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Athènes (toujours) dans la course

Athènes (toujours) dans la course

Par Manuelle Calmat , le 08 septembre 2015

À Athènes, la ville du marathon, les amoureux de la course à pied sont nombreux à rechausser les baskets. Visite guidée au cœur de la capitale où chacun compte bien atteindre la ligne d’arrivée.

En Grèce plus qu’ailleurs, les symboles comptent, les traditions aussi. Depuis quelques années, la course à pied avait perdu du terrain dans le top ten des sports citadins. Les Grecs lui préféraient le fitness en salle, le foot et le basket. Mais la crise est passée par là et la moins onéreuse des activités sportives a repris la tête du peloton avec la natation et le vélo. Les rues d’Athènes ont bien changé, les spots de course à pied également. Tags et graffitis envahissent des quartiers entiers et débordent jusque sur les contreforts du Parthénon. Quelques zones centrales comme Kolonaki, Plaka ou encore la place Syntagma concentrent l’essentiel des boutiques et des terrasses aux parfums de vacances, quand d’autres, comme Exarchia, portent les stigmates des violents affrontements entre contestataires et forces de l’ordre. Le parc Strefi Hill, jadis idéal pour travailler son cardio avec son dédale de montagnes russes et un terrain de basket, est désormais délaissé des coureurs qui descendent du côté du jardin botanique pour lui préférer le plus emblématique des stades de la ville : le Stade panathénaïque. Monument unique au monde, il abrite également l’arrivée du marathon.

Il est huit heures, les premiers rayons du soleil viennent caresser ses gros blocs taillés dans le marbre blanc. Les gradins du mythique Stade panathénaïque s’étalent sur une cinquantaine de rangs. Plus communément appelé le Kallimarmaro (littéralement « d’un beau marbre »), ce stade reçoit jusqu’à 70 000 spectateurs les jours de liesse. Touristes, curieux, sportifs occasionnels ou plus aguerris aiment s’y promener, et certains rêvent d’y accomplir un exploit. Une silhouette juvénile dépose son sac à dos sur le côté et se place sur le couloir numéro 6. Elle s’élance. Quelques tours de chauffe et elle trouve son rythme. L’émotion est palpable. Yang a 27 ans, elle débarque de Chine. Pour elle, ce jour est à marquer d’une pierre blanche. « C’était mon rêve depuis si longtemps », confie-t-elle à voix basse. « Je suis venue visiter Athènes avec ma famille et je leur ai dit qu’il était hors de question que je reparte de cette ville sans avoir fait au moins un jogging dans cette arène ! Vous vous rendez compte de cet endroit ? C’est mythique ! », ajoute-t-elle en désignant la statue d’Hermès qui accueille les visiteurs en toute solennité. « Je cours très souvent à Pékin et j’aime suivre les marathons à la télévision. Celui d’Athènes est merveilleux ! L’histoire et l’héritage, c’est important chez nous, et ces notions prennent tout leur sens. Le marathon est le berceau de la course à pied et ici on se sent accompagné, presque porté par quelque chose. » Yang s’éloigne. Elle dépasse le fils de Zeus au regard espiègle et protecteur.

Le sport comme anti-crise
Le piaillement des oiseaux couvre sans peine le modeste trafic des automobilistes qui partent travailler. Lové entre deux collines de pinèdes, ce lieu dédié à tous les Athéniens offre une vue sur le Parthénon et fait face au jardin botanique dans lequel les coureurs aiment prolonger leur sortie. Le stade répond aux critères antiques avec sa forme élégante, ses virages en épingle et ses deux lignes droites de 200 mètres pour piquer un sprint. L’esthétique est minérale. Une cinquantaine de rangées forment les gradins et épousent harmonieusement les dénivelés capricieux d’Athènes. Yang, la jeune pékinoise, est aux anges. Dans une poignée d’années, elle aussi viendra courir les 42,195 km qui séparent la ville de Marathon du Panathénaïque. Aurélien, la quarantaine, a accompli ce rêve en 2013. Il se souvient encore avec émotion de ce troisième marathon bouclé en 3h15. C’était il y a deux ans. Il était venu de France sous les couleurs de l’association Coureurs sans frontière. « Je suis arrivé la veille de l’épreuve et je suis venu directement dans le Panathénaïque. J’ai ressenti une émotion très forte, avant même d’avoir parcouru un seul kilomètre. Je me suis accordé un petit jogging dans la ville, histoire de faire un repérage pour le lendemain. Athènes est truffée de petites rues piétonnes et ce qui est le plus incroyable, c’est ce mélange entre la modernité des immeubles et le côté historique et grandiose des monuments antiques. Sans parler des côtes redoutables ! » se rappelle-t-il, prêt à s’inscrire sur un prochain marathon. Les professionnels du tourisme sont bien conscients qu’il existe un potentiel « tourisme & sport » dans cette ville que l’on visite pour ses sites archéologiques, ses tavernes et ses étonnants contrastes architecturaux.

Le soleil a pris de la hauteur et entamé sa révolution. Çà et là, des grappes d’enfants investissent les lieux, accompagnés de leurs professeurs. Ils vont participer au Kids Athletics Program. Depuis 2010, le lieu ne désemplit pas. Quatre classes sont reçues par Denise Panagopoulos, ancienne championne de tennis, responsable d’un programme pédagogique autour du sport. « Les enfants qui ont la chance de venir passer une matinée ici ne ressortent jamais de la même manière qu’ils y sont entrés. Ils vivent une expérience unique. Nous les sensibilisons à la course à pied et à la pratique du sport en général. Nous leur faisons prendre conscience à quel point l’histoire de notre pays est intimement liée au sport », précise-t-elle avec enthousiasme. Dans le livre d’or, les mots laissés par les enfants le prouvent : « Ce stade, c’est notre héritage, je suis fier d’être Grec ! » Toute la matinée, ils vont se glisser dans la peau de leurs sportifs préférés et accomplir les jeux du stade dans une ambiance récréative et de partage. De sacrés bonds en arrière.

Le premier, 330 ans avant J.-C., lorsque le Panathénaïque d’origine fut construit par Lycurgue pour accueillir des jeux démentiels – courses de chars, combats de lutte ou de boxe, mais aussi compétition de poésie... Il fut rénové à la fin du xixe pour célébrer les Jeux olympiques modernes de 1896. Encore aujourd’hui, le Panathénaïque a gardé de sa magie. Des matériaux bruts, un gardien divin qui veille sur les lieux, des sols en argile et un tunnel sur le côté d’où pourrait surgir à tout moment une créature échappée du Styx… Tout en haut, au-delà des gradins et ignoré du grand public, un parc s’étend tout autour du stade. Rien n’indique son entrée. Un doux parfum d’algarve et d’eucalyptus flotte dans l’atmosphère. À la fraîche, quelques athlètes préparent les prochaines courses avec, pour certains, en ligne de mire, le marathon du 8 novembre prochain.

« Les Grecs ont plus que jamais besoin de retrouver des moments de détente et d’évasion », explique Giannis Psarelis, coach sportif et préparateur de triathlon. « Dans les années 80 et 90, les Athéniens étaient surtout focalisés sur la consommation, l’achat de vêtements de marque, de belles voitures et le fait de se déplacer en vélo était considéré comme un signe de pauvreté. On pensait plus à sortir dans des lieux branchés qu’à faire du sport et en particulier courir ! Mais la crise est passée par là et les Grecs reviennent peu à peu à des plaisirs simples. Un retour aux fondamentaux du côté du sport qui est désormais associé au bien-être et à la santé. Athènes est une ville qui permet tout en matière de sport. Il fait toujours beau, l’hiver est doux, l’été est chaud, mais nous sommes au bord de la mer et c’est divin de courir tout du long. » Giannis a rendez-vous avec sa Triathlon Athens Team au Nea Smyrni Square, un joli parc dans le quartier résidentiel d’Akileos, non loin du front de mer. « Même si en Grèce nous n’avons pas vraiment la “culture du parc” comme à New York ou Londres, il existe tout de même des lieux sympathiques, comme le jardin botanique, où bon nombre d’Athéniens viennent le matin entre 6h et 8h30, avant leur journée de travail... » Les temps changent, ainsi que les mentalités. « Certes, les gens n’ont plus les moyens de se payer des abonnements, mais ils se sont également lassés des salles de fitness. Les sports en plein air explosent. Pas moins de trois ou quatre grosses courses sont organisées tous les week-ends dans la seule ville d’Athènes. Et de plus en plus de gens s’inscrivent pour le marathon de novembre. »

Des stades en sommeil
La tension sociale est palpable. L’avenir des Grecs est aussi incertain que vertigineux. « Les politiques d’austérité mises en œuvre depuis 2010 ont eu pour conséquence un effondrement de l’activité économique de plus de 25 % du PIB, d’innombrables fermetures de commerces et d’entreprises et une explosion du taux de chômage », corrobore Noëlle Burgi-Golub (1), chercheuse au Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne. « Un jeune sur deux est privé d’emploi et près de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. En grande majorité, les gens n’ont pas faim, mais mangent mal. Certains font des économies sur leurs médicaments en réduisant les doses prescrites. Des systèmes de troc, de banques alimentaires, de collectes de vêtements se mettent en place… » Les Athéniens souffrent et surtout ignorent pour combien de temps. L’hypothétique annonce d’une bonne nouvelle, celle qu’un Philippidès moderne pourrait leur apporter, ne viendra certainement pas de la ville de Marathon. Pour l’heure, le messager se fait attendre, il faut tenir, survivre, trouver des bulles de satisfaction. Et pourquoi pas du côté du sport ? Des lieux de rassemblement, de partage, d’échange fleurissent un peu partout. « Les Grecs sont à la fois dans le collectif et l’individualisme. Ils sont en colère. Cette colère est rentrée mais elle est prête à exploser. Le gouvernement a un projet alternatif, mais il se heurte à de puissantes forces politico-économiques qui cherchent à le fragiliser », explique Noëlle Burgi-Golub. Tenir, être endurant et résistant, franchir les murs qui paraissent infranchissables et, comme pour un marathon, atteindre enfin une ligne d’arrivée sans s’écrouler.

Costas, la cinquantaine, fait partie de la team de Giannis. Il travaille dans la finance. Il est assidu et ne manque aucun entraînement. « Je me suis mis à la course à pied pour perdre du poids et retrouver de la tonicité. J’ai rencontré Giannis pendant une course et il m’a initié au triathlon. Je m’entraîne tous les jours et le sport est devenu un style de vie indissociable du reste. Il est indispensable à mon équilibre. Le marathon, c’est une autre affaire », confie-t-il. « Cela demande une préparation bien spécifique, pour le moment je ne vise pas cette épreuve. » Giannis précise : « Le marathon d’Athènes est très dur. Les participants n’ont pas toujours conscience de ce qui les attend. Ils débarquent la veille ou l’avant-veille et ne connaissent pas forcément la ville. Ils sortent de leurs hôtels et vont courir sur l’asphalte histoire de se mettre en jambe. La ville est truffée de montées, et donc de descentes. Ce sont ces dernières qui sont le plus redoutables pour les articulations et les muscles. Elles peuvent gâcher votre course si vous ne dosez pas bien votre effort. »

Si le sud de la ville offre de nombreuses possibilités d’échappées belles en mode running, le nord dispose lui aussi d’un pôle intéressant et largement sous-exploité. Un des mots qui vient à l’esprit lorsqu’on se promène dans Athènes est le mot « gâchis ». L’OAKA en fait partie. Un symbole de plus qui illustre la mauvaise gestion de l’après-JO. Des sites qui, pour certains, n’ont pas été entretenus pour des raisons politiques, quand d’autres parlent d’absence d’ambition et de vue sur le long terme. « Tous les étés ont lieu les championnats nationaux d’athlétisme dans notre stade olympique. C’est l’occasion pour beaucoup de découvrir l’offre multiple d’activités sportives proposées à l’OAKA », explique George Kaptsis, le directeur de ce stade construit à l’occasion des JO d’Athènes en 2004. La flamme est éteinte depuis bien longtemps et le lieu plonge dans un lourd sommeil dont il va être difficile de s’extraire. Les gradins ne se remplissent qu’à l’occasion de concerts ou de championnats nationaux devenus trop rares.

George Kaptsis veut relancer cet outil tombé en désuétude, redynamiser l’ensemble avec cette même idée que le tourisme sportif correspond à une nouvelle manière de voyager et de découvrir le pays. « Nous disposons sur ce site de plusieurs piscines, de terrains de basket, d’un vélodrome, de terrains de tennis, d’une esplanade vaste et conviviale », précise le directeur. « De plus en plus de familles viennent le week-end et investissent l’esplanade. Après l’école, les ados fréquentent le stade qui jouxte le centre de recherche dédié aux sports de haut niveau. On sent que les choses bougent sensiblement. À nous de proposer des parcours de course à pied, des courses intermédiaires au marathon, des animations sportives de qualité. » La torpeur et l’inquiétude sur l’avenir sont papables, mais l’envie de relancer la machine est bien là. « Des projets sont en cours d’étude », explique-t-il, « comme un système de location de vélo qui permettrait de faire des sorties en famille ou entre amis. Ce lieu dispose de beaucoup d’atouts et les gens y sont très attachés », conclut-il, avec la ferme envie de sauver ce paquebot olympique du naufrage annoncé. À l’image du défi que se lance tout un peuple. Et, plus symboliquement, les amoureux de ce pays, berceau du mythique marathon.  

(1) “La grande régression. La Grèce et l’avenir de l’Europe”, par Noëlle Burgi-Golub (dir.), Lormont, Le Bord de l’eau, 2014

 

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