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Le Mont bonheur

Le Mont bonheur

Par Emmanuel Le Ber , le 17 janvier 2015

Partir à la conquête du Mont-Blanc. Enfin, plutôt à la découverte de ses hôtels de charme et de ses chefs étoilés en voiture de collection. Un rallye du bon goût avec étapes obligatoires pour papilles et yeux émerveillés.

ÉTAPE ITALIENNE
Sous le soleil de midi exactement. Sages et silencieuses, les automobiles nous attendent comme échappées d’un rêve de gosse. Jouant avec le volant vintage d’une Alfa Giulieta Spider 1955 cabriolet rouge pétard – la même que dans Le talentueux Monsieur Ripley –, on en viendrait presque à se prendre pour un autre. Trois heures plus tard, le cortège arrive à Cogne. Un paysage champêtre peuplé de gens doux défile en Technicolor le long de la vallée d’Aoste : on s’attend presque à voir Heidi débouler d’un virage... Aussi bruyantes que polluantes, nos autos vintage pour- raient à elles seules faire chuter le bilan carbone de la région. Mais elles s’affranchissent de toute mauvaise conscience en donnant un dernier coup de rein à l’approche d’un bivouac de luxe, l’hôtel Bellevue. Grande bâtisse rose sur le chemin de la vallée de Valnontey, on ne peut pas la louper. Les yeux bleus vifs, Laura Roullet, la maîtresse de maison, nous accueille en trois langues. Polyglotte et chaleureuse, comme la vallée. En entrant, on croise le père, Pierre, bâtisseur et visionnaire, tandis que la mère, à moitié cachée derrière la réception en tenue traditionnelle, s’amuse à disparaître en toute modestie. On comprend très vite qu’ici, on travaille en famille. Pour nous délasser de la route, direction le spa. Face à la baie vitrée, nous voilà nez à nez avec le Gran Paradiso, seul sommet italien culminant à plus de 4 000 mètres. Une vache qui rumine à la vue de nos peignoirs apporte un peu de kitsch au paysage de carte postale.
Le lendemain matin, nous découvrons les secrets des saveurs du repas de la veille. Pierre nous montre son potager d’herbes aromatiques : sauge, romarin, thym... des senteurs foisonnantes décuplées en montagne. Dans le parc naturel de 60 000 hectares, Mimo est notre guide. Marié à Laura, il complète le tableau de famille. Mimo est plutôt du genre taiseux, sauf quand il s’agit de transmettre sa passion : la montagne. Alors il nous parle de ces chamois qui s’éclatent à plus de 2500 mètres d’altitude pendant la saison des amours. Soudain, au fond d’un sous-bois, au grand calme, une cabane d’où Laura apparaît en tenue locale. Dans la paume de ses mains, de minuscules fraises des bois. Son enthousiasme nous projette dans un remake de La Petite maison dans la prairie. En buvant notre tisane verveine- limonine, on se dit qu’on vit dans un monde merveilleux. Avant de reprendre la route, dernier stop papilles autour des spécialités de la vallée: jambon de
Bosses, favolle, soupe de pâtes au fromage fontina, fèves et croutons de pain, daube carbonada et polenta... Ouf !

HAVRE DE PAIX SUISSE
Direction la Suisse en Porsche 914 et Volkswagen modèle 1969. L’ascension du col du Grand-Saint-Bernard à 2 473 mètres d’altitude se fera donc dans des sièges en velours bleu électrique. Ce même modèle porte le numéro 40 dans le film Les 24 Heures du Mans. De quoi se prendre à nouveau pour un autre. Au moment d’en- quiller les lacets, on redécouvre les joies de la direction non-assistée. Les paysages deviennent étranges sous l’effet combiné de la brume et d’une pluie fine : on se croirait en Écosse, en Islande ou ailleurs. La température chute anormalement. Des rochers aux formes improbables tiennent comme par enchantement lorsque nous franchissons la frontière suisse.
En redescendant le col, les freins de la Porsche fonctionnent à plein, il ne faut pas avoir peur du vide. Des vaches bicolores broutent, encerclées par l’asphalte, probablement héliportées pour la beauté du spectacle. En empruntant l’autoroute en direction de Lausanne, la pluie qui rodait s’abat enfin. Un déluge plutôt. Pris de court par la nuit, nos phares escamotables éclairent de façon approximative. Devant ce rideau de pluie, nous nous concentrons sur les lignes blanches en priant pour que les essuie-glaces, sortes de fines brindilles miraculeusement efficaces jusque-là, ne lâchent pas. Ça grimpe sévère quand apparaissent enfin les huit lettres éclairées de l’hôtel Victoria sur les hauteurs de Montreux. On gare la voiture à l’arrache, comme des new rich sur le port de Saint-Tropez un 15 août. En franchissant le hall, nous sommes en 1930. Le couple Mittermair, les propriétaires des lieux, nous attend avec une coupe de champagne et un style qui lui appartient. Ils ont racheté cet établissement de 45 chambres en 1985. L’ambiance feutrée du lieu n’empêchera pas notre longue table de faire du bruit ce soir-là. En ouvrant la fenêtre du balcon le lendemain matin, la vue imprenable sur le lac Léman et ses cinquante nuances de gris fait la part belle à l’acier. On comprend que la grande terrasse soit pleine à l’heure de l’apéro l’été.

LA PISTE AUX ÉTOILES
On quitte la Suisse pour rejoindre le sommet de notre rallye culinaire. Nous avons rendez-vous à midi avec Emmanuel Renaut, chef 3 étoiles des Flocons de Sel à Megève, en Haute-Savoie. Pourvu que le fait de saliver ne nous fasse pas patiner dans les montées! Sur la route, nous traversons des vignobles à flanc de montagne. Arrivés au col de la Forclaz, on s’éloigne un instant du bolide, clé sur le contact. Après tout, nous sommes en Suisse, rien ne peut nous arriver. En nous rapprochant des cimes françaises, la portion de route se transforme en véritable spéciale de montagne, l’idée étant de faire le meilleur chrono possible pour éviter d’arriver au dessert.
C’est avec un peu de retard et fébriles que nous entrons dans le chalet fait de bois clair. Dans un silence quasi religieux, nous nous mettons à table. Prête à partager « l’expérience Flocons de sel », la secte que nous formons chuchote puis se tait définitivement au moment où une brigade aussi nombreuse que nous lève la première cloche d’une longue série. Aux murs, une ribambelle de coucous qui sonnent aux aléas des plats: filet de féra confit au beurre d’égopodes et coulis de mirabelles, lotte du lac et brochet en biscuit... Nous décidons de pénétrer le sanctuaire avec l’accord du chef qui nous fait dresser une table à proximité de lui. Nos saveurs dans l’assiette se mélangent aux odeurs et aux bruits de la cuisine, nous sommes dans les coulisses de la création. Et le chef, qui a fait son service dans les chasseurs alpins, ne rigole pas du tout : « Les brochets, combien de temps ? Les pommes de terre, elles suivent ou pas? Envoyez les brochets ! ».
Dans un silence de cathédrale, on l’observe ajouter scrupuleusement son huile de café sur le veau café à quelques dizaines de centimètres de nos palais impatients. Chariot de fromages, desserts, mignardises sorties d’un monde miniature... Les tableaux se succèdent et la cadence des dernières salves finit de mettre nos papilles K.-O. À la fin de cette chaîne orgasmique, le café arrive comme une petite mort. Il est 16 h.
Les voitures sont loin, nous voudrions poursuivre cette route du bonheur à pied comme des pèlerins en état de choc, portés par la grâce des émulsions. Ça tombe bien, le chef infatigable nous propose une balade, histoire de «choper deux ou trois cèpes juste au-dessus». Sauf que son vin de noix maison servi avec le Letiva nous a sérieusement coupé les jambes. Essoufflés, on voit peu à peu les mollets du chef – gros comme les biceps de Monsieur Propre – accélérer pour dis- paraître au-delà des fils électriques d’un enclos, à la recherche de girolles, bolets, cèpes et autres écailleux. On abandonne.

À L’OMBRE DU MONT BLANC
Une dernière étape en haute montagne nous attend. En partant, le chef nous demande de saluer les Maillet ce soir en arrivant à l’Albert Ier à Chamonix. Le monde de la montagne est décidément petit comparé à l’immensité de ses sommets. Le soleil décline, la vallée est dans l’obscurité, seule la neige éternelle scintille aux derniers rayons du soleil. Des langues du glacier fondent sur nous. Nous n’avons jamais été aussi proches du mont Blanc : il pourrait nous engloutir. Et voici que les voitures, comme une récompense, trouvent refuge pour leur dernière nuit à l’hôtel Albert Ier, luxueux et paisible. La naissance de l’Albert Ier coïncide avec l’arrivée du chemin de fer à Chamonix en 1901. Encore une histoire de famille et de transmission. Alors, dans une dernière nuit étoilée, nous profitons de nos chambres chaleureuses. Du balcon, l’aiguille du Midi indique qu’il est tard.
Le lendemain, en franchissant le tunnel du Mont-Blanc en Ford Cortina GT 1962, nous disons au revoir à la montagne. Un dernier stop côté italien dans une station-service figée dans le temps. Au bout du comptoir, un vieil homme boit lentement son café. Il connaît bien le Mont-Blanc : il a travaillé dessous pendant 25 ans, s’occupant de la maintenance. Chaque matin, Lauro se rend en triporteur dans cette station-service comme aimantée à la montagne. À quatre ou trois roues, la route est belle, on peut la baptiser route du bonheur... Et ce n’est pas le mont Blanc qui nous contredira, quelle que soit l’épaisseur de ses neiges éternelles.

 

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