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Quand le tennis était vraiment cool
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Quand le tennis était vraiment cool

Par Manuelle Calmat, le 22 mai 2015

Où sont les nouveaux Borg, McEnroe et Nastase ? Les monstres sacrés du tennis sont plus austères que jamais et n’enflamment plus les podiums ni les créateurs. Retour sur un phénomène qui a assez duré.

En dessinant l’affiche des Internationaux de Roland-Garros de 1981, le peintre espagnol Eduardo Arroyo sait que la blondeur suédoise et le fameux bandeau tricolore résumeront à eux seuls l’icône Björn Borg. Car Borg incarne le tennis. Il prouve au-delà des courts que le tennis inspire les plus grands créateurs et les artistes du monde entier. Le photographe de mode William Klein, fan de tennis, a carte blanche cette année-là pour filmer les rencontres du court central, les vestiaires, le village des V.I.P et les tribunes. Il en ressort The French(1), un documentaire puissant qui révèle à quel point le tennis est devenu dans les décennies 70 et 80, un mode de vie, une planète sans frontières et un carrefour des passions pour la société française. Klein avouera par la suite s’être embrouillé au bout de dix minutes avec John McEnroe et avoir rencontré en la personne de Borg une machine de guerre, ce qui renforcera cette image de spontanéité et de liberté qui transparaissaient dans le milieu.
 

Pourquoi le tennis, même s’il rassemble encore beaucoup de fans, ne jouit plus de cette image de sport branché ? Même le retour en force de la Stan Smith n’a pas été associé au champion américain de tennis, Stanley Roger Smith, qui avait prêté son nom à ce modèle d’adidas. Le tennis fait un retour à la case sport d’initiés et son influence sociologique et culturelle diminue sensiblement. Manque de locomotives ? De showmen ? Joueurs un peu trop cornaqués ?
 

CARACTÈRES BIEN TREMPÉS

On se souvient de Björn Borg prenant du bon temps entre deux tournois au Studio 54 de New York, alors fréquenté par Andy Warhol, Grace Jones ou encore Truman Capote. De John McEnroe et Vitas Gerulaitis recevant une leçon de guitare électrique de Steven Tyler en personne, le chanteur du groupe de hard rock Aerosmith. Dans The French, Yannick Noah avoue d’ailleurs à son soigneur qu’il est allé faire la fête au Palace entre deux tours. Des tranches de vie exposées sans précaution, parce qu’elles n’avaient objectivement rien de scandaleux, plutôt des moments de communion. Tout ceci est bien entendu devenu impensable. Au mieux, quelques stars du sport vont concéder un selfie entre la voiture avec chauffeur qui vient de les déposer et l’entrée dans les vestiaires. Et les seules photos intimes sont des photos volées, prises au téléobjectif, qui creusent le fossé entre l’athlète et son public.
 

Au tennis comme ailleurs, ce mélange de super-héros et de rock stars contribuait à rendre ce sport incontestablement séduisant et addictif. Le ténébreux Borg rappelait Conan le Barbare, avec ses bandeaux aux poignets en guise de bracelets de force. McEnroe, dont la moue adolescente lui donnait des airs de chanteur de metal, évoquait un Hulk à l’humeur instable. Ils avaient quelque chose de rassurant. Ou pas. À chaque match de Jimmy Connors on s’attendait à sa mine renfrognée. Le facétieux Ilie Nastase était capable de blagues comme de gros coups de gueule et amusait toujours la galerie. Combien de raquettes brisées – comme des guitares à la fin d’un concert –, de balles envoyées dans le décor ? Les spectateurs assistaient à des dramaturgies en cinq actes et se sentaient pris à partie. Autant de supplément d’âme pour les amoureux de ce sport.

 

LES ANNÉES REBELLES

La génération Borg était fougueuse, celle de Federer est prudente. Conséquence, le potentiel romanesque peine à se révéler. Alors que la rivalité Borg-McEnroe a noirci des pages, celle entre Martina Navratilova et Chris Evert a symbolisé – en façade – l’affrontement des deux blocs Est/Ouest jusque sur la terre battue. Dans le film de William Klein, chose impensable de nos jours, le téléspectateur peut même voir les joueuses s’échanger – en petite tenue de surcroît – leur sèche-cheveux, repasser leurs jupettes ou jouer au backgammon entre deux averses. Avec en gentil organisateur Ilie Nastase en train de mimer un gorille sur le dos du masseur kinésithérapeute dans un éclat de rire général. En contraste, l’image aseptisée d’un Nadal ou d’un Djokovic manque cruellement de chair.
 

« Entre les années 75 et 85 », explique Patrick Clastres, professeur en sciences sociales et directeur de recherche en histoire du sport à Sciences Po Paris, « on assiste à une moyennisation de la société française et à l’accession de cette classe moyenne à des sports comme le tennis. De sport de distinction réservé aux fils de pharmaciens, dentistes, aux bourgeois en somme, le tennis s’est développé dans d’autres couches de la société. Ces nouveaux pratiquants se sont reconnus dans des joueurs eux-mêmes issus de la middle class et l’identification a pu se faire. Les jeunes trentenaires, quarantenaires issus du baby-boom ainsi que leurs enfants ont adopté la mode vestimentaire des joueurs et même le style de leurs coups. » Des looks reconnaissables, mais aussi des styles de jeu diamétralement opposés comme le lift de Borg, le service-volée de McEnroe, les revers « coups de canon » de Connors en fond de court et, plus tard, les retours gagnants d’Agassi pimentaient les rencontres. « Je me souviens de la première fois où j’ai vu Björn Borg jouer, c’était en 1974 », raconte François Luciani, réalisateur et joueur invétéré. « Il avait moins de 18 ans et a battu Manuel Orantes. C’était une opposition de styles entre un tennis de “cristal” joué par l’Espagnol et un tennis de fond de court et de lift pour le Suédois. C’était déjà le signe que le tennis sortait de son carcan bourgeois, un peu trop élégant, et qu’il allait devenir populaire. On avait affaire avec Borg à un jeu concentré, endurant et efficace. Très vivant en somme. » Un tennis qui allait monter en puissance avec cette génération de champions, ponctué de clashes, d’alliances et de guerres intestines rythmant les saisons.
 

« L’idée même du dérapage, de la rébellion dans le sport et en particulier dans le tennis, n’existe plus », déplore Jay Smith, journaliste, éditeur et directeur artistique de l’agence BlackRainbow (BKRW), spécialisée dans la street culture. « Les joueurs actuels, comme Nadal ou Djokovic, ne cherchent pas à dénoter, ils cherchent juste à être les meilleurs, ce qui n’est pas forcément inspirant pour les créateurs » poursuit-il. La finalité du champion serbe est tout aussi révélatrice : « Je vais continuer à faire ce que je fais, avec le même état d’esprit, la même routine du quotidien, parce que c’est cela qui m’a amené au niveau où je suis », expliquait Novak Djokovic à l’issue du tournoi de Miami en avril dernier. Il est difficile de faire rêver lorsque la légende peine à se construire.

 

RAISON ET PERFORMANCES

Pour qui bat le palpitant des jeunes générations aujourd’hui ? Pas pour Björn Borg (quoique), mais pas pour Nadal ou Djokovic non plus. Leurs contrats sont certes phénoménaux, mais leur cœur de cible s’est déplacé. « Roger Federer apparaît dans des publicités pour les montres Rolex ou pour la gamme de produits Gillette, ce qui n’est pas forcément lié à la mode proprement dite », explique Benoît Lozé, directeur du planning stratégique chez Havas. « De même, Novak Djokovic, en s’associant à Gerblé, fait valoir un régime alimentaire sans gluten qui lui a permis de devenir numéro un, mais là c’est juste la recherche d’une performance » décrypte le publicitaire. En somme, les joueurs de tennis sont choisis davantage (‘ suite page 82)
pour leur incroyable palmarès que pour l’histoire qu’ils racontent. « Lorsque Novak Djokovic représente Uniqlo, il vante une fonctionnalité, une technicité dans les matériaux, et en cela il colle parfaitement à l’image que l’on se fait du tennis actuel. » En gros, il renvoie une image raisonnable, ronronnante, qui complique la tâche des publicitaires.
 

Dans les années 1980, on se précipitait sur la dernière basket d’Ivan Lendl ou de John McEnroe. Dès qu’elles sortaient en magasin, vous pouviez être sûrs qu’elles étaient déjà aux pieds de tous les kids. Aujourd’hui, qui porte des Nadal ou des Federer, à part pour jouer au tennis ? Personne... Il y avait une dramaturgie pendant les matchs. On attendait que McEnroe brise sa raquette en deux, que Noah fasse son coup entre les jambes ou même, plus tard, qu’Andre Agassi entre sur le court avec son short en jean neige et ses cheveux longs. Si Björn Borg a choisi la marque italienne Fila, ce n’est pas par hasard. « Cette ligne était slim et près du corps et ça me plaisait » confie-t-il lors du lancement il y a quelques années d’une ligne de sous-vêtements cosignée avec John McEnroe. Björn Borg était l’incarnation du cool. Il avait adopté tout l’art de vivre de la parfaite rock star. L’argent, les filles, la visite des capitales, les voyages en avion. Un côté showbiz, play-boy et légèrement hippie... Il alimentait les paradoxes. Il a fait de son bandeau un symbole, comme Polnareff avec ses lunettes blanches. Cette capacité à se distinguer n’est valable qu’avec des personnalités qui dégagent une aura exceptionnelle.

 

LA RELÈVE ?

En introduisant dès 1974, à partir de la gouvernance de Philippe Chatrier à la tête de la Fédération Française de Tennis, la dimension professionnelle aux tournois du Grand Chelem, le tennis a connu un vrai tournant. À l’instar du circuit américain, l’ère Open gagne l’Europe et les joueurs ont davantage de revendications. Chaque exposition médiatique peut être source de gains, mais aussi de pertes financières. Plus que jamais, les tennismen ont à défendre leur gagne-pain et les caractères se renforcent. « C’est aussi à cette période que le tennis est devenu un sport télévisuel fort », ajoute Patrick Clastres, professeur de sociologie du sport. « La guerre des logos, et à travers elle la guerre des marques, s’accentue. Pour ces dernières, il s’agissait de créer une offre allant au-delà du simple short blanc et du polo assorti. Fila était une petite entreprise familiale du Piémont et elle a trouvé en Björn Borg une belle opportunité de se faire connaître. Il portait les cheveux longs, comme beaucoup d’hommes de l’époque – surtout dans les classes moyennes –, et la meilleure manière de les discipliner était le bandeau aux couleurs de la marque affublé du logo avec son grand F. »
 

Tout comme Nike, Lacoste, Puma ou encore Fred Perry ne baissent pas les bras et marient encore la mode au tennis. Adidas lance dans quelques jours, lors des Internationaux de Roland-Garros, une nouvelle basket fleurie Y3 imaginée par Yohji Yamamoto et portée par Jo-Wilfried Tsonga. Une collection qui, selon le créateur japonais, est née d’un désir « de faire du sportswear élégant et chic ». Dans la génération actuelle, les sœurs Williams détonnent, font parfois rosir quelques pommettes sous les canotiers ou dans les loges de Roland-Garros et apparaissent à la une du Vogue US du mois dernier, suggérant à la mode féminine de s’inspirer davantage des courbes fit et athlétiques. Quelques silhouettes à fort potentiel rock’n’roll se détachent également chez les hommes, comme le Letton Ernests Gulbis et ses déclarations sur ses gains à Roland-Garros, perdus aussi sec au casino, ou encore l’Australien Bernard Tomic, capable sur les courts comme dans ses virées nocturnes du meilleur comme du pire. Mais pour l’heure, aucun champion de tennis actuel n’arrive à la cheville des anciennes stars du circuit.

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