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« En Inde, mon nom est quasiment devenu une marque »
Harbhajan Singh

« En Inde, mon nom est quasiment devenu une marque »

Par André Bessy & Paul Miquel , le 12 février 2015

En Inde, le cricket est presque une religion. Champion sikh au sang chaud, Harbhajan Singh en est l’une de ses divinités. À la veille de la Coupe du monde (qui démarre le 14 février), nous avons échangé quelques balles avec lui à New Delhi.

« Enfant, j’étais comme ces mômes que vous avez vu dans la rue. Je passais mes journées à jouer au cricket, du matin au soir et du soir au matin. » Harbhajan Singh parle d’une voix calme, posée, reposante. Ici, dans cet hôtel chic perdu dans la périphérie de New Delhi, il ne peut pas faire un pas sans être harponné par ses fans. Une rock-star. Celui que les Indiens appellent affectueusement « Bahji » est LA vedette du club des Mumbai Indians. Il est aussi champion du monde depuis la victoire de la sélection indienne au Mondial de 2011. Un titre qu’il défendra en Australie et en Nouvelle-Zélande à partir du 14 février, lors de la prochaine Coupe du monde de cricket. « Sa notoriété est comparable à celle de Zinédine Zidane en France », glisse Sangeet Shirodkar, son agent. « Enfin, sans le coup de tête, bien sûr. En Angleterre, on pourrait le comparer à Wayne Rooney car Bahji est proche des gens comme l’est l’attaquant de Manchester United. Bahji est sikh, sportif professionnel, smart. Il incarne une forme de modernité dans le pays. Il est l’un des symboles du mouvement qu’on nomme Changing Face of India, le nouveau visage de l’Inde. » Dans un pays où 90 % de la population avoue avoir joué au moins une fois au cricket, Harbhajan Singh n’est pas loin d’être un demi-dieu. Et on n’exagère toujours qu’à moitié.

SPORT NATIONAL
À 33 ans, avec des revenus globaux estimés à un peu plus de dix millions d’euros annuels, il est l’un des champions de cricket les mieux payés du monde. Il est aussi, et de très loin, le lanceur – un off-spinner pour les spécialistes – le plus courtisé du sous-continent et multiplie les contrats publicitaires : Pepsi (soda), iCore (internet), GTM (immobilier), Royal Stag (spiritueux), Reebok (sport), MEP (autoroutes) et, depuis fin 2014, l’horloger suisse Hublot (LVMH) qui, après avoir investi dans le football (FIFA, UEFA, Pelé, José Mourinho, Ajax Amsterdam, PSG), la NBA (LA Lakers, Kobe Bryant, Dwyane Wade), l’athlétisme (Usain Bolt), le football américain (Dallas Cowboys) et les sports mécaniques (Ferrari), s’attaque désormais au cricket en devenant le chronométreur officiel de la Coupe du monde de 2015. Dans la foulée, Hublot s’est offert deux ambassadeurs : le capitaine de l’équipe australienne Michael Clarke et l’Indien Harbhajan Singh. « Nous avons le football pour le marché mondial, le basket spécifiquement pour les États-Unis, et maintenant le cricket pour l’Inde et l’Océanie », explique Ricardo Guadalupe, le P.D.G. de Hublot. « C’est une stratégie géographique simple mais efficace. » D’autant que l’Inde, pour des raisons à la fois fiscales et culturelles, demeure pour l’instant une terra incognita pour les géants du luxe. Bref, un joli coup.

Car il faut appeler un chat un chat : même si le hockey sur gazon, également très populaire, demeure à ce jour la seule discipline à avoir propulsé le pays sur le devant de la scène olympique (11 médailles dont 8 en or), le cricket reste LE sport national dans ce pays de 1,2 milliard d’habitants qui affiche un palmarès d’une indigence surprenante pour un tel vivier de population : un total chiche de 26 médailles dans toute l’histoire des Jeux olympiques d’été, avec un seul titre en individuel remporté par Abhinav Bindra au concours de tir à 10 mètres à air comprimé ! C’était à Pékin en 2008. On a l’impression, vu de l’extérieur, que le cricket – qui n’est pas une discipline olympique – vampirise tout, asservit chaque citoyen à l’état de mystique fervent, au point de lui ôter toute capacité d’assimiler à fond une autre pratique sportive. On exagère ? Toujours pas.

« Chez nous, il y a effectivement le cricket... et puis pas grand-chose d’autre » s’amuse Harbhajan Singh. Du coup, les champions de sa trempe se retrouvent au même niveau de notoriété que les stars de Bollywood. Les Indiens connaissent tout de sa vie, disséquée régulièrement par la presse : son enfance dans le Penjab au sein d’une famille sikh de la petite classe moyenne, sa technique de lancer de balle iconoclaste, ses coups de colère qui font de lui un joueur au sang chaud, son amour de la mode, son goût du luxe, son look unique et sa foi religieuse. En tant que sikh, il se doit de jouer la tête et les cheveux couverts d’un turban, d’où son surnom de « Turbanator » qui pourrait prêter à sourire. « Ma notoriété en Inde fait que mon nom est quasiment devenu une marque, j’en ai conscience » analyse-t-il. « C’est un avantage mais cela m’impose aussi d’être irréprochable car, en tant que sikh, je suis devenu le porte-drapeau de toute une communauté que je dois représenter de manière exemplaire. » Car, au final, on ne peut pas comprendre le cricket indien – et l’idolâtrie sociétale qui entoure ses champions – si on ne connaît pas son histoire et son incroyable dimension politique. On exagère ? Pas du tout.

TERRAINS POLITIQUES
Depuis que les premiers colons venus d’Angleterre l’ont importé au XVIIIe siècle, la place du cricket dans la société indienne n’a  en effet jamais cessé de croître. Lorsque, après la révolte des Cipayes, le pouvoir politique est intégralement conféré à la Couronne britannique, les sujets expatriés de Sa Majesté transfèrent par la même occasion leurs coutumes, leur mode de vie et leurs loisirs. Sur l’échelle des bonnes manières, le cricket figure ainsi en bonne place. À leurs yeux, ce sport représente le jeu associant par excellence individualisme et esprit d’équipe. Il répond aussi à un idéal de comportement. Par ce moyen, les Anglais affirment un concept divertissant d’intégration, fondé en priorité sur le contrôle de soi et le fair-play. Un message qui trouve écho auprès des Indiens. Dans un premier temps, ces derniers saisissent la balle au bond en tant que simples amateurs. Sur le terrain, ils font montre d’une implication extrême et les joueurs les plus doués – la première star locale se nomme Ranjit Sinhji – sont adulés, idolâtrés. Puis le cricket se métamorphose en une arme politique majeure, retournée avec subtilité contre un occupant qui encourage ce type de rapport de force, plutôt pacifique.

Ce sport, devenu au fil des années une cause populaire et nationaliste dans toutes les couches de la société indienne, joue un rôle prépondérant dans la lutte pour l’indépendance. L’Inde l’obtient en 1947. Limitrophe, le Pakistan à forte majorité musulmane est créé sur les cendres de l’Empire britannique et, après la partition, le cricket ne cessera d’être au cœur des relations explosives entre les deux nations. Il deviendra le terrain d’expression de toutes leurs tensions politiques. De l’opposition initiale en octobre 1952, jusqu’à la première confrontation en Coupe du monde en 1992, un climat lourd, délétère, pèsera sur chaque rencontre et il faudra attendre le milieu des années 90 pour voir la situation se retourner de manière inattendue et positive.

Le cricket se mue alors en un élément de pacification mais aussi d’unification face à l’Occident. Grâce à leur passion commune pour « le plus beau des sports », l’Inde et le Pakistan se découvrent des sentiments partagés d’identification et de fraternité. Forment des équipes mixtes. Et mettent en œuvre une « diplomatie du cricket » par-delà le fragile processus de paix mis à mal par de nombreux conflits, dont celui encore brûlant de la province du Cachemire. Preuve en est, cette demi-finale de Coupe du monde en 2011 qui se déroule à Mohali, au nord de l’Inde, devant 28 000 spectateurs, 5 000 policiers et une audience record de plusieurs centaines de millions de téléspectateurs. Alors que les attentats de Bombay de 2008 avaient littéralement gelé le dialogue bilatéral, les deux Premiers ministres de l’époque, l’Indien Manmohan Singh et le Pakistanais Yusuf Raza Gilani – ils ne s’étaient plus rencontrés depuis deux ans – se lèvent lors des hymnes nationaux. Puis descendent ensemble sur le terrain pour saluer les joueurs de chaque formation. Sur la pelouse, l’Inde triomphe de (‘ suite page 83)
son voisin et bat le Sri Lanka en finale, remportant la Coupe du monde pour la seconde fois de son histoire et plongeant le pays tout entier dans un incroyable moment de liesse.

CRICKET BUSINESS
Si d’évidence le cricket s’avère être bien plus qu’un jeu pour les Indiens, il est aussi devenu à partir de 1983 – date à laquelle l’Inde a remporté son premier Mondial – un véritable business. De décennie en décennie, les grandes entreprises locales et internationales ainsi que les stars de cinéma de Bollywood investissent des sommes colossales dans ce sport au fort potentiel économique. En 2008, naît ainsi l’Indian Premier League (IPL), un championnat regroupant huit équipes à travers le pays, calqué sur le modèle américain de la NBA avec ses franchises raflées à prix d’or aux enchères. Pour rendre l’entreprise attractive, on n’hésite pas à raboter les sacro-saints fondements du cricket. Le « Twenty 20 », une forme simplifiée du jeu, est adoptée et la durée des rencontres – une partie pouvait auparavant se dérouler sur quatre jours – est ramenée à trois heures.

Autour du terrain, c’est du grand spectacle. Affluence de people dans les tribunes, pom-pom girls en démonstration, mises en scène pharaoniques... le tout diffusé en prime time. Conséquence, les droits télé s’envolent. Le diffuseur Sony Entertainment débourse même 1,6 milliard de dollars pour retransmettre les matchs en exclusivité dans le pays entre 2009 et 2017. Dans une autre proportion, en 2012, Pepsi s’offre le titre de partenaire privilégié du Board of Control for Cricket in India – l’instance suprême du cricket en Inde, l’équivalent de la fédération nationale – pour cinq ans contre 74 millions de dollars. Des chiffres vertigineux qui font de L’IPL le moteur du sport business en Inde. Les dirigeants de disciplines peu implantées comme le football sentent le bon filon et calquent l’organisation de leurs ligues sur celle du cricket. L’Indian Super League (ISL) voit ainsi le jour en 2012 et, après quelques ratés, une compétition officielle regroupant également huit équipes sur tout le territoire indien démarre en octobre 2013. Pour promouvoir l’ISL, d’anciennes gloires du football mondial – Robert Pires, Nicolas Anelka ou encore Alessandro Del Piero –, venues terminer leur carrière en pionniers grassement rémunérés, sont débauchées. Tennis, badminton, hockey sur gazon : aujourd’hui, en Inde, d’autres ligues professionnelles éclosent à la chaîne. La naissance d’un probable Eldorado. On exagère encore ? « Peut-être pas » répond Harbahjan Singh en dodelinant de la tête. En hindi, ça veut dire oui.

 

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