X
En poursuivant votre navigation sur Sport&Style.fr, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts, pour mesurer la fréquentation de notre site, et vous permettre de partager vos lectures sur les réseaux sociaux. Pour en savoir plus ou paramétrer les cookies, rendez-vous sur cette page. En savoir plus.
Le runner hipster
Anton Krupicka

Le runner hipster

Par Vladimir de Gmeline , le 03 octobre 2014

C’est le Jeremiah Johnson du trail. Rencontre avec Anton Krupicka à Chamonix, hipster malgré lui et avaleur de kilomètres compulsif, après sa deuxième participation à l’Ultra Trail du Mont Blanc (UTMB).

On ne va pas se mentir, c’est la vie rêvée. Dans le documentaire qui lui est consacré, In The High Country, il y a de vertes collines, des jolis lacs, des sentiers de cailloux dévalant entre les grands pins tremblant dans la lumière de six heures, quand le corps engourdi retrouve sa souplesse, survole, chevauche et s’oublie. Seul. Il monte, il descend, il file et dévale, grimpe et saute. Le soir sera bientôt là, la nuit, la brume accrochée aux sommets ovales, le silence bourdonnant. Montage parfait, musique sur la même longueur d’onde. Un film qui vous amène d’ailleurs forcément à vous demander ce que vous faites ici (changement à République, direction mairie de Montreuil) et pas là-bas (Boulder, Colorado). Les vernissages au champagne et le théâtre en avant-première, avantages supposés de l’eldorado parisien dans le meilleur des cas, ça ne fait pas vraiment le poids. Anton Krupicka, 31 ans, dort dans sa voiture, où il veut quand il veut, au milieu d’un foutoir très ordonné, et roule d’une course de longue distance à une autre, ivre d’espace et d’endorphines. On pense à Patrick Edlinger au début de La Vie au bout des doigts, en train de préparer son thé dans un combi au pied d’une falaise. Même absence d’attaches, même communion nomade et absolue avec la nature. Sauf que chez Krupicka, il n’y aura jamais cette prise de risque démentielle ni cette présence obsédante de la mort possible à chaque instant. Du plaisir pur. Je file comme le vent, et je n’ai rien d’autre à régler que la cadence de mes pas.

Autant dire que lorsqu’on a débarqué un matin dans son hôtel de Chamonix pour un shooting de mode, l’annonce de son départ depuis une heure par la réceptionniste nous a fait craindre le pire. Il avait sans doute réfléchi et s’était dit que, finalement, tout ça n’était pas pour lui. Sac au dos sans se retourner. Super. « C’est un Américain, mec, les Américains jouent le jeu » nous a rassuré un membre de l’équipe, habitué à faire le distinguo entre capricieux sans envergure et vrais pros sans prétention. Cinq minutes plus tard, Anton était là, occupait l’espace, cheveux, barbe et lunettes de soleil à l’unisson. Tout simplement cool. Casquette, sourire. West Coast. Pro. Il était juste allé prendre un café.

Anton Krupicka est en tongs. La vache, les pieds... C’est un concept. Explosés comme ceux d’une danseuse, les ongles noirs, les phalanges déformées, usées, rabotées par les milliers de kilomètres parcourus depuis l’enfance. Son premier marathon ? Il avait douze ans. « J’ai fait de l’athlétisme au collège et au lycée, mais je n’étais pas bon, pas assez rapide. Mon truc, ça a toujours été le long. » Les marathons ? Un simple échauffement, trop court pour lui, et d’ailleurs il n’en fait plus. Les compétitions où Anton excelle, celles où il s’est taillé sa réputation, la part du lion – transformant sa silhouette longiligne en outil de communication parce qu’il court presque toujours torse nu  –, ce sont les petites balades de 80 kilomètres minimum, et de préférence des « 100 miles », 160 kilomètres. Il a gagné deux fois la Leadville 100, l’une des plus importantes courses américaines, en 2006 et 2007, la Miwok 100, la Rocky Raccoon 100, et est arrivé deuxième à l’une des plus importantes en 2010, la Western States Endurance Run. Mais vient d’enregistrer son deuxième échec en France, sur le très disputé UTMB. L’Ultra Trail du Mont Blanc, c’est 168 kilomètres à parcourir en moins de 46 heures, avec 9 600 mètres de dénivelé positif. Les meilleurs terminent en 20 heures. Alors qu’aux États-Unis les épreuves rassemblent en moyenne 700 concurrents, l’UTMB en inscrit 2 300, qui doivent auparavant avoir réalisé des courses qualificatives. Un phénomène qui ne cesse de s’amplifier depuis la création de la course en 2003.

En 2013, tout le monde l’attend. Il signe des autographes avant le départ, c’est l’adrénaline et la fièvre des grands événements, le public, les fans, les médias. Mais une blessure qu’il pensait pouvoir oublier le rattrape. Il doit abandonner, terrassé par les crampes. En 2014, il termine, mais très mal classé pour un coureur de son niveau. « J’avais mal au ventre, je ne pouvais plus rien avaler, j’étais vidé. Je pense que mon alimentation a été le maillon faible. Quelques gels énergétiques ne suffisent pas. La prochaine fois, je m’arrêterai pour prendre du pain, des pâtes et du fromage ! » Il est quatrième de l’épreuve lorsqu’il décide de s’arrêter pour faire une sieste et récupérer. Il va dormir trois heures et se classer quarantième en 26 heures, contre 20 heures pour le premier.

Boulimique de kilomètres
C’était il y a une semaine, et ça ne lui a pas enlevé son sourire. Pendant toute la séance photo, il s’adapte à ce qu’on lui demande, amusé et curieux, saute comme un cabri d’un rocher à l’autre, pose avec des randonneurs ravis de le reconnaître au milieu de nulle part, sur un chemin de pierre à 2 500 mètres d’altitude. Dans la salle du restaurant qui sert de vestiaire improvisé, perchée en haut du téléphérique, il fait l’unanimité. Le contraire du footballeur blasé. À aucun moment, il ne montre de signes d’impatience ou d’ennui. Normal, sans doute, de la part d’un athlète habitué à rester en tête-à-tête avec lui-même lors de ses longues sorties quotidiennes. Et encore, depuis quelque temps, il a levé le pied. Jusqu’en 2011, boulimique de kilomètres, sa charge d’entraînement hebdomadaire montait à 320 kilomètres. Il a revu sa méthode après une vilaine fracture – un caillou qui roule sous sa semelle, la jambe qui part. Pour se remettre en forme, il se met à marcher et découvre de nouvelles sensations, remplace la course pure par la pratique du « scarmbling », un mélange de course et d’escalade peu technique. « Je ne fais jamais de fractionné sur piste. En revanche j’enchaîne les “hills”, l’ascension des collines, en moyenne trois ou quatre fois. Cela me permet de travailler sur d’autres registres physiologiques. » Durant ces sorties, il n’écoute jamais de musique. « J’en écoute chez moi (quand il n’est pas sur les routes, il a sa base arrière dans un appartement de Boulder, Colorado – ndlr). Je suis sur l’ordinateur toute la journée, alors quand je m’entraîne je débranche complètement. C’est une musique intérieure, une expérience particulière, je suis à l’écoute de mes sensations.  Et puis la course en montagne demande une attention de tous les instants. Les chutes de pierre, les pentes, les trous, il faut être concentré. »

Côtoyer le danger en montagne, il sait faire, et a d’ailleurs l’intention de le faire encore plus. Lorsqu’on lui demande de se poster au bord d’un à-pic vertigineux pour une photo, il le fait sans hésiter. Cinquante mètres plus bas, deux alpinistes qui bataillent sur la paroi émergent de la brume. « C’est une voie que j’ai déjà empruntée avec des amis » explique Anton alors que les premières gouttes de pluie s’écrasent sur les sommets. « J’ai envie de m’y mettre sérieusement. À 31 ans, je sais que j’atteins un pic dans mes capacités physiques, mais je peux encore progresser en force mentale. Les meilleurs coureurs de trail ont autour de la quarantaine, et cela passe par des acquisitions qui sont autres que purement physiologiques. Je veux maintenant me lancer dans des courses d’aventure, enchaîner les sommets, ce genre de challenges. Mais je dois tout de même essayer de développer certaines capacités : je n’ai pas encore les poumons pour aller vite en haute montagne. »

Hipster minimaliste
Il n’écoute pas de musique, s’entraîne sans iPhone, iPod, cardio-fréquencemètre ou camelback, c’est un fait, mais son entraînement suit une logique implacable. Aussi contemplatif et cool que précis et analytique dans tout ce qu’il fait. Son cursus universitaire est à cette image. Anton Krupicka est diplômé en physique, géologie et philosophie. « J’en ai un peu assez de cette image de coureur minimaliste que l’on m’a collée, le hipster qui ne met pas de T-shirt, qui court pieds nus ou avec des Five Fingers. Quand je cours, je mets des bonnes chaussures que je développe avec New Balance. On ne peut pas courir pieds nus en montagne. J’aime courir léger, c’est tout. Mais j’ai un carnet d’entraînement avec des cycles, je sais et je note ce que je fais, et même si je n’ai pas de GPS au poignet, j’ai reconnu l’itinéraire que je vais emprunter sur une carte avant de me lancer et je ne me suis jamais perdu ! » Il s’amuse de son image – qu’il sait tout de même exploiter –, enchaînant les tournages publicitaires avant de repartir aux États-Unis. « Être un hipster, c’est quoi ? Avoir une casquette, une barbe, écouter un certain style de musique et aimer la bière ? Si c’est ça, alors d’accord... » Voilà pour l’image. Mais en réalité Anton a un programme bien précis pour les mois à venir, en vue de sa prochaine grande course aux Canaries au mois de mars : 125 kilomètres et 8 500 mètres de dénivelé. « Repos en septembre, ensuite je reprends par des petits footings quotidiens d’une heure. Après, c’est entre deux et trois heures le matin, et une l’après-midi. Ensuite, quand je suis à fond, ce sont des sorties qui durent de cinq à six heures. » Il se réjouit du succès du trail dans le monde, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. « Les gens ont envie de revenir à des choses basiques, naturelles. Il suffit de sortir et de partir, c’est quelque chose de simple et d’instinctif. » Lui qui a grandi au milieu des animaux dans la ferme familiale du Nebraska, note tout de même une différence entre la pratique sur notre continent et outre-Atlantique. « Ici, les gens ont un équipement dernier cri, il y a un côté technique qui plaît. Chez nous cela me semble plus simple, c’est “go out and run”. » Une simplicité que l’on retrouve dans son approche d’une hygiène de vie « normale », où il veut rester le boss, sans entraîneur, sans diététicien. Ce n’est pas demain qu’il deviendra un écureuil obsessionnel. « Je mange de tout. De la viande, mais pas trop, beaucoup de poisson, du saumon, je bois de la bière et du café. »

Dans le téléphérique qui redescend vers la vallée, alors qu’un déluge imprévu bloque à flanc de paroi un groupe d’alpinistes égarés sur une mauvaise voie, il parle de la lecture comme d’une de ses plus grandes passions. Jonathan Franzen, David Foster Wallace qu’il place au sommet de son panthéon, et Don DeLillo dont il dit préférer les romans longs, très longs, comme Outremonde. Moins fan des derniers, plus courts. Tiens, tiens... Étonnant, non ?

 

 

 

lire le magazine

© L'équipe 24/24 2016 - Tous droits réservés

contacts - C.G.U.