Mode
Renaud Lavillenie
©Laurent Humbert pour Sport & Style

Renaud Lavillenie « Chaque saut est un voyage »

Par Paul Miquel, le 30 avril 2014

Champion olympique et recordman du monde de saut à la perche, Renaud Lavillenie est bien plus qu’un athlète hors normes. C’est tout simple : aucun être humain ne saute plus haut que lui. Superman, en vrai.

Un saut, c’est un peu voyage, non ?

Oui, c’est un peu ça. À chaque fois, quand je suis au bout de la piste d’élan, quand je me prépare, je sais que je m’apprête à découvrir quelque chose de nouveau. Même si je ne fais que répéter encore et encore les mêmes gestes tout le temps, chaque saut peut m’emmener dans un autre monde. Généralement, les premiers sauts, au début d’un concours, sont de petits périples. Ensuite, au fur et à mesure que j’avance, que la barre monte, je me rapproche des grands voyages, de ceux qui peuvent marquer à vie.

 

Votre saut du record du monde à 6,16 m était-il un voyage dans l’inconnu ?

Dans l’absolu, oui. À partir du moment où l’on tente de battre un record, on prend un aller direct vers l’inconnu car on s’aventure dans une zone que personne ne connaît réellement. Et même si on a déjà tenté de flirter avec ces hauteurs, tant qu’on ne réussit pas à aller tout là-haut, le voyage reste un mystère.

 

Aujourd’hui, vous êtes donc l’homme qui saute le plus haut du monde...

Oui, c’est ça (rires). Ça fait plaisir. D’un point de vue personnel, c’est un accomplissement car le saut à la perche occupe 80 % de mon temps. Je ne ressens rien de particulier à savoir que je suis recordman du monde. Je sais seulement qu’il y a plusieurs années, je me suis lancé dans le haut niveau. Et maintenant, il n’y a plus personne devant moi.

 

Étiez-vous intimement persuadé que vous alliez un jour battre ce record du monde mythique ?

Franchement, non. Pour être honnête, quand j’ai réussi à passer 6 mètres, c’était déjà énorme. Il y a sept ou huit ans, je ne pouvais pourtant pas affirmer que je franchirais un jour une barre à 6 mètres. C’était quelque chose d’assez abstrait pour moi même si, en tant que compétiteur, je m’oblige à réfléchir à certaines hypothèses. Et à l’époque, dans ma tête, réussir à passer 6 mètres faisait partie des hypothèses du futur. Après, le record du monde, c’est une autre histoire ! En fait, j’étais intimement persuadé que je pouvais être deuxième (derrière Bubka – ndlr) mais il y avait quand même une quinzaine de centimètres de différence entre mon record personnel d’alors et le record du monde. L’année dernière, aux championnats d’Europe indoor de Göteborg, je passe un cap. Là-bas, je franchis 6,07 m mais le saut est invalidé par les juges parce que la barre (qui ne tombe pas – ndlr) n’est pas restée sur ses taquets. Et je comprends soudain que tout peut devenir possible. La prise de conscience date de l’hiver 2013, quand j’ai compris que ma maîtrise technique à des hauteurs élevées devenait régulière. J’ai alors senti que je pouvais clairement aller plus haut.

 

Vous avez évoqué régulièrement la possibilité de franchir un jour une barre à 6,20 m. Avez-vous imaginé que votre saut réussi à 6,16 m pouvait être finalement le meilleur de votre carrière ? Pour dire les choses autrement : serait-il possible que vous ne puissiez plus aller plus haut ?

Personne ne m’a jamais posé cette question. (Long silence) Je n’ai jamais envisagé cette hypothèse. Quand tu es un vrai champion au plus profond de ton âme, ce genre de pensées ne peut pas te venir à l’esprit parce que c’est la négation de ce que tu fais tous les jours. Cela équivaudrait à dire : je m’entraîne tous les jours mais cela ne sert à rien parce que j’ai atteint ma limite. Moi, je ne suis pas rassasié. Je suis toujours motivé par cette quête pour aller encore plus haut, pour grappiller encore quelques centimètres comme un sprinteur cherche toujours à gagner des centièmes de seconde. En plus, quand on observe attentivement mon saut à 6,16 m, on voit que j’ai encore de la marge. Et j’ai maintenant la capacité de pouvoir répéter mes plus beaux sauts à 98 %. Donc, il n’y a aucune raison pour que je ne saute pas plus haut un jour...

 

Un beau saut est-il forcément un saut efficace ?

Pas toujours. Enfin, les deux qualités d’un saut se complètent. Cela dépend d’un nombre infini de paramètres. Par exemple, pour réussir 6,16 m, mon saut était extrêmement abouti et forcément beau. Parce qu’on ne peut pas aller très haut avec un mauvais saut. À l’inverse, on peut réussir de bons résultats à 5,90 m ou 6,00 m avec des sauts moyens, voire laids, d’un strict point de vue technique ou esthétique. Mais c’est quand même assez rare. Généralement, un beau saut est un saut qui va haut.

 

Il y a un truc un peu sexuel dans le saut à la perche. L’engin qui sert de levier est clairement phallique. La performance se prépare mais le point d’orgue ne dure que quelques secondes : un envol et une descente. Comme un orgasme...

Un peu, oui. Un saut réussi est clairement du domaine du plaisir. Il y a d’abord l’énorme plaisir de l’accomplir, d’en avoir conscience. Ensuite, il y a le plaisir un peu étrange de se voir l’accomplir. Et généralement, dès les premiers pas d’élan, on sait où on va aller. Et tout ça est assez jouissif, oui. Ce qui fait que, quand on est en train de redescendre, on n’a pas besoin d’attendre le verdict des juges. On sait tout de suite si c’est passé ou non. On le sent. Et les connections arrivent direct au cerveau. Ces sensations-là sont extrêmes. Si je pouvais sauter tous les jours, je le ferais. Tout ça mis bout à bout me procure un plaisir de dingue.

 

Les Américains ont un mot pour expliquer cette sensation : ils parlent de « flow ». C’est compliqué à traduire. C’est un mélange d’extase et d’état de grâce. Certaines personnes ne connaîtront jamais cette sensation. D’autres auront la chance de la ressentir plusieurs fois. C’est votre cas, non ?

Oui. Je pense que j’ai eu la chance de vivre ce truc plusieurs fois. Aux championnats d’Europe en salle de Paris-Bercy en 2011 quand je passe 6,03 m devant mon public. Là, j’ai vraiment senti que tout était pour moi. Je l’ai aussi ressenti en 2012 aux Jeux Olympiques de Londres sur mon dernier essai. C’était ma dernière tentative. C’était l’exploit ou la médaille de bronze... et les crocs pendant quatre ans ! L’an dernier, à Göteborg, j’ai aussi vécu des moments incroyables en passant tous mes sauts au premier essai jusqu’à ce fameux 6,07 m non validé. Tout s’enquillait facilement, comme dans un rêve. Et je ne parle même pas du saut à 6,16 m...

 

Vous avez un gabarit atypique pour un perchiste : 1,77 m et 71 kg. Vous n’êtes pas très grand ni très musclé...

Je ne me suis jamais nourri du fait d’être atypique, ni très grand, ni très musclé, pour prouver que je pouvais être performant. En saut à la perche, on me disait que je ne pourrais jamais sauter très haut, que les vrais perchistes mesuraient au moins 1,85 m et patati et patata... Je m’en foutais royalement. Moi, je voulais simplement me faire plaisir et repousser mes limites. Et quand j’ai réussi mes premiers sauts à 6 m, j’ai reçu des tonnes de messages, notamment d’entraîneurs, qui m’expliquaient que j’avais ouvert une nouvelle voie en donnant de la motivation à tout le monde parce que j’avais prouvé qu’on n’était pas obligé d’être un géant ni de courir le 100 m comme un dieu, ni d’être super balèze pour gagner.

 

Vos proches disent que vous êtes hyperactif, c’est vrai ?

Ce n’est pas loin de la vérité, en effet. J’ai un peu de mal à rester en place. Je ne suis pas une boule de nerfs, j’ai besoin de me dépenser, de vivre toujours de nouvelles expériences. Rester dans un canapé pendant des heures, ce n’est pas du tout mon truc. J’ai besoin d’être à l’extérieur, de bouger. Tout le temps.

 

À quoi ressemble la vie quotidienne d’un perchiste de haut niveau ?

En fonction des périodes, c’est au minimum un entraînement par jour. Après, c’est de la récupération, des soins kiné, des massages, de la thalasso, ce genre de choses. Et de la détente : des jeux vidéo, une partie de basket avec des potes, une virée en vélo et un peu de moto à mes heures perdues. On ne fait jamais trop de moto !

 

Vous êtes vraiment accro à la moto...

Oui, j’ai fait les 24 Heures du Mans. Mais attention, je ne prépare pas déjà ma reconversion ! Pour moi, la moto est synonyme de liberté d’esprit, de grands espaces, d’évasion. La moto, ça me ressource.

 

Avez-vous des modèles dans la vie ? On a parfois l’impression que vous, les athlètes de haut niveau, êtes totalement autocentrés sur votre discipline, presque à outrance...

Je ne suis pas autocentré sur la perche. Je m’intéresse au sport en général. J’aime bien les nouvelles technologies. Et je suis un grand admirateur de Steve Jobs, le créateur d’Apple. Ce mec était un génie. Il était hors normes. Et très inspirant.

 

Vous êtes aussi hors normes, non ?

Par la force des choses, oui. Je suis un peu hors normes maintenant puisque personne n’est au-dessus de moi. Donc, oui, je dois avoir quelque chose de plus que les autres. Je suis hors normes dans ma discipline. En revanche, dans la vie de tous les jours, je suis dans la normalité la plus totale.

 

En même temps, quand on est champion olympique et détenteur du record du monde de saut à la perche, la normalité est un concept élastique. Les projecteurs sont dirigés vers vous maintenant. Ça vous dérange ?

Ça dépend si les sollicitations sont maîtrisées ou non.

 

Vous ne pouvez pas nier qu’il y a désormais une intrusion médiatique dans votre vie privée. Que vous le vouliez ou non, vous êtes devenu un personnage public. Vous appartenez un peu à tout le monde. En avez-vous conscience ?

L’avantage, c’est que tout est venu progressivement. Depuis mes premiers 6 mètres en 2009, tout est allé crescendo. Les premières intrusions datent de cette époque. Ensuite, il y a eu des titres et surtout la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Londres. Au final, tout s’est cumulé. Suis-je prêt à accepter ce que doivent accepter certains personnages publics ? Oui, mais de manière raisonnable. Je saurai scinder vie privée et vie publique. Et je ne pourrai pas tout tolérer.

 

C’est-à-dire ?

Quand je suis en vacances avec des amis ou ma famille, je n’ai pas envie d’être dérangé toutes les quatre minutes pour prendre des photos à tout bout de champ. En revanche, quand je suis dans un stade, cela fait partie du métier, de ce que j’ai à faire. Je dois le supporter. Hors du stade, je demande un peu plus de retenue. Je sens que les choses ont changé depuis mon record du monde. Quand je prends l’avion entre Clermont-Ferrand et Paris, il n’y a plus un seul voyage sans que quelqu’un me reconnaisse, me demande un truc, me dise un mot...

 

C’est agréable, non ?

Oui, quand c’est fait de manière courtoise. On peut aussi tomber sur des gens désagréables et c’est dans ces situations qu’il faut savoir gérer l’affect.

 

Quelle est la partie la plus précieuse de votre corps ?

C’est une bonne question ça. Je serais tenté de répondre l’ensemble, mais non. (Il réfléchit longuement) La tête. Si tu m’enlèves la tête, je ne suis plus du tout au top. C’est grâce à ma tête que j’arrive à faire la différence au plus haut niveau. J’ai des jambes, des bras, des muscles. Ok, comme tout le monde. En revanche, je pense avoir une tête de plus, un petit supplément dans le crâne qui me permet d’emmener mon corps à ses limites, voire parfois de les dépasser.

 

C’est votre tête, votre mental, qui vous aide à gagner ?

Oui, parce que je ne m’entraîne pas plus que les autres. Je n’ai pas 150 % de muscles de plus que les autres. Regardez, on peut se mettre côte à côte (il se lève de son siège et s’approche – ndlr), nous n’avons pas beaucoup de différence. Mais je sais que j’ai un truc de plus que vous dans ma tête. Vraiment.

 

Vos adversaires sont-ils des ennemis, des fantômes ou juste des adversaires ?

Ils existent. Par conséquent, ils ne sont pas des fantômes. Ils ne sont pas non plus des ennemis. Donc, ce sont juste des adversaires. Mais sur un concours, aujourd’hui, mon premier adversaire c’est moi. Si je suis capable de me transcender, je sais que tout est possible. C’est de la rhétorique classique de sportif, mais c’est vrai.

 

Rafael Nadal existe parce qu’il y a Roger Federer. François Hollande parce qu’il y a Nicolas Sarkozy. On a tous besoin d’ennemis, de contraires, d’adversaires pour avancer. Désormais, vous gagnez tout mais vous êtes seul. Qui va vous aider à vous transcender ?

Ben, il faudra peut-être en reparler dans six mois (rires). En 2012, je fais trois championnats (Monde, Europe, JO – ndlr) et le deuxième est à chaque fois le même : l’Allemand Björn Otto. Sans lui, je ne serai jamais parvenu à monter si haut.

 

Dites-le nous franchement : battre le record du monde mythique de Sergueï Bubka, c’était une obsession ?

Non. Il y a encore trois mois, je pensais pouvoir m’en rapprocher mais ça restait du domaine du virtuel. Après, oui, j’en avais déjà rêvé...

 

Vous sautez à la perche pendant vos nuits, en rêve ?

Oui, au moins une fois par semaine. Parce que la perche est dans mon sang. Et j’ai rêvé de toutes les situations possibles. L’exploit extraordinaire et le scénario catastrophe où tout se passe mal.

 

Le rituel, avant le saut, c’est important ?

Comme tous les perchistes, j’ai un rituel mais le mien n’est jamais figé. Car c’est du feeling avant tout. Je vais m’enduire les mains de magnésie, puis prendre ma perche d’une certaine façon. Certains perchistes ont des tocs. Ils prennent leur perche à tel endroit, se positionnent à une distance précise de la piste, prennent exactement la même dose de magnésie, et ainsi de suite. Je ne suis pas comme ça. J’essaie juste de trouver la bonne gestuelle au bon moment.

 

Avez-vous le sentiment d’être différent quand vous sautez ?

Oui, sans hésitation. En concours, je suis pointilleux, ordonné, alors que ce n’est pas toujours le cas dans la vie quotidienne. Dans la vie de tous les jours, je suis plutôt discret, voire timide. Perche en main, il n’y a plus rien qui compte. C’est comme si je passais de l’ombre à la lumière.

Sites du groupe Amaury