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Le jour où le Brésil a basculé

Le jour où le Brésil a basculé

Par André Bessy , le 17 juin 2014

Le 16 juillet 1950 reste une date indélébile dans la mémoire des Brésiliens. Ce jour-là, la Selecão s’est inclinée, chez elle, face à l’Uruguay, lors de l'ultime match de la Coupe du monde. Un drame national encore vivace dans les esprits et les cœurs. Le Maracanazo.

Ce devait être un jour de gloire, une fête démesurée à ciel ouvert dans la plus pure tradition brésilienne. D’ailleurs, quelques 24 heures plus tôt, une nation tout entière piquée d’impatience plonge à l’avance dans un délire carnavalesque, persuadée qu’un premier titre de champion du monde lui tend facilement les bras. À Rio de Janeiro, les Cariocas envahissent les rues et improvisent une parade géante, dansant, chantant, explosant d’une joie incontrôlable. La presse nationale, au diapason, parie sur une victoire imminente et somptueuse. Les rotatives s’emballent en cadence et les unes titrent déjà : « Campeões do mundo ». Il faut avouer que depuis le début du tournoi, tous les voyants sont au vert. Le Brésil a tourné à plein régime et, excepté contre la Suisse, surclassé l’ensemble de ses adversaires. Il a donc atteint sans trop de difficultés le tour final, sorte de mini-championnat à quatre au terme duquel est désigné le vainqueur de la compétition*. Sur sa lancée, la Seleção a infligé des défaites cuisantes à la Suède (7-1) et à l’Espagne (6-1). Il ne lui reste plus qu’une seule rencontre à disputer face à l’Uruguay. Un nul suffit pour remporter le titre suprême.

Les Brésiliens se refusent à imaginer un second échec sur leur sol.

Ainsi, en ce dimanche de la mi-juillet, dès les premières lueurs de l’aube, une imposante procession se dirige vers le Maracanã. Les portes de ce nouveau temple footballistique aux proportions hors normes sont encore closes, mais la dévotion du peuple brésilien pour son équipe nationale flirte avec le sacrificiel. Les fidèles supporters paraissent déterminés à attendre des heures, dans une joyeuse atmosphère d’invocation. On en dénombre, au bout du compte, plus de 200 000. C’est beaucoup plus que les tribunes ne peuvent contenir, et les officiels prient à leur tour pour qu’elles ne cèdent pas sous le poids de la ferveur. Celle-ci retombe un peu après 45 minutes de jeu, car les Brésiliens pourtant si dominateurs dans les matchs précédents ne sont toujours pas parvenus à ouvrir le score. Puis, dès le début de la deuxième mi-temps, un but de l’ailier Trave Friaça ravive un fol enthousiasme. Le stade exulte. Le pays, rivé au moindre poste de radio, chavire dans l’hystérie collective. Tout le monde se dit à cet instant que le sort de l’équipe d’Uruguay est scellé. Mais la Celeste, qui n’a plus rien à perdre, s’accroche. Elle égalise par l’intermédiaire de Juan Schiaffino à la 65e minute. Puis, à la 77e, son attaquant Alcides Gigghia s’échappe sur le côté droit et marque dans un angle très fermé. L’Uruguay mène 2-1. Il se propage dans l’air un effluve de tension généralisée. « Seulement trois personnes ont fait taire le Maracanã en un seul geste. Frank Sinatra, le pape Jean-Paul II et moi-même », confiera Gigghia des années plus tard. Malgré tous ses efforts, le Brésil ne revient pas au score et laisse son adversaire remporter la Coupe du monde pour la seconde fois de son histoire.

MARACANAZO
Un silence de cathédrale s’abat sur le stade. Une poignée de spectateurs fond en larmes mais la plupart sont incapables d’avoir la moindre réaction. Ce public ressemble à un boxeur qui vient d’encaisser un violent K.-O. ou à un rescapé sorti des décombres. L’air hagard, il ne comprend pas ce qui est arrivé et cherche du regard une quelconque explication. Durant ce temps figé et pesant, les Uruguayens se congratulent dans l’indifférence. Jules Rimet, le président de la FIFA, leur remet le trophée, quasi à la sauvette. « Le climat ambiant devenait morbide, parfois difficile à supporter. Je n’avais pas d’autre recours que d’écourter la cérémonie » affirmera-t-il plus tard. La confusion s’installe. Des rumeurs plutôt fondées se propagent comme une traînée de poudre. Elles font état de deux personnes qui se seraient jetées des tribunes. Ce match cauchemardesque, baptisé Maracanazo, laisse là ses premières séquelles irréversibles. « N’importe quel peuple a sa catastrophe nationale, quelque chose comme un Hiroshima. Notre Hiroshima à nous a été la défaite contre l’Uruguay en 1950. » Ces paroles de Nelson Rodrigues, célèbre dramaturge et journaliste brésilien, résument à la perfection l’impact ressenti au moment des faits.

Cette terre sainte du football est à la fois en deuil et souillée de honte. Et ici plus qu’ailleurs, le fanatisme s’avère toujours de mise lorsqu’il s’agit de ballon rond. Alors, au temps de l’effondrement (on parle d’une importante vague de suicides à travers tout le territoire) lui succède très vite celui des coupables. Flavio Costa, le sélectionneur national qui se sent visé au premier chef, préfère quitter l’enceinte du Maracanã déguisé en nounou. À l’extérieur du stade, un groupe de supporters renverse le buste d’Angelo Mendes de Moraes, le maire de Rio qui avait adressé des félicitations prématurées aux joueurs. Mais un homme en particulier va cristalliser au-delà du raisonnable l’ensemble des frustrations et des rancœurs d’un pays à genoux.

Notre Hiroshima a été la défaite contre l’Uruguay en 1950.

BOUC ÉMISSAIRE
Le gardien de la Seleção, Moacir Barbosa, devient aux yeux des Brésiliens l’incarnation définitive du Maracanazo. Il endosse, en conséquence, le costume du maudit. Un vêtement lourd à porter, dont il n’imagine sûrement pas qu’il lui collera aussi implacablement à la peau. Il revient sur les faits : « J’ai anticipé un centre de la part de Gigghia et n’ai pas pris la précaution de boucher l’angle de mon but. Quand je me suis aperçu qu’il frappait directement, j’ai essayé de rattraper le coup et, même si je n’étais plus sur mes bons appuis, j’ai cru l’espace d’une seconde avoir détourné le ballon en corner. Le silence qui régnait dans le stade m’a fait réaliser qu’il était entré dans la cage. Aussitôt, un froid paralysant a balayé mon corps et j’ai senti que tous les regards étaient tournés vers moi ». Une monstrueuse boulette, une « Arconada » avant l’heure. Commise par l’un des meilleurs spécialistes mondiaux à ce poste. Au moment d’entamer cette ultime partie, Barbosa est réputé pour sa détente de chat et sa sûreté dans les prises de balle. Il donne confiance à toute l’équipe. Il a aussi la particularité d’être le premier gardien noir de la sélection nationale. Suite à sa maladresse, sa couleur de peau provoque un vif accès de haine dans un état où règne un système d’apartheid à peine voilé. Les théories sur les races ressurgissent. Barbosa se mue d’un seul coup en homme indolent, incapable de concentration et de rigueur.

Son calvaire ne fait que commencer. Lors des semaines qui suivent la rencontre face à l’Uruguay, il se barricade avec son épouse dans sa maison du sud de Rio. Par peur des représailles, Moacir préfère sortir le moins possible et dès qu’il ose s’aventurer hors de ses murs, on change de trottoir pour ne pas avoir à le croiser. Il est devenu un chat noir. Plus grave cependant, le couple est harcelé au téléphone. Subit des menaces de mort. À bout de nerfs, il est contraint de déménager dans le nord de la ville, chez un ami. Sans effets immédiats. La traque se poursuit et la femme de Barbosa craque. Celle-ci oblige son mari à se munir d’une arme. Et lorsqu’on sonne à leur porte de manière malintentionnée, c’est elle en personne qui chasse les importuns en les menaçant d’un fusil. L’acharnement frontal s’estompe enfin. On aurait pu penser que Barbosa en avait terminé de porter sa croix. Qu’avec les années, son cas tomberait dans les broyeuses de l’oubli.

Mais au Brésil, religion et superstition se confondent. Les mots irrationnel et football s’harmonisent volontiers. Il y est difficile de connaître les joies de l’absolution après avoir subi l’anathème. Décennie après décennie, les anecdotes sur le supplice de Barbosa ne cessent de se multiplier. Dans les années 80, une femme le reconnaît au marché et, tout en le désignant du doigt, dit à son fils à voix haute : « Tu vois, c’est l’homme qui nous a tous fait pleurer ». En 1993, tandis qu’il est pressenti pour commenter un match à la télévision, le président de la Fédération brésilienne de football intervient personnellement pour l’en empêcher. Ce qui a fait déclarer à Barbosa, non sans amertume : « Au Brésil, la peine majeure pour un crime est de 30 ans de prison. Moi, il y a 43 ans que je paie pour un crime que je n’ai pas commis ».

Même le mythique sélectionneur Mario Zagallo n’a pas hésité à enfoncer le clou. Quelques mois avant la Coupe du monde 1994, il s’est opposé à la rencontre entre Claudio Taffarel, le gardien de but de l’époque, et Barbosa qui tenait à l’encourager. Il craignait que cela porte malheur à son équipe. L’homme symbolique du Maracanazo paiera donc son erreur jusqu’à la fin de ses jours. Il décède en juin 2000 dans une extrême pauvreté. Sa mort n’a pas vraiment ému les médias : la taille d’une brève, un entrefilet. Comme s’il y avait une volonté de la passer sous silence, de peur de rouvrir de profondes cicatrices.

LE SPECTRE DU 16 JUILLET 1950
Aujourd’hui, le Brésil organise de nouveau une Coupe du monde. À l’annonce de cette nouvelle en octobre 2007, une joie débordante a naturellement éclaté au sein de sa population. Elle s’est communiquée sans attendre à l’ensemble de la planète football tant, en un peu plus d’un demi-siècle, cette nation y est devenue sa source intarissable d’enchantements. Les cinq titres mondiaux acquis depuis 1958 sont passés par là ainsi que la ribambelle de grands joueurs dont la simple évocation envoûte n’importe quel amateur de beau jeu. De Pelé en passant par Garrincha, Zico, Socrates ou Ronaldo, la liste de noms emblématiques n’a jamais fini de s’allonger et Neymar, la star actuelle de la Seleção, se pose en candidat sérieux à l’inscription. Mais sitôt l’euphorie retombée, de vieilles terreurs ont refait petit à petit leur apparition. Et plus on approche du coup d’envoi de ce vingtième mondial, plus le spectre du Maracanazo hante les esprits, alimentant les conversations à tous les étages.

Les Brésiliens les plus jeunes ont eux-mêmes connaissance de ce satané néologisme, répercuté de génération en génération. Bon nombre d’entre eux sont certainement allés au Hall of Fame du football brésilien et ont visité cette salle à l’acoustique impressionnante restituant l’ambiance funeste du 16 juillet 1950. Ils savent que l’histoire a pour vocation de se répéter, mais ils se refusent à imaginer un second échec sur leur sol. Sans doute se rassurent-ils en se disant que depuis ce jour de deuil national, le Brésil a troqué son maillot blanc pour des couleurs or et vert davantage synonymes de victoire. Sans doute ont-ils vu d’un bon œil la construction d’un nouveau Maracanã sur les ruines de l’ancien et pensent désormais que le mauvais sort s’est volatilisé dans la poussière des gravats.

En tout cas, Luiz Felipe Scolari, l’actuel sélectionneur, vainqueur avec les auriverde de la Coupe du monde 2002, s’emploie à les rassurer ainsi qu’il le fait pour son propre groupe. Lors de conférences de presse, il assume son statut de favori. Rejette la pression due à l’affreux souvenir du Maracanazo : « Je sais que le Mondial 1950 est dans toutes les têtes. Néanmoins, ma vision de cet événement est différente de celle de la plupart de gens. Pour moi, l’équipe du Brésil était en train d’émerger. Les joueurs de cette époque étaient des précurseurs et ont ouvert la voix. Tout était par conséquent positif ». Une manière habile de renverser les choses et de préparer la compétition dans les meilleures conditions. Rendez-vous est pris pour le 13 juillet 2014, date de la finale, à l’issue de laquelle près de deux cents millions d’habitants espèrent laver l’affront. Objectif majeur de catharsis collective.

 

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