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Crin-blond

Crin-blond

Par Jawaher Aka , le 16 janvier 2015

Amazone contemporaine, meilleure cavalière du monde, Edwina Tops-Alexander termine 2014 en tête d’affiche du Gucci Paris Masters. Séance d’entraînement en son royaume.

Ici, les buissons sont taillés au millimètre. La pelouse tondue avec rigueur. Les écuries récurées. Les murs des manèges et des box transpirent l’excellence. L’ordre et la discipline rythment ce domaine, digne de celui des dieux. Avec le cheval en bronze grandeur nature qui accueille une fois le portail franchi, on pense à Disney. Quand arrive Edwina – cheveux blonds, silhouette fluette et sourire de rigueur –, c’est une héroïne moderne qu’elle incarne, tout simplement. Dès les premiers échanges, le verdict tombe. En quelques mots, la princesse casse les standards doucereux de Disney pour l’impertinence d’un personnage Pixar. À notre grand soulagement.

Le royaume Valkenswaard
Nous sommes à Valkenswaard, petite commune du sud des Pays-Bas, à une heure d’Anvers. Chaque été, une étape du Longines Global Champions Tour (GCT), concours de saut d’obstacles cinq étoiles le mieux doté du circuit international, y est organisée. Edwina est ici chez elle. Résidente monégasque, elle vient régulièrement s’y entraîner. Cet impressionnant domaine de dix-neuf hectares en lisière de forêt appartient à son mari, Jan Tops, ancien champion olympique de saut d’obstacles et fondateur du GCT, aujourd’hui entraîneur de l’équipe nationale qatarie et marchand de chevaux influent – l’an dernier, il a racheté le Selle français Palloubet d’Halong pour un montant record de onze millions d’euros.
Le jour où nous rencontrons Edwina, les pelleteuses ont envahi la pelouse du domaine. Dans sa folie des grandeurs, son « prince » a voulu construire une enceinte fermée tout en verre, d’une capacité de six mille spectateurs environ. Dès l’année prochaine, ce coin pittoresque des Pays-Bas dans lequel Jan Tops a grandi perdra sans doute en charme et en rusticité, mais gagnera en confort. « Je pense que ça va être incroyable. Après tant d’années à organiser le concours, c’était nécessaire. »

Machine de guerre
Athlète australienne parmi les trente meilleurs cavaliers de saut d’obstacles mondiaux, Edwina est « une jolie machine de guerre » plus qu’une insipide princesse. Deux fois championne du GCT, elle est la cavalière la mieux dotée du concours avec plus de deux millions six cent mille euros de gains cumulés depuis la création du circuit en 2006. Loin devant l’Allemand Marcus Ehning, actuel numéro trois mondial, à nombre de participations égal. « Edwina est une travailleuse hors pair. Elle est dans un système d’entraînement hollandais rigoureux et exigeant. Les circuits sont incessants aujourd’hui. Elle ne s’arrête jamais. Je ne sais pas comment elle tient », nous confie l’ancienne championne de France Virginie Coupérie-Eiffel.
Le secret d’Edwina ? Peut-être une hyperactivité qui confine parfois au pathologique. La championne nous explique qu’elle a des compétitions tous les week-ends jusqu’en mars. Ce soir elle part à Londres pour cinq jours, puis à Doha pour dix, en Australie pour deux, puis à Bâle… La maquilleuse interrompt malencontreusement la litanie des destinations et des jetlags pour les quatre prochains mois. On imagine la suite. Pourtant, Edwina ne se plaint pas. Au contraire. « Si je devais m’arrêter, j’aurais peur de m’ennuyer. Je ne peux pas rester en place trop longtemps. Je n’ai jamais pris plus de cinq jours de vacances » confesse-t-elle dans un rire. « En Australie, on prend un congé pour Noël. Ici, aux Pays-Bas, on en prend deux fois l’an et ça me paraît incroyable. »
Alors elle en redemande. Aujourd’hui c’est son day-off, mais elle passe la journée avec nous, répondant sans rechigner à nos desiderata. Entre deux prises de vue, elle consulte son téléphone : mails, répondeur, textos. Elle finit même par regarder la vidéo d’un cheval dont on vient de lui vanter les mérites par téléphone. « Je me réveille tous les jours entre cinq et six heures du matin. Alors je consulte mes mails ou je regarde des vidéos de chevaux. »

La petite entreprise familiale
Regarder les vidéos de chevaux pour investir. Quand elle ne s’entraîne pas ou ne concourt pas, l’hyperactive occupe en effet « 30 % de son temps » à acheter et vendre des chevaux. Comme son mari, Jan. C’est d’ailleurs comme ça qu’ils se sont connus. Peu de temps après avoir quitté l’Australie pour l’Europe, quand elle s’installe en Belgique, Edwina rencontre Ludo Philippaerts (meilleur cavalier de saut d’obstacles belge de l’histoire – ndlr) qui l’embauche comme cavalière maison. Son travail consiste à monter une petite dizaine de chevaux par jour, des chevaux à préparer ou à vendre.
À ses côtés, elle apprend le négoce des chevaux tout en gagnant sa vie et en assouvissant sa passion. Il lui donne d’ailleurs l’opportunité de monter un de ses chevaux, Jozita, qui lui permettra de se faire remarquer dans un concours international à La Baule.
Puis elle décide de s’émanciper de Ludo et de créer sa propre entreprise. Des propriétaires lui confient leurs chevaux. Ses économies lui permettent aussi d’en acheter. « Je n’avais pas fait d’études de commerce. Je ne connaissais rien à la paperasse. J’ai embauché du monde. Avoir de si grandes responsabilités m’a beaucoup appris. C’est un des meilleurs moments de ma carrière. Sans aucun doute les temps les plus durs que j’ai connus, mais là que j’ai le plus appris. N’ayant pas beaucoup d’amis et ma famille étant en Australie, c’était d’autant plus difficile. Mais ce fut une grande expérience. J’ai connu Jan à cette époque. »
C’était en 2002. Edwina amène régulièrement des cavaliers australiens à Valkenswaard. « En fin d’année, j’ai emménagé avec Jan et décidé de travailler avec lui. J’ai donc abandonné mon propre business, vendu tous mes chevaux et réalisé que j’avais encore beaucoup à apprendre. » Elle arrête aussi provisoirement la compétition. « Pour être vraiment bon, il faut un super cheval. Comme je n’en avais pas, j’ai décidé que j’apprendrais plus sur le business et le sport d’une autre manière. » Pour maintenir le niveau, Edwina continue néanmoins à monter deux chevaux par jour. Jusqu’en 2005 où elle a l’opportunité d’investir dans un cheval, Pialotta. « C’est la meilleure décision que Jan ait prise pour moi. J’ai mis tout ce que j’avais dans le partage de ce cheval. Je pensais que ça pouvait être une chance pour ma carrière. Si je n’avais pas eu ce cheval, je ne serais pas là aujourd’hui. Je dois beaucoup à Pialotta et Jan. »
En couple depuis presque dix ans, Edwina et Jan se marient en 2011. Ils mènent leur business main dans la main. Jan entraîne Edwina. Elle l’aide avec l’équipe du Qatar. Ils se concertent dans la vente et l’achat de chevaux.
Et élèvent aussi des poulains. « Nous possédons une centaine de chevaux d’élevage. Du nouveau-né au poulain de 4 ans. Ils sont à Rennes, en France, pour la plupart. Ils sont issus de nos propres juments et nous avons sélectionné les étalons. C’est un processus très long mais très intéressant. Beaucoup de poulains sont des embryons. Itot a été l’un des premiers poulains embryons qui a su prouver qu’il y avait des embryons champions. » Cevo Itot du Château, le cheval aux trois millions d’euros de victoires. Une légende. Jan Tops l’a offert à Edwina en 2007. C’est avec lui qu’elle a remporté le GCT deux années consécutives. « C’est le plus petit cheval que j’ai jamais eu (1,57 m, soit 1 cm de moins au garrot que le champion Jappeloup de Luze – ndlr), mais c’est aussi mon meilleur cheval. Personne ne croyait en lui, même pas les Français (Itot a été monté par le cavalier français Michel Hécart – ndlr), avant que je ne l’acquiers à ses douze ans. Moi, je croyais en ce cheval. Physiquement, ce n’était pas un athlète, mais il avait l’esprit et le cœur : la force qui l’a rendu si bon. » La star a pris sa retraite cette année, à 18 ans, et vit toujours dans les écuries de Valkenswaard. Aujourd’hui, la souche d’Itot a été transférée dans un haras français près de Nantes.

Vaillance et persévérance
En fait, cette princesse est une reine. Une reine qui règne avec humilité sur un immense royaume de compétences. Petite, elle n’imaginait sans doute pas toutes les possibilités qui s’offriraient à elle. Quand elle découvre l’équitation à huit ans grâce à ses voisins qui possède un cheval, elle n’a aucune idée de ce que représente ce sport. À l’époque, les revues spécialisées sont rares et Internet n’existe pas. Aucun cavalier pour la faire rêver. Seul le sport la motive. Et elle se battra pour le pratiquer. Ses parents l’encouragent, mais testent sa détermination. Si elle veut prendre des cours, il lui faudra s’en donner les moyens. Financiers. Alors elle rivalise d’ingéniosité pour gagner de l’argent en organisant des braderies de jouets ou en ramassant les balles au golf voisin. Plus tard, pour continuer à financer sa passion, elle donnera des cours d’aérobic de six à dix heures du matin, avant ses cours à l’université. Son obstination va payer. Elle trouve l’entraîneur qu’il lui faut en la personne de George Sanna, cavalier de l’équipe australienne olympique en 1984 et 1988. Elle commence à gagner des compétitions et à entrevoir sa passion comme un métier. Mais elle se rend vite compte que l’Australie est trop étriquée pour ses ambitions. « J’ai eu du succès en Australie, mais je ne savais pas si j’étais suffisamment bonne. Là-bas, au bout d’un moment, vous concourez toujours au même niveau. S’améliorer devient compliqué. Les Australiens ont créé des concours avec une hauteur maximum de 1,50 m. En Europe, on saute 1,60 m. Les courses sont plus techniques, plus sophistiquées. Et les chevaux de bien meilleure qualité. Le style de management est totalement différent. »
Elle décide donc de partir pour l’Europe. De tout abandonner derrière elle pour tenter sa chance. Et s’installe en Belgique. Une période douloureuse où elle doit tout réapprendre. Les différences culturelles, l’éloignement, l’incompréhension. Encouragée par des petits succès et des rencontres, elle tient bon. L’amazone, comme aime à la comparer la presse, n’aura pas fait tous ces sacrifices pour rien. Elle ne fera pas machine arrière. « En partant, je ne savais pas du tout dans quoi je me lançais. Quand j’y pense maintenant, je me dis : mon Dieu, est-ce que j’ai vraiment fait ça ? Est-ce que je suis vraiment venue ici sans rien savoir ? »
Edwina est désormais en Australie une authentique icône nationale. « Je pense que depuis quelque temps, les Australiens apprécient ce que j’ai réalisé et le respectent. Je crois qu’ils ont compris que pour y arriver, il fallait être ici. Quand j’étais gamine, je n’avais personne à qui m’identifier. Je reçois des tonnes d’e-mails d’enfants du monde entier qui me racontent leur cas et sollicitent mes conseils. J’essaie de répondre le plus possible. »

Des lendemains qui chantent
Et si un jour tout ça devait s’arrêter ? Edwina a 40 ans, mais encore de belles années de concours devant elle. Les meilleurs cavaliers courent encore à plus de 50 ans. L’Allemand Ludger Beerbaum, actuel numéro deux mondial, en a 51. L’Américaine Beezie Madden, numéro dix, 50. Et le Canadien Ian Millar, quarante-deuxième mondial, a 77 ans ! « Je n’atteindrai pas les cinquante ans en étant loin toutes les semaines. » Elle insiste : elle apprécie d’autres choses. Comme la mode. Celle dont on salue unanimement l’élégance a toujours été coquette et rêvait même de devenir styliste petite. « Je ne savais pas dessiner. Je n’avais aucun talent naturel pour ça. C’était la même chose avec le piano que j’ai étudié pendant huit ans. Ma mère lisait les partitions comme on lit un livre. Moi, je devais étudier, lire, apprendre, c’était un véritable effort. J’ai abandonné le dessin quand j’ai réalisé que j’étais mauvaise. » En somme, et contre toute attente, en choisissant l’équitation, Edwina a opté pour la facilité. Les efforts et la détermination ne paient que si les choix qui sont faits à la base sont les bons. L’intuition, voilà le vrai talent d’Edwina.  

 

 

 

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