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Orlando Duque
©Dean Treml/AP/SIPA

Orlando Duque Plongeur de haut vol

Par Katia Kulawick-Assante, le 17 juin 2013

J’atteins les 85 km/h en maillot de bain, j’ai les cheveux longs, je suis colombien et vis à Hawaï, je peux sauter de 27 m de haut, je suis neuf fois champion du monde, j’ai deux records Guinness à mon actif. Je suis, je suis, je suis... Orlando Duque, le Kelly Slater du plongeon de haut vol.

En se penchant sur le bord des falaises du cap Pertusato, on aperçoit à ses pieds la mer furieuse qui se heurte avec un bruit de tonnerre contre ces murailles calcaires et qui soulève vers le ciel ses flots redoutables dont l’écume amère monte jusqu’à nous. » Voilà comment le prince Roland Bonaparte décrit – très justement – les falaises blanches du sud de la Corse dans À Bonifacio – une excursion en Corse, récit imprimé pour « quelques amis », en 1891. La vision de ces falaises n’a pas beaucoup changé en 122 ans. Orlando Duque pourrait sans doute en parler longuement avec le prince, maintenant qu’il est perché à 27 mètres de haut sur une simple planche au-dessus des vagues, dos aux falaises blanches. Les bras en croix, il prend une grande inspiration. Prêt pour le grand saut. D’en bas, c’est un tout petit bonhomme. La nuque tendue, secouée par des creux d’un mètre, campée sur des radeaux flottants de toutes tailles qui manquent de se heurter à tout instant, la centaine de spectateurs venue voir les exploits du Redbull Cliff Diving n’est pas déçue du voyage. C’est sans doute le seul sport où les tribunes sont aussi... sport. Notre regard remonte le long des 27 mètres de falaise de craie. On ne lui en voudra pas s’il n’y va pas. S’il fait demi-tour. S’il hésite. Mais Orlando n’est pas du genre à tergiverser. L’homme est un fonceur. Toujours quelques secondes d’avance sur ses concurrents. Normal, il est aussi le vétéran (38 ans, contre la vingtaine arrogante des autres) et le plus titré des champions de l’extrême. Une sorte de Pelé du saut carpé. Il lance son foulard en peau de chamois, celui qui indique à tous les cliff divers la direction du vent pour les aider à diriger leur saut, avant de se lancer. Frissons. Dans cette chute vertigineuse de quelques secondes à peine, il prend le temps de faire un nombre de figures que le cerveau n’a même pas le temps de décrypter. Plouf. On retient son souffle.Tout va bien.
 

Orlando, comment devient-on cliff diver, plongeur de haut vol ?
Quand j’étais petit, on allait à la piscine avec ma mère et je sautais dans le bassin. Je ne savais pas ce que je faisais mais j’aimais la sensation d’être en l’air. Plus j’apprenais, plus j’en voulais. Au fil du temps, je me suis lassé de la piscine car tout y est très contrôlé. C’est la même hauteur, la même profondeur quelle que soit la piscine, n’importe où dans le monde. J’avais envie d’essayer autre chose. Mon premier job d’été a été plongeur dans un parc d’attractions en Colombie, où j’ai grandi. Je suis devenu plutôt bon, j’ai tenté les championnats du monde et j’ai fini deuxième.
 

Quelle est votre notion du temps avant, pendant et après un saut ?
C’est intense. J’ai un peu peur, je sais que je vais sauter d’une certaine hauteur (27 m – ndlr), je sais que l’eau va me faire très mal. Ces quelques secondes avant le saut, je me débrouille pour évacuer tout ce que je peux de mon cerveau, et à ce moment-là seulement je suis prêt à sauter. En l’air, même si le saut dure moins de trois secondes, le temps paraît une éternité, et permet même de penser à des milliers de choses. Une fois dans l’eau, si tout s’est bien passé, je me sens soulagé et j’ai une montée d’euphorie. Et là je me prépare au prochain saut.
 

Pendant le saut qui dure donc moins de trois secondes, pensez-vous à autre chose ?
Non, je pense à 100 % au saut. En l’air, il faut penser aux corrections à apporter : si c’est une petite erreur, tu essaies de sauver ta figure, si  c’est un grosse erreur, tu essaies juste de sauver ta peau. Si tu restes concentré, tu as assez de temps pour te corriger. Si tu penses à autre chose, c’est sûr, tu vas faire des erreurs.
 

Utilisez-vous des techniques de relaxation ?
J’utilise un peu de visualisation mentale et de relaxation, car il faut que j’arrive à me concentrer et à me recentrer avant un saut. En fait, sur la plateforme, avant le saut, tu flippes vraiment. Pour une personne normale, le niveau de stress serait dans le rouge, moi j’arrive à rester tout en bas de l’échelle, à rester calme parce que je m’entraîne. Mais je suis encore dans la peur. La concentration m’aide à visualiser ma pensée et à transformer cette énergie en un saut concret.


Tous les plongeurs ont l’air très calmes avant leur saut.
Ce sont de très bons acteurs (rires) ! Nous ne sommes pas vraiment détendus mais on s’entraîne tellement, on sait tellement ce qu’il faut faire que tout cela semble très naturel. Pourtant, il se passe un maximum de choses dans nos têtes. Il y a beaucoup de tension et de stress, mais nous savons tous exactement ce qu’il faut faire et on arrive à canaliser.
 

Faut-il être perfectionniste pour être un bon plongeur ?
Ça aide, oui (rires). Côté technique, les juges sont très critiques et sont là pour scruter tous les détails : ils n’aiment pas si les doigts sont ouverts, les paumes des mains doivent être droites, ils ne veulent pas voir d’épaules tordues. Il faut arriver à identifier et être capable de sentir tous ces petits défauts tout en sautant.
 

Faut-il être un peu fou pour être un bon plongeur ?
Ça aide aussi, oui. Ce n’est pas de la folie parce qu’il y a beaucoup de savoir et d’entraînement derrière ces gestes. De temps en temps, c’est vrai qu’on se retrouve face à une situation nouvelle, où l’on n’est pas sûr à 100 % de notre coup, mais on y va malgré tout. On a besoin d’utiliser cette part d’inconscience ou de folie pour plonger. Soit ça marche, soit on se fait mal. Ça fait partie du jeu.
 

Vous avez des doutes parfois là-haut, sur la plateforme ?
Non. Avant un saut, je n’ai jamais de doutes. Si je ne le sens pas, je ne vais même pas sur le plongeoir. Parfois, certains font demi-tour alors qu’ils sont déjà sur la plateforme. Moi, je ne le fais jamais. Sauf si c’est parce que l’organisation me dit d’arrêter ou qu’il y a un problème de sécurité. Une fois que je sors, dans ma tête, je suis prêt à sauter.
 

C’est pour ça que vous êtes le meilleur. Vous êtes plus rapide aussi que vos concurrents, vous mettez moins de temps qu’eux avant de vous jeter à l’eau...
Oui, quand je suis sur la passerelle, je visualise certaines étapes, je regarde l’eau pour avoir cette image dans ma tête et je suis prêt. Ça ne me sert à rien de rester là-haut plus longtemps, à part me fatiguer ou me stresser.
 

Comment est-ce qu’on ressent son corps à ce moment-là ?
Il y a un peu de raideur à cause de l’entraînement, de l’escalade pour descendre sur la plateforme (les plongeurs y descendent en rappel – ndlr) et de la nage. Mais pour être honnête, tu ne le sens pas trop, tu bloques tout dans la tête pour te concentrer. Quand je me réveille le matin, je suis prêt à sauter. En mode compétition, je ne sens rien. Même si je me rends compte le lendemain que j’ai mal partout.
 

Et une fois dans l’eau ?
Tu ne sens pas ton corps tout de suite, il y a encore beaucoup d’adrénaline, tu es à chaud, heureux que tout se soit bien passé. Quand tu vas te coucher tout redescend, et le lendemain tes muscles te font mal. C’est incroyable comme on peut pousser le corps encore et encore.
 

Comment avez-vous rencontré la team Redbull ?
L’élite de notre sport est un groupe tellement restreint qu’elle fonctionne avec le bouche à oreille. Quelqu’un a dit : « Ce mec est vraiment bon, faites-le venir ». Pour ma part, j’ai fait mon premier championnat du monde en 1999 et j’ai fini deuxième. Ça ne s’est jamais vu depuis. Pour eux, c’était important d’avoir quelqu’un qui puisse représenter ce sport en pleine expansion. La marque était en train de grandir et c’est bien de faire partie de cette aventure.
 

Vous êtes l’un des seuls champions à vivre de ce sport...
Pendant longtemps j’ai été le seul. Aujourd’hui, nous sommes quelques-uns à en vivre. Mais ce n’est pas du tennis, du golf ou du football. Je ne suis pas multimillionnaire mais heureux. Je traverse le monde et vois des endroits magnifiques.
 

Le prochain rendez-vous des Redbull Cliff Diving se tiendra le 22 juin à la Maison de l'Opéra à Copenhague (Danemark). 

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