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Kelly Slater ou le mystère Outerknown

Kelly Slater ou le mystère Outerknown

Par Claire Byache, le 23 mars 2015

L’annonce par la star du surf Kelly Slater de la création de sa marque Outerknown, avec le soutien du groupe Kering, prouve que mode et luxe désirent le sport plus ardemment que jamais.

Kelly Slater est un garçon qui a la réputation de flotter dans les limbes cotonneuses du mystère. Tout en lui évoque l’évanescence maîtrisée. En bon imperturbable inspiré, il a l’habitude d’entrer en scène à pas de velours, regard Pacifique bienveillant mais félin, capable d’analyser un plan d’eau avant même que les autres aient enfilé leur maillot. Il pose un pied sur le sable, se recentre, se concentre. Virevolte dans l’eau puis gagne avec l’air de s’être faufilé en souplesse, dégagé de toute pesanteur terrestre. Pas diva, il a en lui ce qu’il faut de lunaire pour faire défaillir les filles et agacer les garçons. Pourtant, la réalité s’avère moins poétique : il n’est pas si mystérieux. Rusé, il sait délivrer à ceux qui le suivent – et savent où le lire, sur le Net, dans certains magazines parfois inattendus – la juste dose de confidences. Lorsqu’il prend la parole, il n’hésite pas à jouer la sincérité, quitte à dévoiler certaines séquences intimes qu’il distille comme autant d’indices précieux et authentiques, fenêtres entrouvertes sur sa vérité. Sollicité en permanence par les médias du monde entier, il est habitué à vivre dans sa bulle, jamais gêné par l’annulation à la dernière minute d’un rendez-vous business au profit d’un saut de l’autre côté de la planète, pourvu qu’un swell généreux soit annoncé.

Il vit sa vie, affranchi. Il garde le plein contrôle de ses mots en les diffusant lui-même sur les réseaux sociaux, surtout ces derniers mois, surtout depuis qu’il a rendu public le plus magistral virage qu’il ait jamais osé amorcer : la fin de sa relation de très longue date avec son sponsor historique Quiksilver et le lancement de sa propre marque, Outerknown. Gibus de Soultrait connaît bien le personnage. Pionnier du surfstyle en France, il dirige, entre autres et depuis presque trois décennies, la rédaction du magazine Surf Session qu’il a cofondé en 1986. Il a rencontré Kelly Slater (43 ans depuis le 11 février) pour la première fois lorsque celui-ci avait 18 ans. Toutes ces années, les deux hommes n’ont cessé de se croiser, embarqués dans un drôle de tango rythmé par les pulsations salées de leur passion/métier. Gibus a consacré un livre au champion, Le Surf en tête (éd. Surf Session). « Kelly est entré tout jeune dans le monde de la compétition » explique-t-il. « L’homme qu’il est devenu a mûri en pratiquant son sport. Beaucoup de champions disparaissent de la scène sportive vers 30 ans. Lui, il a continué, et il continue encore. Il suffit de le suivre, de l’écouter, de le lire pour comprendre l’ampleur du phénomène. » Car oui, c’en est un. « La grande question dans le milieu, au fil des saisons, a toujours été “est-ce qu’il va continuer la compétition ?”. Il a toujours répondu “je ne sais pas”. Personne ne voulait le croire ! On pensait tous à une stratégie. On avait tort. La vérité, c’est qu’il a toujours vécu comme un surfeur qui ne sait pas encore, dans l’eau, à quoi ressemblera la prochaine série. Jusqu’à présent, l’attrait de la compétition le maintient toujours sur le circuit, notamment grâce à l’arrivée d’une nouvelle génération qui le défie. » Quand on réalise qu’il surfait déjà aux côtés des grands noms des années 80, cela semble surréaliste de le voir décrocher des trophées aujourd’hui. « Le personnage évolue, un peu comme un artiste qui enchaîne différentes périodes, chacune marquées par un style de peinture différent » conclut Gibus.

Kelly Slater rassemble à lui seul les valeurs essentielles d’une génération en quête de solutions et de sens retrouvé. 

Alerte à Malibu

Retour aux années 90. Kelly Slater est le kid qui fait vibrer les États-Unis. Il vient d’entrer chez Quiksilver, il est l’un des premiers surfeurs à être flanqué d’un agent. Son premier titre tombe en 1992, et c’est au début de cette même année que la série Alerte à Malibu s’immisce dans sa vie. Il raconte l’épisode dans Pipe Dreams, une autobiographie parue en 2003 : « Accepter ce show fut une erreur de jugement. Mon manager, Bryan, et ma mère pensaient que ce serait un super accélérateur de carrière. Les choses se sont enchaînées si vite que je n’ai pas pu les stopper. » Puis, plus en détail : « Quand j’étais à l’école, Steve Martin était mon héros et je voulais devenir acteur. Plus tard, mes envies de télé et de cinéma ont été dépassées par le surf. J’ai joué dans quelques pièces à l’école, mais j’oubliais constamment mon texte. Au début de l’année 1992, donc, Bryan m’annonce qu’il essaie de m’intégrer à un show télé. Je réponds ok, pensant que si cela arrivait, je trouverais bien un moyen de décliner. Finalement, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je me retrouve à passer un essai pour Alerte à Malibu. Je n’étais pas très au fait de la série, je savais juste que les gens l’adoraient pour les ralentis de filles à gros seins courant sur la plage en bikini échancré. J’avais entendu quelques blagues, mais honnêtement, je n’avais jamais regardé. Je lis le texte écrit pour le personnage de Jimmy Slade. Jimmy est un surfeur qui vit à l’arrière de son van et rêve de devenir pro. S’ensuit une audition atroce lors de laquelle je fais en partie exprès d’être mauvais et durant laquelle, surtout, je suis nerveux. À la fin, les gars me disent : “Ok, super, tu as le job”. Je pense : “Qu’est-ce que c’est que cette série ? Il doit pourtant y avoir des tas de gens capables de jouer ce rôle mieux que moi !”. J’ai appris plus tard que le personnage de Jimmy avait été créé spécialement pour moi. La suite ? Un contrat pour deux saisons. »


Gibus de Soultrait révèle ce que le monde du surf a pensé à l’époque : « Aller faire le clown dans Alerte à Malibu, c’était se ridiculiser. Il ne le savait pas, il l’a fait, ça l’a perturbé. Il était déchiré. » Quoi qu’il en soit, cette expérience de tournage apporte beaucoup à Kelly Slater. « Malgré lui, il a appris à se mettre en scène. On l’a compris plus tard, entre autres dans les années 2000, lorsque, au cœur de sa rivalité avec Andy Irons, il jouait une espèce de comédie dans les conférences de presse, comme une marionnette de lui-même, la lucidité en plus. » Un ovni, voilà. Un virtuose de la vague dont l’histoire personnelle – une famille issue de la classe moyenne de Floride, des parents divorcés, une situation compliquée – et l’exposition, très jeune, aux sirènes du succès, auraient renforcé la combativité. Slater est un féroce compétiteur. Il met sa hargne au service de sa passion, guidé par un immense appétit de surfer. Lorsqu’en 2003, il revient sur le World Tour après une pause entamée en 1999, une nouvelle génération s’est appropriée le circuit : Andy Irons, Mick Fanning, Taj Burrow... Il ne reconquiert pas son titre tout de suite et se trouve contraint à l’introspection. « Il faut, à ce moment-là, qu’il change. Qu’il soit plus réceptif, plus à l’écoute des autres. Du coup, il entame une véritable mue. Il se connecte plus à ce et à ceux qui l’entoure(nt), travaille son intuition » raconte Gibus de Soultrait. De fait, le surf est un sport terriblement intuitif. « Les grands champions gagnent souvent en ayant une forme de patience. Il faut avoir l’audace d’attendre la meilleure vague. » Kelly, maintenant qu’il a compris, se remet à gagner. À partir de 2005, il récupère sa couronne puis enchaîne les titres de champion du monde jusqu’au onzième, obtenu en 2011. En 2013, lors du Volcom Fiji Pro, il vit une sorte d’extase sur un spot sublime où il décroche le score maximal : 20/20. « Il se met à écouter sa propre vie comme un surfeur écoute le rythme d’une vague et considère désormais la compétition comme une sorte de bonus » analyse Gibus de Soultrait. Il approche de la quarantaine, fait face à des gamins de 20 ans, la vie lui sourit. Son immense expérience lui permet de faire face à n’importe quel tube, n’importe quelles conditions. On se demande alors ce qui pourrait bien le faire vibrer désormais...

Avec Outerknown, j’ai un niveau de responsabilités maximum et je veux faire les choses bien. 

Kering aux aguets

La réponse ne se fait pas attendre. L’homme, surnommé « le King », en plus de capacités physiques exceptionnelles, dispose maintenant d’une forme de sagesse, d’un patrimoine spirituel. Il faut le mentionner, car cela permet de comprendre qu’il n’agit pas de manière précipitée lorsqu’il se lance dans un nouveau projet. S’il est l’incarnation la plus aboutie du beach boy à succès – irrésistible, talentueux, musclé –, il est aussi devenu un genre de héros zen, un leader rassemblant à lui seul les valeurs essentielles d’une génération en quête de solutions et de sens retrouvé. Il a des idées. Il aime les concrétiser. L’été dernier, il lance ainsi Purps, une boisson énergisante 100 % naturelle conçue pour représenter « l’union de la nature et de la science ». Les ingrédients choisis sont sans OGM, bio, truffés d’antioxydants, de vitamines, de minéraux. Les colorants sont bannis. Les conservateurs aussi. C’est une boisson pour sportif, oui, mais un sportif concerné par la cause écolo en général – et la sienne en particulier. Kelly Slater, monstre sacré du surf, se revendique bio, libre, clean, à l’aise dans un corps efficace et en pleine santé. N’ayons pas peur des mots : à nos yeux, il a surtout des airs de mutant surdoué.
 

Pas besoin d’être un surfeur acharné pour s’en apercevoir. Les chasseurs de tendance l’ont compris : le surf incarne le chic à contre-courant. Sa quintessence, donc. Le genre qui fait rêver l’humanité sans forcément, loin de là, être à sa portée. Ils savent aussi que les océans symbolisent un paroxysme de liberté et, surtout, que la mode des villes est aujourd’hui mûre pour s’approprier la belle image des vagues, lesquelles représentent un idéal d’élégance et de volupté. Frédéric Godart est sociologue. Il a publié plusieurs œuvres dont Sociologie de la Mode (éd. La Découverte). Selon lui, si la mode est à ce point friande de surf, c’est parce que ce sport dispose d’un avantage inouï : il tire sa puissance de l’influence de lieux qu’il a déjà cannibalisés. Exemple ? La Californie. « Depuis la fin des années 90, elle a joué un rôle primordial dans le monde. Normal, c’est là-bas qu’est né Internet. La plupart des grands décideurs, les patrons, les personnages influents de ces dernières années avaient tous, à l’apogée de leur succès, au minimum un pied ancré dans le mode de vie californien. » Beaucoup de cool, mêlé à encore plus d’audace : la formule s’est d’abord hissée sur le devant de la scène business internationale – la finance, le high-tech – avant de toucher toutes les strates de la société.


Cette « californisation » du monde n’est pas uniquement symbolisée par le surf, on la retrouve aussi, par exemple, dans le triomphe du yoga passé en quelques années du statut de marotte West Coast à celui de superstar adulée. Le surf, lui, a quitté son confortable statut d’accessoire pour devenir le Saint Graal de la branchitude, le climax de l’accomplissement de soi. « Le monde a tout simplement absorbé les codes véhiculés par la Californie. » On surfe à New York. On en rêve à Paris. Chanel fait glisser Gisele Bündchen et pendant ce temps, François-Henri Pinault succombe à Kelly Slater. « François-Henri Pinault est d’origine bretonne » explique à ce propos Frédéric Godart. « Il a vécu à Los Angeles, il y a accompli son service militaire. Il voulait y rester, jusqu’à ce que son père le convainque de rentrer. Comment penser une seule seconde qu’il n’ait pas, même sans surfer lui-même, été touché par cet élément indissociable du paysage sud-californien ? » On pense qu’il a raison, même si les voix officielles de Kering refusent de révéler quoi que ce soit sur l’amour et l’admiration que pourrait porter le patron à l’art subtil de tricoter les vagues. Reste une question : comment les deux hommes, régnant sur deux mondes si diamétralement opposés, se sont-ils rencontrés ? Comment le lien a-t-il pu se nouer, leurs réseaux s’étendre au point que l’un et l’autre, roi de l’écume et empereur du luxe, décident d’avancer d’un pas groupé ? Une hypothèse, soufflée par une source intime du dossier : le commandement en chef de Quiksilver a joué les entremetteurs. Les deux hommes, réputés pour leur sympathie, se sont vite compris.


Pressé de toutes parts d’en dire plus sur la nature de la collaboration amorcée, Slater a empoigné sa plume électronique et a expliqué sur Instagram : « Tôt dans le processus, j’ai rencontré #TheKeringGroup pour discuter partenariat et création de marque. Ils ont tout de suite compris mes idées, celles de l’équipe. Rapidement, nous sommes parvenus à un accord de soutien mutuel. Ils aident Outerknown de toutes les façons nécessaires et je joue un rôle d’ambassadeur pour chacune des marques du groupe qui font sens, de leur côté comme du mien. En retour, Volcom, Electric, Cobra, Puma, et même Brioni, Balenciaga, Tretorn, Stella McCartney et les autres, s’engagent à m’apporter leur aide, selon les besoins. Je travaillerai sur des produits de surf spécifiques avec Volcom et Electric Visuals, et je serai équipé par Cobra Puma pour le golf (Kelly Slater joue des tournois amateurs – ndlr), en même temps que tout se mettra en place pour Outerknown. J’étais il y a peu à Paris pour rencontrer l’ensemble du staff. J’ai été stupéfait de constater leur niveau d’expertise dans les domaines du développement durable, de la recherche des fournisseurs pertinents, du design, etc. (...) Je suis plus que comblé par cette opportunité, ainsi que par ma nouvelle équipe. J’étais loin d’imaginer la quantité d’efforts à fournir et il n’y avait, dans cette aventure, pas de meilleur partenaire possible que Kering. Je remercie tout le monde là-bas, et j’espère rapidement leur rendre une nouvelle visite. #MerciBeaucoupKering. » Les choses sont claires. Outerknown n’est pas une marque Kering. Le groupe confirme qu’au printemps dernier un partenariat stratégique a été conclu. Sa participation est minoritaire, Kelly devient son ambassadeur et eux mettent à sa disposition leurs ressources en termes d’expertise interne : développement durable, e-commerce, logistique... Le but ? Se positionner en tant que soutien pour aider Slater à donner vie au projet. Kelly gère seul son équipe, Kering n’intervient pas. Les marques du groupe à proprement parler sont celles dont il est propriétaire ou celles dans lesquelles il détient une participation majoritaire – à savoir, en matière de sport et de lifestyle, Puma, Volcom, Electric et Tretorn. Dernière précision : un cas similaire de soutien au développement existe au sein de Kering depuis 2013, il concerne la marque Joseph Altuzarra.

 

Créer du rêve

Kelly Slater, ambassadeur ? Ce statut, chez Kering, est unique. Auréolé de cette belle étiquette, le champion est désormais en mesure d’apporter son soutien à certaines initiatives du groupe et/ou à certaines de ses marques en particulier. Des précédents ont montré l’efficacité de la manœuvre. Un ambassadeur apporte de la crédibilité et une forme sincère de passion. Il crée du rêve. Frédéric Godart cite le cas de George Clooney pour Nespresso, collaboration ultime et fructueuse, ou celui très pointu de l’apnéiste Guillaume Néry pour la maison horlogère Ball Watch.
 

Une chose est sûre : l’immense avantage de Kering à soutenir Slater, dans cette histoire, est l’étiquette green qui en découle instantanément. Replantons brièvement le décor : Kering fait du sport – et du lifestyle en général – son nouveau cheval de bataille. Le secteur est porteur, les experts s’accordent à penser que le choix n’est pas mauvais. En parallèle, le groupe s’applique avec énergie à verdir ses activités. Normal. « Depuis deux ou trois ans, le luxe et le haut de gamme ont compris l’intérêt des clients pour le développement durable au sens large, celui qui prend en compte l’environnement, les conditions de production, la fabrication, etc. » avance Frédéric Godart. « Dans cette logique, quelqu’un comme Kelly Slater correspond parfaitement à ce qu’un groupe comme Kering attend. Il apporte une image de marque exceptionnelle, et le nommer ambassadeur pour l’ensemble du groupe est vraiment très original. C’est une initiative rare qui permet aux deux parties d’en tirer un maximum de visibilité. » Pierre Mallevays, du cabinet de fusions-acquisitions Savigny Partners, connaît parfaitement Biarritz. Lui-même surfeur, il poursuit l’analyse : « Kelly Slater a une double casquette, celle de sportif et celle de “Monsieur green”. Les surfeurs passent leur temps dans l’eau. Le surf, en plus d’être un sport, est en prise directe avec la nature. L’opération Outerknown permet donc à Kering de cocher deux de ses cases préférées : le sport et le développement durable qui, il faut bien le comprendre, n’est pas un business. C’est une discipline qui active deux leviers en parallèle, celui de l’image et celui de la bonne gestion. Les retours sur investissements ne sont pas forcément quantifiables, mais l’effet, lui, est durable. » En d’autres termes, tout ça rapportera, mais plus tard. Un tel partenariat est à considérer comme une association de bienfaiteurs, une opération cohérente et bénéfique pour les deux parties. Tout le monde est content, tout le monde en sort grandi.

 

Monsieur green

À propos de bienfaiteurs, et avant qu’on passe à autre chose, Quiksilver en veut-il à Kelly d’avoir quitté le nid ? Stephen Bell est l’un des amis intimes du King. Australien installé dans le Sud-Ouest depuis des années, il est team manager international de la marque et s’est, durant toutes les années Kelly et encore aujourd’hui, occupé de la logistique entourant les riders. Lors des étapes du World Tour par exemple, ou bien quand il s’agissait de relayer les demandes médias venues du monde entier. Stephen, dans un français chatoyant, répond volontiers à notre interrogation. « On est une famille. Je suis en contact quasi tous les jours avec Kelly, c’est comme un frère. Hier soir, ma femme, de passage à Hawaï, a dîné chez lui. Je le connais depuis qu’il a 16 ou 17 ans. Chez Quiksilver, personne ne lui en veut. Nos relations n’ont pas changé. Elles ne changeront jamais. On espère que ça va marcher pour lui. Pierre Agnès (l’actuel président de Quiksilver – ndlr) espère que ça va marcher. Quoi qu’il arrive, il fait et fera toujours partie de la famille. » Puis, dans un souffle : « Je suis sûr que ça va marcher. Kelly n’est pas quelqu’un de gourmand. Il n’est pas là pour vendre cent millions de T-shirts, il est là pour faire quelque chose de sincère. » Sincère. Le mot revient dans toutes les bouches de ceux qui connaissent le champion.


Personnage engagé, il a par exemple fait campagne pour le candidat John Kerry ou s’est publiquement déclaré contre la guerre en Irak, allant jusqu’à placer sur sa planche des silhouettes des prisonniers d’Abou Ghraib réalisées par son ami Bruce Gilbert, artiste célèbre pour ses images pop. Dans un univers où personne ne semble se soucier de politique, sa position ne passe pas inaperçue. Outerknown, sûr, devra donc coller à ses intimes convictions. Ça tombe bien, il nourrit le projet depuis des années. L’ADN de la marque est chevillé à ses pensées. Il l’a expliqué à Surfing Magazine : « J’ai ce projet en tête depuis très longtemps. L’idée est née lorsque j’avais 21 ans. Mes amis et moi, on avait tous ces sponsors qui marketaient à gogo sur notre dos et ainsi, gagnaient beaucoup d’argent. Je me disais : “Pourquoi est-ce qu’on ne fait pas tout ça nous-mêmes ? Nous serions seuls maîtres à bord et en plus, on pourrait se marrer”. Bon. Ce n’est pas si simple, mais le but aujourd’hui est d’être absolument transparents. J’ai entendu parler de marques qui fabriquent leurs propres bouteilles pour produire, ensuite, des boardshorts à base de bouteilles en plastique supposément recyclées. C’est triste. C’est pire que ça même, c’est une blague. En particulier pour les gens qui soutiennent l’initiative et pour les surfeurs qui accordent tout leur soutien au projet. Avec Outerknown, j’ai un niveau de responsabilité maximum et je veux faire les choses bien. » Ne pas s’attendre à ce que la maison décline les codes vestimentaires traditionnels du milieu. Ne pas s’attendre non plus à trouver mille versions d’un T-shirt logoté. Les jeans ? La spécialité est trop aux antipodes du green, impossible pour le moment à produire de façon vraiment clean.


Alors ? Alors au contraire, il faut imaginer des pièces pour globe-trotter élégant, débrouillard mais raffiné. Il faut penser à du léger, de la qualité, de l’équilibré. On parle de filets de pêche recyclés, de belles laines italiennes revisitées, de coton bio. Outerknown se placera du côté de griffes comme APC ou Acne. Patagonia ? Une inspiration, évidemment, puisque Slater l’a toujours citée en référence. Il adore la marque, elle est outdoor chic, écolo et son pitch est sincère. Celui d’Outerknown, lui, se révèle limpide : Slater et sa dream team veulent proposer un vestiaire pour adulte, pas une panoplie-parodie pseudo-branchée. Le designer ? John Moore. Lui-même surfeur (évidemment), il est surtout un talent très recherché, remarqué aux manettes du label M.Nii. Il porte les cheveux longs, une barbe, affiche une dégaine chino parfaitement maîtrisée. Tout Los Angeles se l’arrache, mais lui a choisi Kelly. Les deux hommes ont déjà collaboré au sein de Quiksilver, au moment de la collection VSTR (prononcez « Visitor »), une ligne d’essentiels alors conçue pour le voyage et rapidement abandonnée.

 

Mariage modèle

Cette association Kelly-Kering nous apprend une chose que, vraiment, il ne faudra pas oublier. L’union du sport et du style, en 2015, est pleinement consommée. Elle est assumée. Elle est avec délectation dégustée. « C’est le sport qui a invité la mode » décrypte Pierre Mallevays. « Il y a 10 ans, 20 ans, les deux ne se mélangeaient pas vraiment. Pour se démarquer, certaines maisons ont commencé à proposer des produits moins orientés vers la performance et le technique, plus désirables d’un point de vue design. La première à se lancer à grande échelle fut Puma. À partir de là, les autres ont également essayé d’introduire des doses de mode, soit en se montrant plus sensible au niveau du design en général, soit en osant des collaborations pointues, par exemple chez adidas avec Stella McCartney ou Yohji Yamamoto. Ensuite, un effet boomerang est apparu. Les designers, pour étendre leurs gammes, se sont mis de leur côté à proposer de l’activewear, à ajouter des références évidentes au sport en général. Ce n’est pas encore le cas, mais on peut imaginer qu’un jour une marque comme Acne (Pierre Mallevays siège au board – ndlr) lance des produits techniques sportifs. » L’Histoire, elle, a longtemps mis un point d’honneur à séparer les deux univers. Les vêtements sportifs étaient spécifiques et ne se portaient qu’en certaines occasions. Jusqu’à l’après-guerre, les vêtements de style – dans la société bourgeoise européenne – étaient conçus comme des parures, sans aucune prise en compte d’un quelconque aspect pratique. « Porter des tenues de sport était acceptable dans certaines circonstances, mais cela devait être très circonscrit. Par ailleurs, la notion même de sport n’était pas évidente. La tension entre les deux mondes était claire : d’un côté, des vies de travail, de l’autre des existences aristocratiques qui elles, avaient le loisir de s’adonner à l’effort sportif. »


Frédéric Godart poursuit sur sa lancée : « Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les choses ont changé. La sphère couture s’est élargie, notamment grâce aux techniques de production qui ont permis de baisser les coûts. La mode elle-même s’est mise à chercher l’inspiration partout. Le monde du sport s’est alors très vite trouvé absorbé par celui de la mode. Résultat ? Depuis les années 90, les thèmes sportifs reviennent régulièrement sur les podiums – le polo, le tennis, la montagne, le surf – et nous sommes loin d’être à la fin du processus. » Avant de boucler ces lignes, nous passons un coup de fil chez colette, à Paris, temple ultime des tendances qui, seul, a le pouvoir d’adouber une nouveauté. On n’a pas terminé notre phrase que la voix, enthousiaste, nous interrompt : « Ils ne nous ont pas encore officiellement contactés mais oui, nous allons étudier avec intérêt et curiosité le dossier. Oui, ça nous titille. Kelly Slater est une référence, même les non-initiés savent qui il est. Quant au surf, on n’a pas fini d’en entendre parler. » L’enseigne pense déjà au second Surf Camp qu’elle envisage d’organiser à Bidart, cet été, avec la complicité – ironie du sort – de la collection capsule Julien David pour Quiksilver. Le sport aime le style, le style aime le sport. Voilà des noces auxquelles nous sommes décidément très heureux d’être conviés.

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