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L'enfant terrible du surf
Jérémy Florès

L'enfant terrible du surf

Par Jawaher Aka , le 01 juin 2015

Si son talent met tout le monde d’accord, sa personnalité ne fait pas toujours l’unanimité. Après deux saisons décevantes, Jérémy Florès aspire de nouveau à l’excellence. Joies et peines d’un compétiteur engagé au surf.

Coolangatta, Queensland, Australie. Le paradis des surfeurs. Le vrai. Celui qui nargue l’usurpateur Surfers Paradise, dont les tours à l’horizon regardent avec jalousie le flot de planches se disputant la priorité à Snapper Rocks. La plage n’aspire ni au glamour, ni à la détente. Ici, on se baigne utile. Personne sur le sable. Tout le monde est à l’eau. Jaune, vert, bleu, rouge, le zinc marbre les visages des surfeurs les plus sages. Sur la bien nommée Gold Coast, on se protège d’un soleil plus dangereux qu’ailleurs. Début mars, le World Champion Tour, le championnat du monde de surf, débute ici. Pros et amateurs se mélangent. Et se défient. L’occasion est inouïe. Mick Fanning, Josh Kerr, Joel Parkinson ont grandi ici. Les anciens du Tour y vivent toujours. Comme Wayne « Rabbit » Bartholomew. Jérémy Florès vient de le croiser. Échanges respectueux entre professionnels à quelques jours de la compétition. Banalités polies entre voisins. Quand il n’est pas à Capbreton ou à Hawaï, le surfeur français est à Coolangatta. Le temps des trois premières compétitions du Tour qui se déroulent sur les côtes australiennes. « C’est l’un des spots les plus populaires au monde. J’y ai surfé très jeune » précise-t-il.

 

Le prodige du surf français

À l’âge de 9 ans, le Réunionnais Jérémy Florès – père lyonnais, mère malgache – entre dans l’histoire du surf en devenant le plus jeune surfeur sponsorisé. Son contrat de cinq ans signé avec Quiksilver lui permet de s’installer une partie de l’année en Australie, fournisseur de l’un des plus gros contingent de l’élite mondiale. À 10 ans, le prodige a déjà gagné toutes les compétitions internationales de moins de 15 ans : championnat de France, championnat d’Europe Minimes, championnat d’Europe Cadets. En 2005, il obtient le titre de champion d’Europe Pro Juniors. Nouveau record en précocité à 19 ans, quand il devient le plus jeune surfeur de l’histoire à intégrer l’élite avec les honneurs d’une première place sur le WQS, circuit qualificatif pour le WCT. Cette année-là, il sera le seul Français mais aussi le seul Européen du Tour.

À l’unanimité, le monde du surf salue la force mentale de ce nouveau venu dans l’élite mondiale. À Tahiti, Jérémy a éliminé en huitièmes de finale le n°1 Kelly Slater. La presse française s’emballe et lui prédit un titre de champion imminent. Les années suivantes, Jérémy réussit à se maintenir dans le top 10 et continue ses exploits sur les vagues. En 2010, il gagne le Pipe Masters à Hawaï, épreuve légendaire du circuit mondial. En 2011, il rejoint le club très fermé des surfeurs ayant obtenu deux fois 10 points à des vagues d’une même série, sur l’épreuve de Tahiti. Dans la foulée, il repart avec le premier Andy Irons Award qui récompense le surfeur le plus engagé. Cette récompense le place parmi les meilleurs tube riders de la planète. « Il est tellement bon dans les grosses vagues. Il a une confiance que la moyenne des surfeurs n’a pas dans les vagues puissantes. Il prend des risques là où peu oseraient se lancer » salue Richie Porter, chef juge sur le WCT depuis 2010.

 

L’enfant terrible du surf mondial

Fort de ce palmarès, Jérémy Florès devient rapidement l’ambassadeur du surf français et européen dans l’élite mondiale. Un titre symbolique qui sacralise beaucoup d’attentes et notamment un comportement exemplaire. Or, Jérémy a la défaite mauvaise. De son propre aveu, il est « tellement compétiteur, que perdre une série [le] rend fou. Il m’arrive de ne pas sortir de ma chambre pendant trois jours, je suis sur les nerfs, personne ne peut me parler ». Le problème, c’est que ses déceptions débordent parfois de la sphère privée pour s’exprimer violemment en public. Au mieux, quelques planches ne survivent pas à ses colères à la sortie d’une série manquée. Au pire, il s’en prend aux juges de la WSL (World Surf League, autrefois ASP). Bras d’honneur et propos fleuris. Certains l’excusent sans conditions, d’autres le rappellent à l’ordre. Le Français a gagné sa place au panthéon des surfeurs les plus punks du WCT, aux côtés d’Andy Irons, Sunny Garcia et Bobby Martinez. Même si, contrairement à ses homologues, Jérémy s’excuse. Car bien qu’il ait du mal à se retenir « quand il y a une injustice », il sait aussi faire amende honorable. Comme à Hossegor, lors de son premier WCT en 2007. Après avoir salué d’un bras d’honneur la note que lui attribuent les juges sur sa série contre le Sud-Africain Greg Emslie, il regrette publiquement et affirme que ce qu’il s’est permis n’est pas du tout professionnel... Tout en précisant qu’il s’est mis trop de pression et qu’il a le sentiment d’être sous-noté depuis le début de la saison.
 

Et en effet, la saison avait plutôt mal commencé. Nicolas Dazet, directeur marketing de Quiksilver, se souvient de la première étape du premier championnat de Jérémy. « Les juges lui ont oublié une vague. En cinq années à suivre le Tour, je n’ai jamais vu ça. » En huitièmes de finale contre l’Australien Josh Kerr, les conditions météo sont mauvaises et gênent la visibilité. Jérémy prend un tube court, mais technique. Sous la tente des surfeurs, on applaudit, mais il obtient seulement 3,5 points. Kelly Slater et Joel Parkinson s’étonnent et se succèdent dans la tour des juges pour plaider le cas Florès. La note est maintenue. À l’époque, seul un timide « menteur » échappera à Jérémy face à Perry Hatchett, alors chef juge de l’ASP, mais la défiance vis-à-vis des juges est amorcée et à l’avenir, Jérémy ne fera pas preuve de la même retenue pour dire ce qu’il pense des notes quand elles ne lui conviennent pas. Au prix de quelques amendes et de plusieurs accrocs à son blason d’ambassadeur du surf français et européen.



Il n’arrivera jamais à se créer un personnage. Il est authentique. Ça le rend intéressant. Il n’est pas lisse comme beaucoup de surfeurs du Tour.

En 2011, la réputation de Jérémy est de nouveau ternie par une bagarre aux côtés de l’Hawaïen Sunny Garcia, sur le spot d’une compétition du WQS, à Burleigh Heads, en Australie. La scène est filmée. Elle montre Jérémy et Sunny frapper un homme à l’eau. Les images font le tour des télés et du web. Les blessures du gars sont exhibées devant les caméras et les commentaires dénoncent les voyous qui polluent le surf professionnel, Sunny Garcia en tête, déjà sanctionné en 2007 pour une bagarre à Pipeline à l’issue de laquelle le Brésilien Neco Padaratz avait dû se rendre sur le site de la compétition sous escorte policière. Jérémy se défend dans la presse et sur son site internet en expliquant qu’il n’a pas donné le premier coup et que Sunny défendait seulement son fils pris à parti. L’ASP sanctionne : 10 000 dollars d’amende et six mois de suspension pour l’ancien champion du monde Sunny Garcia. 5 000 dollars et une disqualification sur une épreuve pour Jérémy. Plus un procès en sorcellerie WolfPak (surf gang hawaïen – ndlr) lancé parce qu’on l’a vu trop souvent traîner avec Andy Irons et Sunny Garcia.

 

Je t’aime moi non plus

« J’ai toujours réalisé que je vivais un rêve. Mais ce qu’il y a autour, les sponsors, les demandes médias, les critiques des fans... Tu te fais constamment juger. Tu n’as pas le droit à l’erreur. Je sais qui je suis. J’ai un caractère assez dur. J’ai besoin de dire les choses telles que je les ressens. Mais à un certain niveau professionnel, tu n’as plus le droit, tu dois te montrer un peu “fake”. On ne t’autorise pas à être toi-même » regrette Jérémy. « C’est à la fois ce que j’aime et ce que je déteste chez lui : il ne va pas se forcer à être quelqu’un qu’il n’est pas » confirme Nicolas Dazet. « Il n’arrivera jamais à se créer un personnage. Il est authentique. De nombreuses personnes le détestent. Mais beaucoup l’aiment aussi pour ça. Ça le rend intéressant. Il n’est pas lisse comme beaucoup de surfeurs du Tour. »

Parmi ceux qui « l’aiment aussi pour ça », Johanne Defay, jeune réunionnaise parmi les dix meilleures mondiales qui, malgré ses performances, ne trouve pas de sponsor. « J’ai pris la défense de Johanne (dès 2013 – ndlr) parce qu’elle se donne à fond et je sais ce que c’est. Il n’y a pas une marque pour la soutenir, alors je l’aide financièrement pour qu’elle puisse souffler un peu, qu’elle n’ait pas à ne penser qu’à l’argent. » Pour Derek Rielly, sarcastique journaliste australien, co-fondateur de Stab Magazine et du site Beachgrit.com, « il faut distinguer ce qu’est Jérémy sur le Tour et ce qu’il est dans la vie. Sur le Tour on le connaît irritable, il est perçu comme un mec qui passe son temps à se plaindre, qui entretient un complexe de persécution. Il ressemble beaucoup à Andy Irons sur certains points. Il exprime ses sentiments sans retenue. Il ne sait pas dissimuler. Je trouve ça génial. Mais ça fait chier les gens. » Et particulièrement les juges de la WSL. « Je me suis calmé, j’ai progressé. Quand l’an dernier (en 2014 – ndlr) j’ai perdu ma série à 0,02 point à Jeffreys Bay, en Afrique du Sud, c’était la sixième fois que ça arrivait depuis le début de la saison. J’ai applaudi le résultat dans l’eau, je suis sorti et je suis directement monté voir les juges. » Jérémy s’est calmé mais la courtoisie n’est visiblement toujours pas d’actualité et il écope d’une suspension de quarante jours qui le prive des étapes du WQS et du WCT sur cette période. « J’ai manqué mon épreuve préférée (Teahupoo à Tahiti – ndlr), celle dans laquelle je me sens bien et qui aurait pu me faire rattraper des points dans la compétition. » Son classement est déjà mauvais. Pour la première fois, sa place dans l’élite mondiale est menacée.

J’étais comme un robot : faire les compétitions et rester dans le top 10 mondial. Je faisais ce qu’il fallait mais pas forcément ce que je voulais. 

Vague de doutes

Depuis deux saisons déjà, Jérémy n’est plus à la compétition. Il a perdu son arrogante capacité à se maintenir au meilleur niveau. En 2013, il passe du top 10 au top 20. En 2014, il commence la saison avec de mauvais résultats. Sa suspension risque de lui coûter son maintien dans l’élite mondiale. « C’est allé progressivement. J’ai changé mon corner, mon entraîneur (Yannick Beven – ndlr), je me suis séparé de ma copine avec laquelle je suis resté six ans (la surfeuse brésilienne Bruna Schmitz – ndlr). Ça faisait beaucoup de nouveautés. Je ne pouvais pas tout gérer parce que je suis sur le Tour non-stop. J’étais comme un robot : faire les compétitions et rester dans le top 10 mondial. Je faisais ce qu’il fallait mais pas forcément ce que je voulais. Je n’étais pas lassé par le surf mais par la compétition. Je n’avais plus la même concentration, ni la même hargne qu’avant. Or, c’est l’élite mondiale, tu ne peux pas te permettre de le faire à moitié. » « On sentait arriver le malaise. On connaissait le risque » confie Mikaël Picon, qui a longtemps joué le rôle de grand frère pour Jérémy chez Quiksilver. « Jérémy a été très précoce, tu sais qu’à un moment donné ça ne peut pas continuer. Tout ne peut pas toujours bien se passer. À 22 ans, il avait presque tout prouvé. Il lui manquait juste le titre mondial. Son adolescence, il l’a passée en même temps qu’une carrière professionnelle. »
 

Le prodige sur les épaules duquel tous les espoirs du surf français et européen reposent remet tout en question, cherche un nouveau souffle. « Tout est allé pour moi tellement plus vite que la normale. Je me suis entraîné très jeune. J’ai toujours été concentré. J’étais dans ma bulle. Comme si tout était naturel. » Le burn out est aussi une possibilité pour ces enfants chéris du sport payés à courir les spots paradisiaques. Il semble d’ailleurs s’en excuser en répétant qu’il est conscient de sa chance. Syndrome de l’athlète à qui on en veut de faire un métier passion et qu’on rappelle à l’ordre de la normalité. Ne jamais se plaindre, encaisser sans mot dire. « J’en ai parlé avec Tom Carroll et Kelly Slater. Ça m’a fait du bien. Ça m’a rassuré de savoir que d’autres étaient passés par cette période noire. Kelly a arrêté trois ans alors qu’il était au top. Il m’a raconté que, comme moi, il détestait mettre un lycra. Il détestait le surf et la compétition. » Le surf de Jérémy n’a jamais été aussi bon, mais il passe son temps à douter. Son sponsor l’écoute, l’invite à consulter des spécialistes. Il lui propose même d’abandonner la compétition un temps pour faire du free surf. Un film. Quoi qu’il décide, Quiksilver est derrière lui. « Comme Kelly, j’ai eu envie de faire un break, sauf que je ne peux pas me le permettre. Je ne suis pas le chouchou américain. Je viens de rien et j’ai travaillé très dur pour arriver à ce niveau. Je n’étais pas prêt à jeter l’éponge. Trois ans plus tard, ça allait être très dur de revenir. On ne me ferait pas de cadeau. »
 

L’heure est à la réflexion. Il cherche. Il teste. Son père, qui l’entraînait plus jeune, redonne son avis techniquement. Ils montent une salle de sport à Hossegor, la JF Fantasy Factory, avec une rampe de skate et un bac à mousse pour travailler ses airs. Il se reconstruit sentimentalement (avec Hinarani de Longeaux, Miss Tahiti 2012, 1re dauphine Miss France 2013). Il trouve des planches mieux adaptées à ses nouvelles manœuvres de surf. Il pose les bases d’un nouveau départ. En six mois, il se refait même une silhouette en passant au régime sans gluten, inspiré par la lecture du livre de Novak Djokovic, et se met au yoga – « c’est bien pour quelqu’un de très nerveux comme moi, ça permet de canaliser ». Et il profite de la vie. Voyager. Rencontrer de nouvelles personnes. Profiter de sa famille. Quitter le landernau du surf. Respirer. « On l’a encouragé à prendre du temps » raconte Nicolas Dazet. « L’avantage du surf, c’est que tu n’as pas besoin de faire de la compétition pour être populaire. Dane Reynolds en est l’exemple. Ça nous était égal qu’il arrête. Au contraire. Mais c’est un compétiteur. Il nous a facilité la tâche. Il voulait retrouver le circuit. »

 

Florès, année zéro

La suspension imposée à Jérémy en août dernier par la WSL après l’incident de Jeffreys Bay est l’occasion pour lui de faire une pause. Il part à Tahiti pour un shooting avec Quiksilver et en profite pour passer du temps avec les jeunes free surfeurs maison et apprendre de nouvelles manœuvres avec eux. « Ils ont l’esprit plus ouvert. Ça m’a fait du bien de surfer avec eux. Je ne surfais plus pour impressionner qui que ce soit ou avoir de belles notes, je surfais vraiment pour moi. Je me suis éclaté. » Il réalise par la même occasion que ce qu’il aime, c’est la compétition. « Je me suis rendu compte que c’était ce que je voulais. La suspension m’a remotivé. » Quand il revient sur le Tour, il est au plus bas dans le seeding. « Je me suis dit que si je me requalifiais, je reviendrais de loin. Je me suis fixé ce petit challenge en fin d’année et j’ai réussi à me requalifier de justesse. C’était ma revanche. » Il finit la saison 2014 33e sur 36. « J’ai décidé de reprendre tout à zéro en 2015, de laisser derrière moi tout ce qui s’est passé ces deux dernières années. » Deux mois plus tard, toujours en Australie, à Bells Beach, Jérémy gagne son premier heat de la saison contre l’Australien Taj Burrow et le Brésilien Wiggolly Dantas, tous les deux 5e au classement. Le meilleur semble de nouveau être d’actualité. « Il a un talent incroyable. Il l’a prouvé pendant longtemps. Mais il ne s’est pas encore autorisé à démontrer toute l’étendue de son talent. J’en suis convaincu » analyse l’ancien champion du monde Tom Carroll. Si l’heure semble aux changements et aux lendemains qui chantent, Jérémy ne s’aventure pas à faire des promesses qu’il ne saurait tenir. « Je ne peux pas totalement changer ce que je suis. » Jérémy ne sait définitivement pas mentir.

 

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