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Le prophète
Björn Borg

Le prophète

Par Philippe Bouin , le 04 mai 2015

Sur les courts ou dans la gestion de son image, Björn Borg a tout simplement révolutionné le tennis. Et laissé une empreinte indélébile jusque dans l’esprit de générations qui ne l’ont jamais vu jouer. Vous avez dit moderne ?

L’affiche du tournoi de Roland-Garros 1981 est d’une grande simplicité. L’œuvre du peintre espagnol Eduardo Arroyo représente, sur fond ocre comme il se doit, l’arrière d’une tête d’homme dont la longue chevelure blonde est ceinte d’un bandeau tricolore. Esquissée d’un simple trait, la courbe des épaules laisse deviner une large carrure. Et ? Et c’est tout. Pas de détail, pas de texte, une simple nuque, presque gribouillée. Mais à l’époque, ce symbole suffisait pour incarner le tennis en général et le tournoi en particulier. C’est encore vrai aujourd’hui. Car ce crâne est celui de Björn Borg, le seul sportif du monde, et peut-être de l’histoire, aussi reconnaissable de dos que de face, assez connu pour être élevé à l’état de mythe avant même ses 20 ans, admiré, imité voire singé au point de créer une mode – un style dirions-nous aujourd’hui – bien au-delà des limites des courts, et incarnation d’un tournoi qu’il allait remporter cette année-là pour la sixième et dernière fois.

En 1981, Björn Borg a 25 ans et sa carrière touche déjà à sa fin. Une dizaine d’années lui ont suffi pour devenir l’un des hommes les plus célèbres de son époque, et l’un des trois sportifs les plus adulés de la planète avec Pelé et Muhammad Ali. Mais si Pelé et Ali ne marquaient que les esprits, Borg était déjà estampillé comme une véritable « marque », premier athlète marchand de son époque, homme-sandwich de luxe, de dos comme de face. L’apôtre du « achetez et portez, ceci est mon corps, ceci est ma sueur », premier des messies du merchandising sportif. Ce pouvoir de séduction n’est pas le fruit du hasard, plutôt celui d’une conjonction de facteurs apparemment indépendants les uns des autres : la dynamique des économies occidentales au surlendemain de la Seconde Guerre mondiale ; le développement technique et commercial d’un média surpuissant, la télévision ; et enfin, la personnalité et le talent exceptionnels d’un jeune suédois blondinet et impassible. Mais un retour en arrière est nécessaire.

IDÔLES CATHODIQUES

Au début des années 1970, avant le premier choc pétrolier, quand Borg émerge, l’économie occidentale tourne à plein régime. Relancés par la reconstruction d’une Europe détruite par la guerre, l’industrie et le commerce produisent et commercialisent des flots de richesse depuis une vingtaine d’années. Enrichie par la croissance économique, la jeunesse de l’Ouest aspire à gravir les barreaux de l’échelle sociale. Les progrès techniques se multiplient. La conquête de l’espace bat son plein, celle des foyers aussi : bénéficiant des nouvelles technologies, la télévision prend des couleurs et s’installe définitivement dans chaque salon comme l’autel de la religion consommatrice. Elle s’affirme dans son rôle essentiel : la production d’idoles domestiques. Les sports professionnels figureront très vite parmi les bénéficiaires principaux de ces évolutions simultanées. Parmi eux, le tennis sera le premier grand gagnant. Autrefois confiné dans des clubs privés, il était élitiste et prestigieux. Accéder à sa pratique constituait donc un signe fort d’ascension sociale. Des millions d’occidentaux (et de Japonais) y aspirent soudain quand le petit écran fait apparaître ces champions dans leurs salles à manger. En plus, c’est en gros plan. Et en couleur !

Jusqu’alors, les rares retransmissions télévisées d’épreuves sportives donnaient à deviner des silhouettes lointaines captées par des objectifs myopes. Désormais les champions de tennis débarquent chez vous en mouvement, scrutés de près par des zooms modernes, grimaçant, éructant, suant, souriant… Les promoteurs de ce sport comprennent plus vite que les autres l’intérêt du processus et s’empressent de céder les droits de diffusion. On apprend à connaître les champions, à les admirer, à les haïr ou à les aimer. Mais le tennis possède un autre avantage commercial sur ses rivaux : la femme. Celle qui joue et celle qui regarde. Symbolisée par la petite fiancée de l’Amérique, Chris Evert. La joueuse de tennis est la première sportive professionnelle vraiment admirée, à la fois pour son talent et pour son élégance. Et elle rend le spectacle sportif attirant pour la première fois à toutes les femmes du monde. Jusqu’alors le sport était une affaire d’hommes. Avec l’arrivée des femmes, il se met à parler chiffons. Les tenues de tennis se transforment en costume de ville.
Le sportswear est né.

L’IMPASSIBLE « ICEBORG »
La scène et les décors n’attendent plus que l’arrivée du héros. Ce sera Björn Borg. En 1970, il a 14 ans. Mais la célébrité n’attend pas. Plus jeune joueur de l’histoire de la Coupe Davis en 1972, plus jeune vainqueur de Roland-Garros en 1974, il est l’incarnation même de l’archétype de l’enfant prodige dont raffolent tous les publics. En tennis, il n’est pas le tout premier. Vingt ans plus tôt, les Australiens Ken Rosewall et Lew Hoad étaient déjà surnommés les « Whiz Kids », mais c’était au temps de la radio. De l’autre côté de l’Atlantique, Jimmy Connors et Chris Evert, ses aînés de quatre et deux ans, l’ont devancé de peu. Connors incarne le voyou mal aimé, Chrissie la bru idéale ; de la séduction mais du déjà vu. Borg, lui, c’est autre chose. Mais quoi ? Björn Borg. Derrière ce nom de forteresse se cache une énigme. Beau, blond, les traits réguliers, impassible, le sourire rare, peu loquace, en apparence fragile, au début de sa carrière il incarne l’éphèbe, l’ange des courts flanqué d’un écuyer grand et volubile, son coach, Lennart Bergelin, le premier de son espèce. Un ange exterminateur, doté d’un jeu nouveau.

Là encore, il n’est pas le premier à frapper le revers à deux mains, Connors et Evert le pratiquent aussi, mais, directement transféré des patinoires de hockey aux courts de tennis, son revers à lui est unique. Il l’arme très bas, comme un coup de crosse, et le finit très loin, bien au-dessus de sa tête. Son coup droit vient, dit-on, du tennis de table où le Suédois excelle. Frappé buste presque face au filet, en contradiction avec le dogme technique, il se termine en boucle de lasso. Borg peut ainsi, des deux côtés, imprimer à la balle une violente rotation de bas en haut, ce « top spin » (étrangement traduit en français par « lift ») qui jaillit à la figure de l’adversaire, le repousse, l’éreinte. Très vite, son jeu innovant provoque d’énormes dégâts dans les rangs de la concurrence. Très vite, l’impassibilité du jeune homme fascine. Les Nastase, Connors et consorts exportent sur les courts, autrefois si sélects, les mœurs des rues des grandes cités ; ils éructent, vocifèrent, cassent des raquettes. Le Suédois, lui, ne pipe mot. Le masque serein, il accepte victoires, défaites et erreurs d’arbitrage avec l’apparent détachement de l’homme idéal de Rudyard Kipling. Athlète exceptionnel, il ne transpire même pas. Il a vite fait d’incarner l’élégance, esthétique et morale.
 

Bientôt, ses adversaires le qualifient de « martien ». Les journalistes, frappés par son calme, d’« iceborg », de « cyborg » ou bien, allusion à ses succès sur terre battue, d’« extraterrestre ». On croit déceler en lui une force surnaturelle matérialisée par ses cinq titres successifs à Wimbledon encore plus que par ses six titres à Roland-Garros. Car, autant la terre battue favorise son jeu, autant le gazon devrait l’entraver. Hors court, involontairement sans doute, il a le talent de laisser planer le mystère : il ne dit rien ou presque. Ses conférences de presse se résument à : « J’ai bien bougé, j’ai bien frappé la balle » (remplacer « bien » par « mal » les jours de défaite). À son crédit, une création : celle du fameux concept fourre-tout de « pression » mis depuis à toutes les sauces médiatiques. Il n’est pas indispensable de le remercier pour ce legs lancinant.

UN NOM QUI VAUT DE L’OR
En résumé, l’équation Borg c’est jeunesse, plus talent, plus succès, plus mystère, plus beauté (traits réguliers, épaules larges, taille mince, jambes longues). Le tout donne « sex appeal », l’argument de vente numéro un pour tout publicitaire. Il suffit d’observer l’hystérie des teenagers anglaises à Wimbledon dès qu’il apparaît pour comprendre son pouvoir de séduction. Il n’échappe pas à Mark McCormack, l’agent des plus grands golfeurs US, qui prend le Suédois dans son écurie. On connaît la suite. La raquette Björn Borg de Donnay, le bandeau aux rayures tricolores et sa « petite » chemisette Fila à pressions sont les emblèmes d’une époque. Grâce à Borg, aidé par John McEnroe – son meilleur faire-valoir, puis sa Némésis –, le tennis est devenu le sport le plus « in » du dernier quart du vingtième siècle. La suite de la vie de l’homme Björn Borg fut moins réussie. Elle tourna au feuilleton pour magazines people, entre une vraie-fausse tentative de suicide, deux retours avortés, une ruine annoncée, au point qu’il aurait envisagé de monnayer les répliques de ses trophées de Wimbledon. Mais aujourd’hui l’homme a retrouvé son équilibre et son sourire énigmatique. Son nom est désormais devenu une marque mondialement connue de sous-vêtements et maillots de bain. Vous avez dit sex appeal ?

 

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