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Singapour, le sport en (très) grand

Singapour, le sport en (très) grand

Par Vladimir de Gmeline , le 19 septembre 2014

Lorsque politique de la ville et sport font enfin bon ménage, le plus pharaonique des hubs sportifs sort de terre et la population se met en marche... rapide. Enquête.

Pas vraiment de mauvaise humeur, non. Mais inquiet, ça c’est sûr. En plus, à cause de la clim’, il a chopé une sorte de bronchite dont il se remet à peine. Dans le dispositif Singapore Sports Hub, je demande l’Américain pragmatique. C’est lui, Mark Collins, et on le reconnaît grâce à son pantalon à pinces beige, genre Matthew Broderick dans La Folle journée de Ferris Bueller trente ans après. Tout le monde s’active, il y a de la poussière partout, des ouvriers harnachés comme des alpinistes perchés sur les infrastructures métalliques du gigantesque toit modulable. On positive, mais lui se demande s’ils vont tenir le choc. Financièrement, l’affaire est risquée. Le chantier, sur lequel 4 000 personnes travaillent jour et nuit, est pharaonique et il va falloir le rentabiliser. Le Sports Hub est un concept unique, un espace consacré au sport sous toutes ses formes, au spectacle comme à la pratique de masse. Un stade de 55 000 places, une piscine olympique, un bassin d’échauffement, un palais omnisports, des salles de basket, badminton, tennis, sports de combat et musculation, des espaces de sports nautiques, une bibliothèque de 8 000 ouvrages, un mur d’escalade, une piste de course extérieure, et, last but not least au pays de la consommation effrénée, un centre commercial de 41 000 m2. Coût total de l’opération : un milliard et trois-cent-trente millions de dollars. Une paille.
Selon Mark Collins, ils ont deux ans pour avoir une idée de la viabilité de l’entreprise. Il est là, assis sur un canapé rouge dans un des futurs salons VIP, et Ludivine Hamy, la chargée de communication de Dragages Singapore (la filiale de Bouygues Construction pour la région) est un peu étonnée. « Il n’est pas comme ça d’habitude » dit-elle. Mark Collins est le directeur général du Hub, mais son premier employeur est Global Spectrum Asia. Dragages Singapore construit, Global Spectrum organise les événements, matchs, championnats, compétitions et concerts. « Nous gérons 108 stades dans le monde. Ici, la particularité, c’est que les gens ne sont pas habitués à payer pour aller voir du sport, ou alors très peu, de l’ordre de six à dix dollars. Alors que le prix réel, celui auquel nous devons les amener progressivement, est de trente dollars. C’est ainsi que nous pouvons rentrer dans nos frais, au regard du coût de l’événement. » L’ouverture officielle aura lieu en juin 2015, pour le cinquantenaire de l’indépendance de Singapour et la tenue des Jeux d’Asie du Sud-Est.

Gigantisme maîtrisé

D’ici là, il s’agit d’attirer le chaland. World Series de rugby à 7, hockey sur parquet, netball (une variante du basket, sans dribble), finale du tournoi de tennis féminin WTA, natation avec le Swim Stars, un tournoi organisé par une équipe française emmenée par Frédérick Bousquet, exhibitions d’orchestres symphoniques, création d’une ligue professionnelle de football pour l’occasion... « Si l’une de ces manifestations ne marche pas ou est trop déficitaire », explique Mark Collins, « le risque est garanti par le promoteur. » Ensuite, durant la première année, c’est Global Spectrum qui sera en front-line : « On accepte de perdre de l’argent au début. Après, il faudra voir... Nous avons le contrat pour vingt-cinq ans ». Puis vient cette phrase sibylline : « Vis-à-vis du gouvernement singapourien, il est important d’apparaître comme un bon partenaire ».
Car à Singapour, oui, on a des moyens, beaucoup de moyens. Alors, quand le gouvernement de la cité-État lance en 2007 un appel d’offres pour la construction d’un tout nouveau stade national – après avoir effectué un « road show » pour voir ce qui se faisait de mieux dans le monde –, la compétition est rude pour emporter le contrat. « Le projet devait répondre à trois impératifs » explique Philippe Collin-Delavaud, Chief Executive Officer du Sports Hub et ancien patron du Stade de France. « Il devait pouvoir accueillir des événements aussi bien internationaux que régionaux, permettre la pratique du sport de masse, et favoriser le développement de pôles d’excellence et d’élites du sport de haut niveau. » Le principe est celui du partenariat public-privé, le système utilisé en France et en Angleterre. Trois consortiums s’affrontent. L’un australien, l’autre à dominante singapourienne, et le troisième, le plus international, mêlant anglais, français, américains et singapouriens. « Nous nous sommes concentrés sur ce qu’il y avait dans le brief, sans céder à la tentation du gigantisme. Les Singapouriens sont prêts à faire quelque chose d’assez énorme, mais sans penser aux JO, ce qui amène la plupart du temps à des frustrations une fois que les Jeux sont finis. Il était important que ce lieu profite aussi aux citoyens dans leur pratique et dans leur vie quotidienne. » C’est finalement la dernière équipe, la plus polyvalente, qui l’a emporté. « Il faut avoir l’habitude d’organiser les choses dans des délais très courts, avec des impératifs de logistique et de sécurité. Nous piochons un peu partout : certains viennent de l’organisation des JO de Londres, d’autres ont développé le stade de Sydney, d’autres enfin ont géré des arènes sportives et des piscines aux États-Unis. Pour ce qui est de l’indoor stadium et des installations extérieures, qui demandent de connaître la ville et ses attentes, nous avons fait appel à des Singapouriens, afin que le projet soit le mieux intégré possible. »
Le stade qui va sortir de terre doit être modulable : 55 000 places, donc, pour les matchs de football et de rugby (le stade de France en accueille 80 000), 51 000 pour les meetings d’athlétisme. La pelouse, mélange de gazon naturel et synthétique, est agrandie de 10 000 mètres carrés pour les matchs de cricket, un sport encore peu pratiqué à Singapour mais dont la popularité est immense en Australie, en Inde, au Pakistan, dans certains pays du golfe et du Moyen-Orient, ce qui donne au Sports Hub un fort potentiel d’attraction dans la région. À la manœuvre de ce chantier hors du commun, Ludwig Reichhold, ingénieur chez Dragages Singapore, vingt ans d’Asie au compteur. « Le contrat a été signé en août 2010. La première étape a été de détruire l’ancien stade, très vétuste, puis de construire les fondations. Ce fut la partie la plus compliquée. »
À Singapour, depuis des années, on ne prend plus de terrain sur la forêt. Il faut donc aller chercher du côté de la mer. Le Marina Bay, par exemple, est un quartier construit de toutes pièces, là où, il y a encore dix ans, il n’y avait que de l’eau, des marais et du sable. « Tout est remblayé. Le Hub est bâti sur un ancien lit de rivière, de l’argile marine. » Le sol est tassé au maximum, renforcé de 4 000 pieux en béton foré profondément enfoncés, qui vont permettre de supporter une structure de 10 000 tonnes, reposant elle-même sur un anneau planant à douze mètres de hauteur. À l’arrivée, un ensemble disposant d’un toit de 312 mètres de portée, s’élevant à 80 mètres, avec une partie fixe et une partie modulable actionnée par des câbles et des poulies. « On peut l’ouvrir et le fermer en vingt minutes. » Dans les deux cas, un système de refroidissement individuel permet aux spectateurs de supporter la chaleur étouffante qui règne ici. Pas de climatisation, mais du « bowl cooling » qui crée un petit cocon de 23 °C. « On pulse de l’air réfrigéré », explique Philippe Collin-Delavaud, « ça consomme 60 % de moins que la clim’. »

Contrôle de masse

Derrière cette débauche de moyens et d’énergie, il y a une volonté, nouvelle à Singapour : mettre les citoyens au sport. Pourtant, quand on se promène dans les rues, on n’est pas forcément frappé par l’invasion des enfants obèses. Il y a même, dès 5 h 30 du matin, pas mal de monde sur les quais du Marina Bay. Des coureurs, des cyclistes (le vélo est ici l’un des sports les plus populaires), profitant de la relative fraîcheur des berges avant que les rues ne s’emplissent de centaines d’employés, tout entiers dévoués au rayonnement économique de la cité, et accessoirement au leur. Ou l’inverse, plutôt... Et c’est justement là que le bât blesse, paradoxalement. Après des décennies consacrées à asseoir la prospérité du deuxième port de commerce du monde (derrière Shanghai), d’une place financière et d’échanges devenue incontournable sous l’égide de l’inamovible premier ministre Lee Kuan Yew, auquel a succédé son fils Lee Hsien Loong, les Singapouriens s’essoufflent et découvrent les joies de la contestation et du débat. Le Parti d’action populaire, qui habituellement récolte 70 à 80 % des suffrages aux élections législatives, est tombé à 64 % aux dernières, en 2011. Pas encore une révolution, mais un frémissement, une évolution qui illustre l’amorce d’une volonté de changement (non, les barricades, ce n’est pas pour demain) dans cet état où le libéralisme économique s’accompagne d’un autoritarisme politique absolu depuis l’indépendance de 1965.
Alors que dans cette Suisse d’Asie la peine de mort est régulièrement appliquée aux trafiquants de drogue, il est interdit de mâcher du chewing-gum et de cracher dans la rue, et les châtiments corporels ont encore cours. Le paternalisme de la famille Loong, qui s’immisce jusque dans l’intimité des citoyens en les enjoignant de faire des enfants sans se concentrer exclusivement sur leur réussite professionnelle, agace. « Paradoxalement, Singapour est presque un état socialiste » explique Ludwig Reichhold. Et puis tout n’est pas si facile pour le citoyen de base, malgré l’énergie consacrée à sa réussite. « Les taux d’imposition sont assez faibles mais les salaires également, et le coût de la vie et du foncier a augmenté. Certes, il y a beaucoup de logements sociaux – à la vente – relativement bon marché et 90 % des Singapouriens sont propriétaires. Mais dès que vos revenus basculent et que vous passez du côté des classes moyennes supérieures, vous devez acheter dans le parc privé où les prix sont deux fois plus chers. »
Le miracle économique s’accompagne donc de quelques désillusions, et même de frustrations liées à l’afflux massif d’immigrés chinois, pakistanais, philippins, pourtant essentiels au programme de développement permanent : nouvelles lignes de métro, autoroutes, buildings et hôtels de grand luxe relevant de la prouesse technique la plus absolue – comme le Marina Bay Sand, trois tours de 400 mètres de haut au sommet desquelles est posée une piscine avec vue panoramique sur la ville. Sur ce territoire qui n’est pas extensible, coincé entre la Malaisie, l’Indonésie et la Birmanie, 20 % de la surface est occupée par des installations militaires. Le service national dure dix-huit mois, et le budget consacré à la Défense est un des plus importants au monde. Avec la pression de la réussite scolaire mise sur chaque famille, où l’on compte la plupart du temps un seul enfant, on comprend que la cocotte minute soit en train de bouillir... Et que la volonté de l’État de mettre tout ce beau monde au sport relève aussi bien d’impératifs de santé publique – commune à tous les pays développés – qu’à la nécessité de faire redescendre la pression. Du pain et des Jeux ?
Pour mener à bien cette entreprise, le ministère de la Santé  s’est doté d’une machine de guerre, Sport Singapore, anciennement appelé Singapore Sports Council. Les bureaux se trouvent pour le moment dans des préfabriqués à proximité du Sports Hub, dans lequel ils déménageront une fois les travaux achevés. « Nous avons changé l’appellation parce qu’elle avait quelque chose de trop officiel », explique Toh Boon Yi, directeur du développement stratégique et du marketing, la trentaine tonique, physique de marathonien. « Nous voulions quelque chose dans l’esprit de ce que font les Anglais ou les Néo-Zélandais. » Une approche holistique, en somme. « Nous réunissons 65 fédérations, et il s’agit aussi bien de développer la pratique de masse avec le projet Vision 2030 et son slogan “Live Better Through Sport”, que de permettre le développement d’une élite. » Le Singapore Sports Institute – l’Insep local –, créé en 2011, se consacre aussi bien à l’entraînement et à la prise en charge des athlètes de haut niveau qu’à la recherche scientifique, médicale et technique.

Mieux vivre par le sport

« Le programme Active SG, lancé en avril dernier, est l’application concrète de Vision 2030 et concerne tout le monde : les enfants, les adultes, les personnes âgées... » Un programme comme on ne pourrait l’imaginer nulle part ailleurs. Le gouvernement a annoncé un investissement de un milliard et demi de dollars, dont l’objectif est de faire que tout Singapourien n’ait pas plus de dix minutes à parcourir à pied pour rejoindre une installation sportive. Sont concernées aussi bien des constructions nouvelles que la rénovation d’installations plus anciennes. Le Sports Hub en fait partie, au même titre que les centres sportifs régionaux, ceux qui dépendent des villes et également des écoles.
« Ici, il y a environ trois heures de sport par semaine à l’école », poursuit Toh Boon Yi. « Ajoutons les activités associatives, et ensuite le service militaire, avec souvent trois semaines de réserve dans l’année. Les gens ont donc une bonne base sportive. Le problème c’est qu’une fois à l’université, ils arrêtent complètement. Et quand ils reprennent, aux alentours de trente-cinq, quarante ans, ils se blessent. Sans compter qu’ici, la gastronomie est importante. Le taux d’obésité est en hausse. Selon une récente étude américaine, nous sommes la première génération qui ne vivra pas plus longtemps que celle de ses parents, malgré les progrès de la médecine. Notre objectif est un objectif de santé et de fitness, de “well being”. Et puis nous vivons les uns sur les autres. Quand j’étais jeune je vivais dans un petit village, il y avait quatre équipes de foot, maintenant tout est construit et nous avons des voisins partout. »
Cet aspect particulier, cette capacité à vivre ensemble sans se taper dessus est compris dans le programme Sports Care (2,2 millions de dollars), qui permet l’organisation tous les samedis soir de tournois de football, de water-polo ou de course à pied à destination de 4 000 adolescents. Pour les adultes, là encore, on ne lésine pas sur les moyens : en s’inscrivant au programme Active SG par internet, les membres bénéficient d’un don de 100 dollars pour leurs inscriptions et leurs entrées dans les gymnases et les piscines. Lancé en avril, Active SG a presque été victime de son succès. « On attendait 200 000 adhésions sur deux ans. Nous en avons déjà eu 350 000 en deux mois. Nous sommes devenus de manière non-officielle le plus grand club de sport du pays ! »

Nage avec les stars

Reste à savoir si la logique sociale du gouvernement singapourien, et les habitudes prises depuis des décennies dans ce domaine particulier par la population, s’accorderont avec la logique de rentabilité de Global Spectrum Asia et du tout nouveau stade national. C’est tout l’enjeu de ce partenariat public-privé, signé pour une durée de vingt-cinq ans. L’année qui vient, avant l’ouverture officielle en 2015, sera un bon test.
Les soixante meilleurs nageurs du monde se défiant sur une distance de cinquante mètres, un sprint dans le noir avec fumigènes et entrées dramatisées à outrance, c’est le premier projet commercial pour lequel va être utilisé, le 5 septembre et en direct sur Eurosport, la magnifique piscine du Sports Hub, un bassin olympique avec plongeoirs qui n’a rien à envier à ceux utilisés pour les JO jusqu’ici. On est loin de l’ambiance souvent ennuyeuse des grandes compétitions, avec des temps d’attente interminables. « Même nous, on s’y ennuie » déplore Harald Eltvedt, ancien dossiste du Racing Club de France installé à Singapour après avoir revendu une start-up montée aux États-unis, qui est l’un des initiateurs du projet avec Stéphane Caron et Frédérick Bousquet. « Il manque à la natation, devenue un sport visuel grâce à l’apport des prises de vue sous-marines, un tournoi comme la Diamond League en athlétisme. » Le circuit ne propose pas de rencontres entre les plus grands performeurs, en dehors des grands rendez-vous internationaux, championnats du monde et olympiques. Les plus forts ont répondu présent – dont l’Australien James Magnussen et l’Américain Nathan Adrian  – pour cette course par éliminatoires, avec une finale à deux et un « prize money » de 15 000 dollars, bien loin du tennis ou du football. « Il n’y aura pas de temps morts, avec des spectacles aquatiques entre les épreuves » précise Harald, « et notamment la diffusion d’une démo de natation synchronisée dans la piscine du Marina Bay Sand Hotel. »
Le lendemain de la compétition, les athlètes se rendront dans les piscines publiques où ils dispenseront leurs conseils à des jeunes nageurs préselectionnés, qu’ils ramèneront ensuite pour une course de relais au Sports Hub. Et le dimanche 7, une grande course en open water rassemblera 200 participants pour un triathlon. Vive la révolution... sportive.  

 

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