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Le petit prince
Romain Grosjean

Le petit prince

Par Paul Miquel , le 03 octobre 2012

Il est l'une des révélations de l'année en Formule 1, et pas seulement pour ses accrochages. Calme, élégant, déterminé, parfois trop fougueux et souvent romantique, Romain Grosjean est aux antipodes de l'image ultra virilisée de certains pilotes de F1. Incarnation d'une nouvelle génération de champions, le Franco-Suisse, devenu ambassadeur TAG Heuer, n'en reste pas moins un gentleman. Et un sportif hors norme. Entretien vérité.

Le rendez-vous avait été fixé à 9 heures 30 du matin dans les salons feutrés du Shangri-La, un palace parisien aussi raffiné que discret. Il arrive à l’heure. En scooter. Cheveux en bataille, visage d’ange, voix posée, Romain Grosjean ne joue pas les stars. À 26 ans, le pilote franco-suisse passerait presque inaperçu tant il cultive une forme très personnelle de modestie. Deux jours avant, il était au départ du Grand Prix de Monaco. Un souvenir médiocre. Là-bas, il a été contraint à l’abandon dès le premier tour après un accrochage avec la Mercedes de Michael Schumacher, le sextuple champion du monde allemand. Il pourrait encore l’avoir mauvaise. Pas le moins du monde ! Romain Grosjean fait partie de ces optimistes-nés qui ne voient la vie que du bon côté. Ambassadeur de la maison horlogère TAG Heuer, le pilote de l’écurie Lotus F1 Team est désormais le messie que les
passionnés français de Formule 1 attendait depuis des lustres. La dernière victoire d’un pilote français en F1 date en effet de 1996. Une éternité. « Oui, je sais » répond-il. « C’était Olivier Panis, à Monaco. » Depuis, plus rien. Ou presque.

On vous parle tout le temps de la prochaine victoire française en F1. C’est ce qu’on attend de vous. Ça doit vous saouler, non ?
Non, pas du tout. Au contraire, c’est un « boost », une force en plus.

Comment définiriez-vous votre style de pilotage ?
C’est une question difficile. Plus la F1 avance, plus le style de F1 doit évoluer en fonction de la voiture que l’on a entre les mains. On ne peut pas piloter non plus de la même façon en qualifications et en course. Ce n’est pas toujours simple d’avoir le pilotage optimum au moment T. Mais j’ai un pilotage viril, pas agressif même si j’aime bien attaquer.

D’où les nombreux accrochages ?
Oui et non. Parfois, ce sont des faits de courses ou des erreurs de ma part. En F1, je débute encore. En Malaisie sous la pluie, par exemple, je me suis fait avoir, mais ce n’était pas à cause de mon style de pilotage.

On ne vous attendait pas forcément à ce niveau de performance cette saison.
C’est vrai que c’est l’une des plus belles que l’on n’ait jamais vue. Six vainqueurs en six courses (au moment de l’interview – ndlr), c’est fantastique. Je m’invite régulièrement dans le Top 5. C’est une belle surprise. J’ai envie de continuer comme ça, de travailler et de ne rien lâcher. Oui, je crois que tout le monde est agréablement surpris de la manière dont la saison se passe. Moi le premier. Je suis aussi surpris de l’engouement que cela peut prendre en France. On a tous très envie d’entendre La Marseillaise en fin de Grand Prix.

Vous avez déjà vécu une saison de F1 avortée en 2009 avec Renault. Dans votre for intérieur, avez-vous le sentiment que vous devez absolument en profiter maintenant ?
Oui, c’est un peu ça. Souvent, quand on perd quelque chose que l’on aime, on se rend compte qu’on l’aime vraiment. Aujourd’hui, je ne perds pas une seconde de tout ce que je fais. J’en profite à 200 %.

En 2009, vous aviez moins d’expérience, mais vous aviez surtout une voiture très médiocre. La monoplace, en F1, c’est 50 % du résultat ?
C’est 80 voire 90 % de la performance. Allez 85 % pour la voiture, 10 % de réglages et 5 % de talent.

La chance ?
Oui, le facteur « chance » entre aussi en ligne de compte au niveau de la performance pure, sur un tour. Après, sur l’ensemble d’une carrière, je dirais que c’est 80 % de travail, 15 % de chance et 5 % de talent.

Et le stress ?
Il fait partie du jeu. On a l’habitude de vivre avec. C’est là que l’entourage joue un rôle important. Il faut savoir mettre le stress de côté à certains moments.

L’argent, c’est important ?
Pour vivre, oui, c’est certain. Maintenant, je ne fais pas du tout ça pour l’argent. Si je peux être généreux, je le suis.

De quelle manière ?
En donnant de mon temps, et pourquoi pas de mon image si elle continue à grandir. J’aimerais aider une association. Je le fais déjà un petit peu. Ma fiancée (la journaliste télé Marion Jollès, désormais son épouse – ndlr) et Tony Parker sont les deux parrains de Make a Wish. Il y avait un enfant qui voulait monter dans une voiture de course. Marion m’a demandé si j’acceptais de l’aider. Ça m’a fait plaisir de réaliser le rêve de ce petit Kylian. Surtout qu’il s’en est sorti après. C’est quelque chose que j’aimerais continuer.

Vous vivez donc avec la journaliste Marion Jollès. Les paparazzis, vous connaissez ?
Non (rires). Et je touche du bois. On ne se cache pas, mais on ne s’expose pas volontairement non plus.

Vous a-t-elle déjà interviewé ?
Non, jamais. Un dimanche matin, on était sur le même plateau, mais elle ne m’a pas posé la moindre question.

C’est la version sportive de la journaliste et de l’homme politique ?
C’est moins important que si on était dans la politique. On ne change pas le monde. La F1 reste un spectacle. Cela ne va donc pas changer grand-chose si je lui fais une confidence.

Vous semblez beaucoup moins distant que certains pilotes. Vous forcez-vous à être plus proche des gens ?
Non, c’est naturel pour moi. Mais je comprends que certains ferment un peu les portes. Moi, j’ai la chance de pouvoir encore vivre une vie normale. Après, sur les courses, je suis un peu plus fermé car je suis dans mon monde, mon univers. C’est normal.

Existe-t-il des affinités entre pilotes, une forme de fraternité ?
Il y a des affinités, oui. Au cours de la saison, on passe vingt week-ends ensemble. Donc, il vaut mieux que l’on s’entende bien. Après, il y a des amitiés qui se créent ou non. Je suis proche de Fernando Alonzo. Jenson Button et Felipe Massa sont aussi très sympas. J’apprécie Perez et Kobayashi qui, comme moi, viennent du GP2.

Vous entendez-vous bien avec les autres ambassadeurs TAG Heuer ? C’est curieux, vous ne citez pas Lewis Hamilton...
Je ne le connais pas beaucoup. Jenson Button, en revanche, j’ai pu faire une opération avec lui. Cela m’a permis de mieux le connaître.

Il y a une ressemblance physique entre vous deux, non ?
Oui, c’est vrai (rires).

Enfant, aviez-vous une idole ?
Non, pas vraiment. Même dans d’autres sports. J’admire pourtant les champions.

Quand je suis dans une monoplace, la peur disparaît. La F1 est un métier de passion. Et je pense que le jour où l’on a vraiment peur, il faut s’arrêter. Ce n’est plus la peine de continuer si le plaisir n’est plus là.

C’est quoi un champion, aujourd’hui ?
C’est quelqu’un qui réalise des performances sportives fortes. Et quelqu’un qui est assez proche de ses fans.

En course, avez-vous déjà eu peur ?
J’ai eu une belle frayeur en 2009, à Monaco. Je me suis envolé. Parfois, un dixième de seconde paraît une éternité. On se dit que l’on ne peut pas décider de ce qu’il va se passer dans les prochaines minutes. Ça peut être effrayant, oui. Mais, à partir du moment où je suis dans une monoplace, ce sentiment disparaît. La F1 est un métier de passion. Et je pense que le jour où l’on a vraiment peur, il faut s’arrêter. Ce n’est plus la peine de continuer si le plaisir n’est plus là. Le dernier mort en F1, c’était Ayrton Senna en 1994. J’étais un enfant. Depuis, la sécurité s’est améliorée.

Participer à un shooting de mode, ça change de la F1...
Ça me fait surtout découvrir des choses que je n’ai pas l’habitude de porter ou de voir. Niveau vêtements, j’ai du mal à savoir ce qui va ensemble. Je suis plutôt simple.

Vous avez l’air toujours très calme.
Je suis pourtant quelqu’un d’assez impatient. En course, en revanche, je peux être très patient. J’essaie toujours de voir les choses du bon côté, de rester calme.

Qu’est-ce qui vous fait sortir de vos gonds ?
Faire la queue au supermarché. Ou à la cantine.

Vous sentez-vous français ou suisse ?
J’ai les deux passeports. C’est donc au choix. Je suis né à Genève d’un père suisse et d’une mère française. Mon grand-père paternel, Fernand Grosjean, a été vice-champion du monde de Super Géant à Aspen au début des années 50. Il skiait sous les couleurs de la Suisse. Il est toujours là. J’ai une grande admiration pour lui. Du côté de ma mère, mon arrière-grand-père s’appelait Edgar Brandt. Il a fait pas mal de choses en France. Il était ferronnier d’art. Il a réalisé beaucoup de rampes d’escaliers ouvragées, notamment à la Banque de France ou au musée du Louvre.

Pourquoi avez-vous choisi la nationalité française en F1 ?
Ma première course de kart, c’était en France. Ma première licence, c’était une française. J’ai d’abord eu le soutien de Renault. Aujourd’hui, avec Total, nous avons une relation très proche. Je me sens plus français que suisse dans le sport automobile. Mais j’ai deux personnalités. Je déteste par exemple être en retard. Ça, c’est très suisse.

Revenons sur votre grand-père. Avez-vous discuté avec lui de vitesse, de recherche de trajectoire ? Existe-t-il des similitudes entre le ski et le sport auto ?
La dernière fois qu’il est venu sur un circuit, c’était en 2005. Mais ce n’est pas vraiment sur la vitesse que l’on a pu avoir des discussions. C’est plus sur l’état d’esprit que doit avoir un champion, sa philosophie sur le sport. Ou sa passion. Donner des conseils, ce n’est pas son truc. Quand on parle avec lui, on l’écoute, si vous voyez ce que je veux dire...

Votre grand-père évoluait dans une autre ère. Les années 50, c’était une autre époque. Il y avait moins d’argent, moins de médiatisation, moins de pression peut-être...
Ça, c’est sûr ! Lorsqu’ils recevaient des primes pour aller aux JO, c’était l’équivalent de 500 euros ! Quasiment rien pour représenter leur pays. Mais c’était ce qu’ils aimaient.

Avec de tels gènes, c’était soit une carrière d’artiste, soit une carrière de sportif...
Oui. Et, forcément, j’ai commencé par le ski quand j’étais jeune. Mon père s’est aussi essayé au ski plus jeune. Mais il était passionné de sport automobile. C’est lui qui m’a transmis cette passion.

On commence donc par le ski chez les Grosjean...
Oui, d’abord le ski jusqu’à l’âge de 11-12 ans. À ce moment-là, mon père a entendu parler du dopage dans ce milieu. Alors, il a voulu que je change de voie.

Vous étiez à quel niveau ?
J’allais rentrer en club. Je commençais à faire de la compétition en Suisse. Et quand mon père a entendu parler de ces histoires de dopage, il n’a plus voulu que je fasse du ski. Il a fallu trouver autre chose.

C’est-à-dire ?
Je n’ai pas été confronté au dopage personnellement. La nièce de ma grand-mère, qui a été championne du monde de ski junior en Géant, oui. À partir de ce moment-là, on lui a fait comprendre que si elle voulait passer à l’étape au-dessus, si elle voulait vraiment y arriver, il fallait... Enfin, vous voyez. Après avoir entendu ça, mon père n’a pas voulu que je continue.

Enfant, on imagine que vous étiez un peu remuant.
Oui, très actif. J’ai aussi essayé le bi-cross et le BMX. Là, c’est ma mère qui a mis son véto.

Pourquoi ?
Je me suis fait deux commotions cérébrales en deux mois. Parallèlement, mon père était passionné de sport automobile. Il faisait des courses de temps en temps sur une Lancia Delta HF Integrale. Un jour, je l’ai accompagné sur le circuit de Dijon Prenois. Et je suis tombé fou amoureux des voitures. Pour Noël, en 1997, il m’a alors offert un kart. À partir de ce moment-là, je squattais le circuit de karting tous les samedis matins et tous les mercredis après-midi. Je me suis amusé un bon moment comme ça, sans vouloir faire de compétition. En 1999, j’ai commencé à changer d’avis mais mon père était strict sur un point : il voulait absolument que je fasse des études avant que je ne me lance dans le pilotage. Et cela a plutôt bien fonctionné. En 2000, à 14 ans, j’ai commencé la compétition en karting. Sur le tard, donc.

Si vous aviez été fils d’ouvrier, auriez-vous pu devenir pilote de F1 ?
Non. J’ai eu la chance que mon père puisse financer mes premières courses de kart et mes trois premières saisons en monoplace. Fin 2005, je suis rentré dans le giron de Renault. Si je ne m’étais pas associé avec eux, je n’aurais pas pu continuer, mon père n’avait plus les moyens de financer ma carrière.

Il y a pas mal de similitudes entre l’univers d’une banque privée et le monde du sport automobile. Dans les deux cas, c’est une question de "fine tuning". Il y a toujours une recherche de performance.

Savez-vous ce que ça représentait en terme de budget annuel ?
Oui, je sais combien (sourire). Et je lui en serai toujours reconnaissant.

Votre vie en F1, c’est 10 % de pilotage et 90 % de contrats publicitaires ?
Je n’irais pas jusque-là mais, oui, en dehors du pilotage, il y a beaucoup de contraintes liées au marketing. Il y a aussi celles que l’on s’impose. Quand je me lève, je ne suis pas obligé d’aller courir, mais je le fais. C’est ma conscience personnelle.

Et les études ?
J’ai été jusqu’au bac S en Suisse. Mon père voulait que j’aie au moins l’équivalent du baccalauréat français. Ensuite, je me suis consacré un an au sport auto. À cette époque, j’ai eu la chance de pouvoir travailler dans une banque privée à mi-temps à Genève. J’étais assistant d’un gestionnaire de portefeuilles. C’était plutôt intéressant de voir autre chose que des voitures de course. J’ai vraiment adoré ce moment de ma vie. Il y a pas mal de similitudes entre l’univers d’une banque privée et le monde du sport automobile. Dans les deux cas, c’est une question de « fine tuning ». Il y a toujours une recherche de performance. En permanence. 

Quand vous commencez le karting enfant, sentez-vous immédiatement que le pilotage est quelque chose d’inné chez vous ?
Oui, il y a quelque chose d’indéfinissable au début, comme un truc. Mon père a retrouvé une vidéo de ma première sortie en karting. C’était dans le Sud en 1994. C’est drôle car j’allais déjà à fond. Et j’avais un certain sens de la trajectoire.

Il y avait donc quelque chose d’inné.
Oui. Je pense que l’on a des aptitudes à faire des choses. Il y a des gens qui écrivent très bien, d’autres qui nagent très bien. On est tous dirigés vers quelque chose que l’on sait faire.

Qu’est-ce qui vous a attiré ? La vitesse ?
C’était l’ensemble. Tout de suite, j’ai adhéré. Ado, je montais dans mon kart, j’allais rouler pour le plaisir puisque je ne faisais pas de compétition. Après, je me suis pris au jeu du chrono. 

Aujourd’hui, avez-vous un coach ?
J’ai eu pas mal de coaches quand j’étais jeune, dans les filières de développement de pilotes. Aujourd’hui, je retravaille avec quelqu’un à Paris. Pendant deux ans, j’étais mon propre coach. Maintenant, je fais de la course à pied, du vélo et du squash. Je suis aussi obligé de m’infliger des heures de musculation en salle qui sont moins drôles.

Existe-t-il des sports interdits pour les pilotes de F1 ?
Oui. Le ski, le moto-cross, le rallye et le jet-ski.

Après votre premier passage plus ou moins raté en F1, vous êtes-vous dit qu’il fallait faire autre chose ?
Il y a un moment où, oui, je me suis dit que c’était mort. C’était en juin 2010. Je n’y croyais quasiment plus. C’est à cette époque que j’ai voulu faire les grandes écoles de cuisine à Paris. Je pensais que c’était fini en F1. Et puis la passion est revenue. Grâce à certaines personnes, j’ai pu faire une dernière tentative, tenter un dernier coup. Ça tient à pas grand-chose en fait. À une rencontre à un moment donné. Être au bon endroit au bon moment.

À Paris, vous avez fait les portes ouvertes des écoles culinaires, c’est ça ?
Oui. J’ai un bac scientifique et, à 25 ans, je me suis demandé ce que je pouvais en faire. Et je me suis tourné vers la cuisine car j’adore ça. Les gens que j’ai rencontrés dans ce milieu m’ont vite coupé les ailes car, manifestement, j’étais trop vieux.

D’où vous vient cette passion pour la cuisine ?
De 2009. À l’époque, on m’avait demandé de perdre du poids. J’avais alors commencé à chercher des plats diététiques avec des saveurs. Et c’est là que j’ai touché du doigt cette passion. J’adore faire les marchés, rencontrer des chefs.

 

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