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On a marché sur le Fuji
Ascension

On a marché sur le Fuji

Par David Batty , le 27 mai 2015

Le rêve des Japonais ? Voir le soleil éclabousser les contreforts du mont Fuji aux premières lueurs. Entre respiration contrôlée et décalages culturels, l’emblème japonais est un but qui se mérite. Ascension en mode nocturne.

L’expérience vaut-elle plus pour ce que l’on vit ou ce que l’on voit ? C’est la question que je ne m’étais pas posée avant de partir au Japon gravir le Fuji. Erreur ? Peut-être. Mais il fallait bien, un jour, se confronter à la réalité. De quoi avais-je rêvé jusqu’ici ? De cette forme conique quasi parfaite planquée derrière son écharpe de neige. De cette incarnation nationale aux relents mystiques. De ces pentes à la chromie charnelle recouvertes d’une carapace ouatée taillée par la main de l’homme. Et quel homme. Cet artiste japonais aux représentations frisant la perfection. La réalité est tout autre. Difficile à avaler. Ma montagne magique ne ressemble en rien à ce fantasme construit consciencieusement au fil des années.

Mais ce n’est pas ici que l’histoire a commencé. Plutôt à la sortie de la gare de Tokyo, là même où le Shinkansen, la deuxième fierté nationale, pointe le bout de son nez, sur le trottoir de Tokyo Station, attendant l’arrivée de ce camping-car qui doit me conduire au bout de mes illusions. Mais ça je ne le sais pas encore. Des confins de la capitale japonaise aux premières marches du Fuji, la réalité s’emboîte parfaitement dans la fabrique de mes rêves. À moins que ce ne soit l’inverse. Il est 15 heures, la route conduisant aux contreforts du Fuji a la saveur des paysages de Miyazaki. Je me sens rassuré, baignant dans le confort de mes certitudes. À l’approche de la bête, les repères se brouillent. Le Fuji ressemble de moins en moins aux cartes postales qui peuplent chaque baraque à touristes de l’archipel et, accessoirement, à mes rêves.

À ce moment précis, c’est chacun pour soi. L’objectif étant de ramener le cliché parfait avant la tombée de la nuit. Depuis les champs de choux envahissant la campagne japonaise aux parkings pour touristes, le regard est tourné vers lui. Uniquement lui. Mais sa réalité crue ne s’imbrique plus dans le patron de mon objet fantasmé. Pas aussi conique que je l’imaginais, aucune trace de ciel bleu pour parer son sommet blanc et une terre noire loin, très loin, des verts chlorophylisés. La terre est brute, sombre, presque volcanique dans sa rudesse. Un voyage au centre de la terre... à la surface.

Il est 19 heures et nous arrivons à Subashiri, l’une des quatre voies empruntées pour accéder au graal, la moins fréquentée, celle des vrais de vrais. Les grimpeurs se préparent et s’étirent. J’avale une assiette de pâtes au tamago dake – le champignon local – et un verre de thé au shitaké. La nuit est tombée. Deux heures de repos et, à 22 heures pile, nous nous lançons. La grande ascension. Au total, huit longues heures de marche pour atteindre le sommet, avec mon souffle cadencé comme unique compagnon – seule chance d’éviter le mal des airs –, telle une transe tranquille au fil des pas. Une introspection forcée dans laquelle je me repais pour la première fois. Plus de bruit. Seul dans mes pensées, le rond lumineux de ma lampe frontale ouvre la voie. Chaque heure pèse de son poids. L’air est lourd. Sixième station, 2 400 mètres. Septième station, 3 090 mètres. Le sommet n’est plus qu’à 2,8 km et 160 minutes. Huitième station, 3 400 mètres. À chaque station, un verre de thé et des secondes de repos indispensables. Le ciel est étoilé. À la huitième station, les chemins se rejoignent. Le flot des marcheurs de la voie Yoshida, la plus encombrée, se déverse en un long serpent lumineux. Les lampes frontales les unes derrière les autres dessinent enfin le contour de la montagne, laissant entrevoir les premières lueurs. Il est 4h15 exactement. 4h47, plein soleil. 5h37, nous arrivons au sommet. 3 770 mètres. La cohorte des lumières s’est muée en embouteillage de couleurs – celles des parkas fluo des grimpeurs – sur terre noire et rouge. Cette image s’imprime en moi.

Il me faudra encore quatre heures pour redescendre. Douze heures au total pour comprendre que je m’étais trompé ou que j’avais été berné. Toutes ces années. Par moi et seulement moi. C’est seulement au moment où je m’effondre sur le sol du parking que je ressens ma joie. Il existe peut-être plusieurs Fuji. Le vrai et l’autre, le mien, bâti à coup de rêves. Les deux versions n’auront jamais rien à voir, mais ce que j’ai vécu est encore plus fort que ce que j’ai vu. Est-ce grave, docteur ?

 

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