X
En poursuivant votre navigation sur Sport&Style.fr, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts, pour mesurer la fréquentation de notre site, et vous permettre de partager vos lectures sur les réseaux sociaux. Pour en savoir plus ou paramétrer les cookies, rendez-vous sur cette page. En savoir plus.
Notre shooting mode avec le prince de l'Atlético Antoine Griezmann

Notre shooting mode avec le prince de l'Atlético Antoine Griezmann

Par Vincent Duluc , le 04 mai 2016

Le Français Antoine Griezmann a qualifié l'Atlético pour la finale de Ligue des champions grâce à son but à la 54e minute. Découvrez son portrait, réalisé par Vincent Duluc, qui démontre pourquoi ce garçon si discret incarne la nouvelle image et l’avenir du foot français.

Les vieux cons du football, c’est de notre âge, trouvent une ressemblance à chaque naissance d’un talent, c’est leur manière de revendiquer le territoire étendu d’une mémoire éclairée et d’affirmer que le monde ne change pas. Face à cette immuabilité, la singularité est un combat difficile. À chaque apparition qui ressuscite leur foi, les gardiens du temps quêtent les stigmates, cherchent un peu de David Ginola pour le contrôle de la poitrine et le vent dans les cheveux, une pincée de Zinédine Zidane pour l’esthétique et l’orgueil, une trace de Johnny Rep pour l’idée de la grâce et de la chevauchée, quelque chose d’Éric Cantona pour quelques minutes passées avec le col relevé, et tant pis si c’était parce qu’il faisait froid.

Antoine Griezmann pose un problème à ceux qui ont des souvenirs. Il est entré dans la carrière en zappant les cases, en dribblant les modèles ; dès qu’une ressemblance se dessine, son geste suivant la gomme. C’est tout de même perturbant, à la longue, cette façon de glisser là où les joueurs communs s’enlisent. Les autres laissaient des traces, au moins, il suffisait de relever leur empreinte pour conclure leur appartenance au troupeau.

Cette attraction par la différence dépasse le combo houppe blonde et moustache-barbichette châtain que le football français n’avait jamais osé avant qu’il en propose la contagion. Il ne ressemble pas à un joueur du championnat de France parce qu’il n’y a jamais joué. Cet enfant des bords de Saône est un fils d’Espagne. Grandir à Mâcon garantit une jeunesse à traverser les ponts, à petits pas puis d’un seul bond, mais c’est une enfance interrompue que de se retrouver à Saint-Sébastien à 13 ans, pour laisser derrière soi la Bourgogne et la famille en une nostalgie ouverte comme une plaie à cicatrisation lente. Mais cela forme une belle histoire au scénario structuré comme un biopic américain. Elle respecte chaque règle de la dramaturgie : la découverte du talent, l’exil loin de la famille, la nostalgie et les larmes, les moments de découragement, la rencontre avec l’idole, la révélation, le dérapage au cœur de la gloire naissante, et l’horizon soudain apaisé, lumineux.

L’ÉCOLE ESPAGNOLE
La découverte survient à Paris, où il dispute un tournoi avec Montpellier qui l’a mis à l’essai. Éric Olhats, un recruteur francophone de la Real Sociedad, lui remet un mot, lui glisse de ne l’ouvrir qu’en rentrant chez lui. Deux heures après, le gamin n’y tient plus, lit : « On aimerait que tu fasses un essai d’une semaine chez nous ». Jouer à l’OL aurait été plus simple, Lyon est plus près de Mâcon. Auxerre est en Bourgogne, au moins, mais lorsqu’il était petit, Antoine Griezmann était petit. Cela arrive à tout le monde, mais dans le football il y a des époques où il faudrait éviter de débarquer sur un terrain d’essai en semblant taillé dans un manche de sucette, parce que les modes sélectionnent un peu plus de centimètres et de kilos que cette grignette des bords de Saône qui vient au stade de Gerland les soirs de matchs de Ligue des champions de l’OL et qui aurait volontiers habité de l’autre côté de la rue, en face du stade, au centre de formation. Mâcon à moins d’une heure par le péage de Villefranche, oui, la vie aurait été simple. Mais l’Olympique Lyonnais, l’ogre français des années 2000, recrute à l’extérieur en fonction de ses besoins par génération. Et dans la génération 1991, le club de la capitale des Gaules a déjà Alexandre Lacazette, Clément Grenier, Yannis Tafer, Enzo Reale, et ils sont en équipe de France des jeunes. Les recruteurs lyonnais auraient pris Griezmann s’ils avaient été persuadés que le Mâconnais était plus fort que ce qu’ils avaient en magasin. Les générations spontanées sont dues à l’émulation beaucoup plus qu’au hasard, mais l’émulation doit être maîtrisée, pour se développer un jeune doit jouer, et la formation cible deux besoins : les joueurs majeurs qu’il faut développer, et les autres qui doivent aider les premiers à grandir dans une équipe équilibrée où les rôles sont distribués et acceptés.

C’est ainsi qu’Antoine Griezmann s’installe à Saint-Sébastien, juste de l’autre côté de la frontière, mais dans un autre monde. Sa formation porte la signature du football espagnol, qui propose une alternative à la recherche du footballeur du XXIe siècle, lequel aurait tout ce que les autres ont déjà – la technique, la vitesse, l’intelligence –, plus la puissance et la taille. L’Espagne se fiche de la taille. Enfin, pas complètement, mais elle l’installe dans certains postes défensifs essentiels, la défense centrale, la sentinelle du milieu, dans les zones mêmes où non seulement il ne faut pas fuir le combat, mais le gagner. Mais ailleurs, le football d’Espagne suggère le modèle des joueurs de petite taille qui verraient le jeu et ses solutions avant les autres, et dont l’intelligence et la vivacité seraient trop soudaines et lumineuses pour que l’autre footballeur du XXIe siècle, grand et puissant, ait le temps de se retourner.

L’exil dans le pays basque, à 13 ans, est une blessure ; son découvreur Éric Olhats, qui l’accueille chez lui, en est le baume. La nostalgie et les larmes sont là, tout le temps, (‘ suite page 58)
la famille vient de Mâcon ou bien c’est lui qui rentre en Saône-et-Loire par le vol Biarritz-Lyon. Quand il le ramène à l’aéroport de Saint-Exupéry, le père pose toujours la même question, quand il sent venir le silence : « Tu veux qu’on fasse demi-tour ? » Le fils lui adresse toujours la même réponse.

À LA PORTE DU VESTIAIRE
La rencontre avec l’idole survient un soir de match du Real Madrid à Anoeta, le stade de la Real Sociedad, sur les premières pentes en surplomb du centre-ville. Dans l’absolu, le modèle du môme serait plutôt David Beckham. Et soudain on comprend mieux la mèche blonde, la barbiche, les tatouages sur les bras, la manie de ne jouer qu’en manches longues, même au soleil de l’Espagne de mai, ainsi que le numéro 7 sitôt qu’il est disponible ou négociable. Mais ce soir-là, Zinédine Zidane joue avec le Real Madrid et Antoine est ramasseur de balle. Au coup de sifflet final, il court vers Zizou, lui lance la question éternelle : « Tu me donnes quelque chose ? ». Il n’a même pas le temps de dire « monsieur » ni « vous », ni « s’il te plaît ». Peut-être Zizou est-il surpris qu’un môme de la Real Sociedad parle un tel français, peut-être est-il toujours sympa parce que telle est sa nature, mais Zidane, le grand Zidane, lui dit de venir avec lui à la porte du vestiaire, sur le palier même des Galactiques, ainsi qu’étaient surnommés les Madrilènes de l’époque, et il lui donnera quelque chose. Quand la porte s’ouvre, l’idole est en slip et tend son short au môme. Dans un biopic, la scène serait centrale. Zidane lui-même était au bord du terrain à Marseille lorsque Michel Platini a qualifié l’équipe de France pour la finale de l’Euro 1984, face au Portugal. Alain Giresse, l’alter ego de Platini cet été-là, avait toujours gardé une lettre de Raymond Kopa, le Français Ballon d’or en 1958, après qu’il lui avait demandé un autographe, enfant. La transmission commence par un autographe, une main dans les cheveux, un short tendu comme un saint-sacrement dans les entrailles d’Anoeta.

SORTIE DE ROUTE
Revenons à notre dramaturgie. Le film serait ennuyeux et plat si au sortir de la formation et des doutes, levés sur le tard, à l’âge de 18 ans, il était déjà l’heure de laisser le héros à sa progression linéaire vers la gloire, les victoires et la fortune. L’âge et l’insouciance ont des prolongements heureux sur le terrain, et parfois drôles, comme lorsqu’il gagne son pari de célébrer l’un de ses premiers buts en professionnels en sautant par-dessus un panneau publicitaire pour aller s’asseoir au volant d’une voiture du sponsor du club exposée au pied de la tribune, avec ses coéquipiers sur les sièges passagers. L’âge est aussi celui du vertige et des bêtises. Comme cette impatience organisée par son agent de l’époque, évincé depuis, qui le pousse à annoncer qu’il veut quitter la Real Sociedad, partir à l’Atlético Madrid dès 2012, et après il ne met plus un pied devant l’autre, et après le public d’Anoeta l’envoie aller se faire voir chez les Grecs, ou quelque chose comme ça. Un conseil de famille redresse le virage délicat dans le sens de la ligne droite.

Mais pour suggérer que son destin peut basculer du mauvais côté, il faut plus que cette communication maladroite, il faut un épisode qui le fasse vaciller. Une nuit de novembre 2012, entre deux matchs décisifs de l’équipe de France espoirs, qui va être éliminée d’ailleurs, Antoine Griezmann fait partie d’un convoi de nuit de pieds nickelés qui font le mur et prennent un taxi, au Havre, pour aller passer la soirée dans une boîte de nuit à Paris. Cela aurait pu être drôle, mais plus dans ce monde-là, et sûrement pas après une élimination qui donne un autre sens à l’épopée brindezingue. Il sera suspendu, lui et quelques autres, de treize mois de toute sélection nationale. Nouveau conseil de famille, élargi à Éric Olhats, et soudain la réalité de plein fouet, l’incompréhension et l’amertume des proches, son nom associé aux manquements du football français. Il ne fera pas appel, assumera. Pas une plainte, pas un mot bravache, la rédemption silencieuse par le travail, l’humilité et des buts comme s’il en pleuvait. Pour ne rien oublier, il s’est fait tatouer en arabe sur son bras droit : « Fais de ta vie un rêve et ton rêve deviendra réalité ».

À l’expiration de la punition, Didier Deschamps l’appelle en équipe de France en donnant l’impression de l’avoir attendu depuis longtemps. La France découvre ce gaucher comme un Zébulon, dans la zone occupée jusque-là par Franck Ribéry, mais pas dans ses traces. C’est peut-être à cause de lui que Ribéry s’est retiré de la vie des Bleus avec l’amer sentiment d’avoir été insuffisamment retenu : si Didier Deschamps n’avait plus autant besoin du joueur du Bayern, c’est parce que Griezmann était là, qu’il fallait lui faire un peu de place, lui donner l’espace pour grandir au Brésil, à l’été 2014, à deux ans du championnat d’Europe en France. Entré chez les Bleus du pied gauche – cela porte bonheur –, il en incarne (‘ suite page 62)
la nouvelle image et probablement l’avenir. Et tant pis s’il est vaguement rétif aux interviews, avec une excuse en béton ou en bois, c’est selon (« Je vis en Espagne depuis dix ans, je ne suis plus très à l’aise en français, même à mon chien, je parle en espagnol »). Avec, aussi, cette manière personnelle de faire passer ce jeu pour une joie et une conquête.

À LA CONQUÊTE DU PUBLIC
L’image ? Après la Coupe du monde 2014 au Brésil, pendant que les autres footballeurs de la planète abandonnaient à Twitter une photographie de leurs vacances de jet-setteurs, limousines et plages privées, yachts et corps huilés, Antoine Griezmann envoyait sur la toile une image de son départ en vacances dans la voiture familiale, le père au volant, le frangin Théo en passager, le footballeur, sa mère et son amie à l’arrière. Ils partaient en Turquie, ils n’allaient pas louer un mobile home au camping des Flots Bleus, mais le cliché attachait à la carte postale la valeur de l’image de joueur singulier et de fils normal. Cela ne durera peut-être pas, parce que l’enfance des footballeurs s’enfuit plus vite encore que dans la vraie vie, mais l’identification a autant besoin de magie que de ces reflets ordinaires de l’été et des congés payés. L’image et une certaine idée de l’avenir sont le socle de la reconstruction de l’équipe de France. La réalité de ses performances est moins bouleversante : d’un quart de finale perdu face à l’Espagne (0-2) lors de l’Euro 2012 sous l’ère Laurent Blanc, à un quart de finale abandonné à l’Allemagne (0-1) pendant la Coupe du monde 2014 et le magistère de Didier Deschamps, il n’y a pas l’épaisseur d’une révolution ni d’un jour nouveau.

Quand les conquêtes du terrain ne sont pas encore assez nettes, il faut commencer par les cœurs. Drapé dans la tunique bleue, il ne promène pas des airs de propriétaire, mais chacun sent qu’il ne fait pas que passer, même dans un rôle à définir. Sa Coupe du monde a ancré l’affection du public pour ce gaucher blond et joyeux agitant les fins de matchs de ses tourbillons et de sa générosité dans l’effort, mais il n’est pas parvenu encore à délimiter un territoire. Il est le futur, il sort du banc comme un agitateur, mais le Brésil a seulement marqué le début de l’histoire.

LE FUTUR EST BLEU
Si son pas est léger et si nos regards sont neufs, c’est aussi parce qu’il ne rappelle personne et qu’il intrigue tout le monde. Il n’a pas d’héritage à porter, pas de nouveau Zidane, ni d’un autre Thierry Henry, et ressembler à un joueur espagnol comme David Silva n’est pas un fardeau, seulement une filiation pour spécialistes. Il n’est déjà plus un espoir parce qu’à 23 ans il n’en a plus l’âge, mais il a déjà celui des responsabilités et des buts décisifs. Il n’est plus un espoir, non plus, parce qu’il continue de se construire dans le sens de l’ascension, par opposition aux talents dont on n’a jamais su, une fois parvenus à la trentaine, s’ils avaient déjà été meilleurs qu’à 18 ans. Son arrivée à l’été 2014 à l’Atlético Madrid et l’exigence austère, vaguement déglinguée, de l’entraîneur argentin Diego Simeone, en font un autre joueur, plus complet, plus central.

Ces derniers mois, la chance et l’organisation de la chance nous ont menés plusieurs fois à Madrid, jusqu’à Vicente-Calderon, ce stade d’un autre temps qui concentre autant de passion que de poussière, bâti d’un béton blafard que l’Atlético aurait déjà rasé si la crise ne l’avait pas obligé à renoncer à son projet d’un nouveau stade. Un soir, nous avons entendu le public siffler Diego Simeone, son entraîneur, son idole, l’Argentin charismatique et frappadingue qui lui a rendu sa fierté et son titre de champion d’Espagne, parce qu’il avait sorti Antoine Griezmann après une heure de jeu, alors que le Français avait été le meilleur joueur sur le terrain et que les supporteurs des Colchoneros en voulaient encore. Une autre fois, après deux buts, un tir sur le poteau, des actions vertigineuses, il avait suscité à chaque ballon quelque chose d’un murmure et d’une électricité, face au Rayo Vallecano, le cousin nécessiteux mais enflammé du sud de Madrid. Deux ou trois fois l’an, parmi des dizaines et des dizaines de vains pèlerinages, on quitte un stade avec le sentiment d’avoir assisté à un match qui a un sens, un match qui a allumé une petite lumière pour longtemps. Pour Antoine Griezmann, voilà, c’était ce soir-là. En quittant Vicente-Calderon, mêlé à la procession rouge et blanche qui remontait vers le centre de Madrid, nous étions accompagnés par l’impression d’avoir aperçu l’avenir.

 

lire le magazine

IMAGE LAFC STORY

© L'équipe 24/24 2016 - Tous droits réservés

contacts - C.G.U.