gymnaste

Les premiers crossfiters sont partis de rien, au début des années 2000. Trois énergumènes dans un garage de Santa Cruz sous la houlette d’un coach gourou à grande gueule, Greg Glassman, ancien gymnaste à la personnalité controversée, brillant et péremptoire, persuadé de la supériorité de sa méthode. Et désormais millionnaire, par la grâce d’un système basique de formation payante pour avoir le droit d’enseigner la discipline (Le Level 1, 1 000 dollars) et d’un système de franchise tout aussi basique (3 000 dollars l’année pour être « affiliate »). « Il y a trois ans, on comptait 25 000 “affiliates” dans le monde », explique Steve Robaire, canadien, ancien hockeyeur comme il se doit, et directeur du marketing sportif de Reebook en France, « 70 000 il y a deux ans et 140 000 l’année dernière. » Là aussi, le calcul est basique et imparable.

LA FORCE D’UNE COMMUNAUTÉ
L’idée du crossfit ? Elle est toute simple. Et redoutable. Le fitness classique est une arnaque, les bodybuilders sont lents, grotesques, les marathoniens n’ont pas de force et surtout, ce que l’on propose dans les salles est répétitif et ennuyeux. L’idée de Glassman est de faire des athlètes polyvalents, fonctionnels, capables de sauter, courir, lancer, encaisser des efforts violents sans se démettre le dos ou l’épaule. Et pour cela, il remet au goût du jour – avec une méthodologie adaptée – trois grandes disciplines de base, ayant chacune pour caractéristique de se concentrer sur le développement de qualités physiques particulières : l’haltérophilie pour la force et la vitesse, l’athlétisme pour les capacités cardio-vasculaires et la gymnastique pour l’habileté à se mouvoir dans l’espace et à contrôler son corps. Pas de longues séances en aérobie, pas de travail en isolation musculaire. Le maître mot : intensité. « Ce n’est ni plus ni moins que la bonne vieille PPG (préparation physique généralisée) que l’on pratique depuis des années en athlétisme et en rugby » explique Zeba Traoré, préparateur physique du Stade Toulousain. « Elle a été adaptée, “urbanisée” dans l’univers des salles. C’est tourné vers l’épanouissement de l’individu, et non pas vers la performance sportive spécifique. Je trouve que cette émergence a quelque chose de très positif, à partir du moment où elle respecte les principes de progressivité, qu’elle est bien accompagnée et encadrée. Et qu’elle évite l’écueil principal de tout sport de compétition, le dopage. Tous les copains avec lesquels je faisais de l’athlé font du crossfit aujourd’hui. »

Un des secrets de ce succès fulgurant est ce qui fait la particularité de l’« esprit crossfit » : la camaraderie, l’esprit de groupe, la compétition. On s’encourage, on se soutient, on souffre ensemble.

Un des secrets de ce succès fulgurant est ce qui fait la particularité de l’« esprit crossfit » : la camaraderie, l’esprit de groupe, la compétition. On s’encourage, on se soutient, on souffre ensemble. Rush massif d’endorphines, combat contre soi-même et contre les autres, certes, mais surtout une manière de lutter contre l’individualisme contemporain. La « communauté », ils en parlent tous. À Reebok Crossfit Louvre, à deux pas de l’Opéra de Paris, c’est la première chose qu’évoque le coach Sébastien Hureau. Il a travaillé pendant des années dans des salles de fitness classiques avant de découvrir le crossfit. « Ici, les gens se mélangent. On a beaucoup de cadres, des gens qui bossent dans le quartier, des banquiers, et une grosse communauté d’étudiants anglo-saxons qui sont là pour un ou deux ans. » Dans l’autre salle parisienne, Crossfit Original Addicts, dans le XXe, l’ambiance est celle des « garage gym » américains, rustique. Une atmosphère qu’affectionne Romain, commercial de 28 ans lassé des salles de musculation où l’on se regarde dans les miroirs et ne se parle que pour échanger des produits pas vraiment légaux. « Quand tu galères dans un domaine, les autres te soutiennent, viennent courir avec toi si tu es à la traîne. » Clément, un des coachs, est également en charge de la préparation physique des perchistes à l’INSEP. « Mon niveau d’anglais a explosé depuis que je me suis mis au crossfit. Je ne connais pas d’autre sport où tu tombes sur des types, à 11 heures du mat’ un dimanche devant la salle, qui te disent : “Salut, je suis Australien, je suis en transit à l’aéroport, j’ai trois heures devant moi, je viens faire une session” ! On parle tous le même langage. »

ADEPTES CONVAINCUS
Une communauté, ou une secte, comme l’affirment ses détracteurs ? « C’est un phénomène normal et classique dans un sport de se regrouper, d’avoir une identité et de la revendiquer » explique Yvan Gegout, ancien international de lutte gréco-romaine et fondateur de la French Invictus Team, qui s’aligne sur les compétitions internationales (Open et Regionals, phases de présélection qui permettent de gagner son ticket pour les Games). « À l’INSEP il y avait l’haltérophilie, la boxe, la lutte, le judo et le rugby, les sports les plus durs. On ne parlait pas aux mecs qui faisaient du tennis et du badminton, et les footballeurs, des danseurs en tutu, on ne les regardait même pas. » Quant à la personnalité de Glassman : « Il a ouvert une voie, c’est le Bill Gates du fitness ! Il a commencé dans son coin et voilà où il en est aujourd’hui. Évidemment, c’est un malin. Mais les critiques viennent principalement de gens qui n’ont pas la culture de l’effort ». Des blessures, des empoisonnements des fibres musculaires par excès d’effort (la rhabdomyolyse), il y en a eu. Et certains mouvements comme les kipping pull up (tractions avec mouvements de balancier) ou des vidéos sur YouTube de pratiquants épuisés enchaînant des séries d’arrachés peuvent inquiéter. « C’est une question d’encadrement et de mesure » tempère Yvan Gegout. « Il y a des risques de blessure dans tous les sports. Mais aujourd’hui, je suis plus fort et moins blessé que quand je faisais de la lutte. » Le crossfit, dangereux pour le corps ? « Je le conseille sans arrêt à mes patients » explique Tristan Costa, ostéopathe, ancien triathlète et crossfiter convaincu. « Il y a tellement de mouvements différents, de la gym que l’on n’a pas pratiqué depuis l’enfance. Le tout, c’est d’être accompagné et corrigé. »

En tout cas, chez Reebok, on se félicite du partenariat avec CrossFit signé pour dix ans. En perte de vitesse face à la concurrence féroce de Nike, Adidas ou Asics, l’entreprise avait décidé de recentrer sa stratégie sur le fitness. Pari gagnant. Les deux compagnies se font la courte échelle, le développement exponentiel de l’une s’appuyant sur la structure commerciale et les réseaux de l’autre, et vice-versa. Avec création de chaussures et textiles spécialement adaptés à la pratique du crossfit (que portent par contrat les participants aux Games, of course) et à la mise en valeur des formes des crossfiteuses – force micro-shorts et brassières mini... En crossfit, on transpire, on se fait un corps de rêve et on tient à le montrer, même s’il s’agit d’être avant tout fonc-tion-nel, on vous dit. Aucun rapport avec le look, enfin presque.

 

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