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Drôle d’oiseau
Loïck Peyron

Drôle d’oiseau

Par Stéfan L'hermite , le 29 juin 2015

Voyage terrestre avec Loïck Peyron, parrain de l’édition 2015 des Voiles de Saint-Barth. Qui se cache derrière le visage de ce skipper heureux ?

«Les autres c’est déjà pris, j’essaie d’être moi » professait Oscar Wilde. Loïck Peyron, qui est déjà lui, aurait aussi aimé être Marco Polo, vénitien et premier véritable globe-trotteur. Il est arrivé sept bons siècles trop tard, un 1er décembre 1959, alors qu’en général il se pointe toujours le premier, notamment dans les ports où s’achèvent les courses transatlantiques ou planétaires. Simple extrait de son CV : Captain Peyron a par exemple cumulé trois succès sur la transat anglaise. Marco Polo, c’est donc trop tard, mais il essaie quand même. Voyager, explorer, découvrir et raconter. Loïck Peyron est très fort. Il suffit de le suivre à la trace pendant les Voiles de Saint-Barth, sautant d’un bateau à l’autre, pour s’en convaincre. Il sait dilater le temps, le remonter, l’avancer. Le présent est trop court. Il est « multidimensionnel ». Il multiplie ses existences, change d’habit et d’époque, virevolte dans l’espace et le fluide. Il s’offre tellement de choix qu’il peut s’attarder là où il déniche le bonheur. Belle vie. Bien joué. Il n’a ja, ja, jamais chaviré, sinon de bonheur.
Au printemps, Loïck Peyron voguait sur un bout d’histoire en bois et résine de moins de 12 mètres, copie jaune du mini-multicoque libellule nommé Olympus Photo qui, avec Mike Birch à la barre en 1978, feinta de 98 secondes les mastodontes monocoques, pour ouvrir le palmarès héroïque de la Route du Rhum. Le sieur Peyron s’était laissé pousser la barbichette blanchâtre de vénérable Père Fouras, contant et re-contant sa belle histoire, son retour vers le passé, la navigation sereine et lente au sextant, moulant dans de sublimes oraux la lettre gothique pour embellir son éloge de la lenteur. « J’aime bien retrouver des sensations ancestrales » résume-t-il.

Il avait dégoté l’occasion, menacée de péril par les effluves de l’humidité, au fond d’une rivière anglaise, vers Plymouth. Son indéfectible ami, Jean-Baptiste Le Vaillant, dit Jean-Bapt, qui n’est pas corsaire malouin mais maître voilier, était le compagnon bienheureux du premier voyage transmanche revival, qui ressemblait à un renflouement. « Le matin on l’a nettoyé. En fin d’après-midi, on s’est dit qu’on allait faire un bout d’essai pour voir si le bateau était en forme et revenir prendre une bière. Finalement, on a poussé trente heures jusqu’à Vannes, à la lampe frontale, à six ou huit nœuds pas plus, complètement sous l’eau. Du costaud, mais la beauté de la navigation simplifiée, sans capteurs, sans téléphone, sans se dire plus de trois mots. Y a juste en apercevant la Bretagne que j’ai suggéré à Loïck de faire escale au Conquet pour vider le bateau qui commençait à être plein de flotte. Il m’a répondu qu’il y en avait autant dans le flotteur droit que dans le flotteur gauche, que ça équilibrait. C’était un peu fou pour des vieux. »

Il allait où comme ça, le père Peyron, sinon à contre-courant, remontant les années, visant dans sa lorgnette, peut-être pas Marco Polo, mais au moins un passé révolu qu’il n’avait pas totalement vécu, lui qui oublie que les psys assènent que l’homme n’est jamais complet. Il allait au chantier retaper le frêle esquif avec amour, artisanat et bonnes volontés, mendiant les supports au nom de l’histoire. Olympus n’a pas voulu rafraîchir le nom d’antan d’une obole pourtant évidente, alors il l’a appelé Happy, entraînant tout le monde dans sa danse heureuse. Et puis soudain, un midi, comme une main maladroite soulève le bras du tourne-disque, cette musique-là s’est interrompue dans un grésillement. Le « grand bleu » remplacerait le « petit jaune ». Une autre histoire s’imposait, changement de cap total, demi-tour, révolu le passé, surf vers le futur. Sur le pont en bois d’Happy, condamné au ponton au Pouliguen, il a laissé une paire de pantoufles. Il a snobé ceux qui faisaient offre pour monter dedans. Il s’est gardé cette histoire pour dans quatre ans, à l’aube de sa retraite.

LA ROUTE DE LA CHANCE
Au même printemps, barbe relissée façon comex de Banque, Loïck Peyron empoigne la barre d’un maxi en carbone de 31,50 mètres, coloré de bleu par son affréteur, Banque Populaire. Le grand écart, passé recomposé, futur parfait. Mal aux adducteurs, même pas mal à la bouche. Loïck sait contorsionner les mots. « J’adore changer d’avis. C’est un luxe considérable. C’est du bon opportunisme. Le vent change, le marin aussi. On est fait pareil. C’est dommage de s’arc‑bouter sur une certitude, non ? 
Secrètement, avant Noël, il avait déjà essayé le grand bleu. Il avait débarqué ravi mais contrit, lui qui avait précédemment juré que plus jamais il ne se risquerait en solitaire sur de tels engins à renversement : « Quand même, si j’étais plus jeune... » Six mois plus tard, le plus que quinqua était un peu plus vieux quand Armel Le Cléac’h, le skipper attitré de 37 ans, s’entailla la main – que c’est idiot – en lavant sa banale berline. Peyron naviguait alors pépère sur son petit jaune vers Houat quand le téléphone sonna. Banque Pop’ cherchait un remplaçant et pas un autre que lui. Il a dit non. C’était multiplier la vitesse par trois. Puis il a dit oui. C’était une trop belle opportunité.

Car il y a ceci d’étrange dans le CV de Loïck Peyron qu’il n’a pas tout gagné. Il manque alors à son interminable liste, sans que ça se sache trop, le triptyque absolu qui fait triquer la voile à la française : La Solitaire du Figaro, Le Vendée Globe et La Route du Rhum. Il paraît que ça n’entame pas sa béatitude. « Je suis beaucoup plus fier de dire que j’ai plus perdu que gagné », feinte t-il, « on apprend tant en perdant. »
Hum, hum ! Autopersuasion ou sincérité absolue ? Ronan Lucas, le patron de l’écurie Banque Populaire, reconstitue un bout du dialogue du moment entre le demandeur et l’hésitant :
–Tu ne peux pas passer à côté de la Route du Rhum, tu cours après depuis tellement de temps.
– Je m’en fous de ça.
– Je ne peux pas te croire.
Six fois déjà il avait essayé, trois fois il avait cassé, zéro fois il avait atteint le podium. Une nuit de réflexion plus tard, hop ! il changeait d’histoire et de livre. « La première question était : est-ce que j’en suis capable ? » Il aurait dû faire dernier de la Route du Rhum sur le petit jaune ; il fera premier sur le grand bleu. L’épopée merveilleuse a changé. Il l’a racontée tout aussi parfaitement. « Je bats aussi le record, c’est anecdotique, c’est la cerise sur le bateau. »
Marco Polo avait dicté Le Livre des Merveilles. Loïck Peyron le poursuit à sa façon. Enluminures et aventures. Radio ponton évoque un chèque minimum de 250 000 euros. C’est peut-être plus, et ça les vaut encore. C’est comme des contes sans virgule à changer, c’est beau, c’est entraînant. On y croit. C’est bien un nouveau Livre des Merveilles.

PETIT LOCH
Dans ce paysage enchanté, Loïck Peyron est un oiseau phénoménal. Une sorte de passereau élégant et gazouilleur, qui se pose de mât en mât sous le soleil et les projecteurs, qui s’envole pour ailleurs quand s’annoncent les nuages gris et qui, au passage, tourne les pages. Un certain art du bonheur. Bambin, il avait été surnommé « Petit Loch ». C’est rivière en breton, mais ça fait vraiment nom d’oiseau. En mer, d’ailleurs, il murmure à tout ce qui vole. Il y a des témoins, comme Jean-Pierre Dick, compagnon de course (et de victoires) en doublette (‘ suite page 90)
le temps d’une transat et d’un tour du monde. « Il a un truc. Il attire les oiseaux par je ne sais quel phénomène. Il a des gestes, des bruits, des attitudes qui lui permettent d’entrer en contact, de les recueillir, de les approcher. Il en est quasiment à dialoguer avec eux. » Loïck Peyron évolue dans un espace temporel et dimensionnel, en quête d’harmonie. Il s’enivre de la rose des vents. Il ne vit pas sur terre, il s’y pose parfois. Il est insaisissable.

Entre Le Pouliguen et La Baule coule une mer. Petit Loch s’en allait parfois en classe, dans un lycée baptisé Grand Air, en dériveur qui tire des bords de fuite. Son oncle Jean-Yves Terlain était un sacré marin d’eau salée, une gueule, un pionnier, capitaine d’un géant magnifique nommé Vendredi 13. Son grand frère, l’élégant Bruno, serait recordman de l’Atlantique et du tour du monde en équipage. Son benjamin, l’échevelé Stéphane, oserait l’Atlantique en planche à voile. Son père, qu’il surnommait « le commandant », tête de pont de superpétroliers, a vite compris que la meilleure façon d’éduquer le fiston était de lui faire prendre son envol avec un coup de pied dans les fesses, pour le virer des bancs de l’école et l’envoyer sur les bancs de sable puisque seul le grand large l’attirait. « J’étais un branleur avec une éducation de jésuite. Je ne rêvais que de battre l’ancienne génération des skippers blazer-cravate » confessa-t-il dans un Libé d’un autre siècle.

Depuis, il vit sur des coques en matières allégées, ou mieux, sur des foils, ces appendices qui suspendent les bateaux au-dessus des flots. Mais il règne aussi sur une bien belle maison ourlée par les flots bretons, une Méhari et une BMW, une ruche, tout plein d’ordinateurs, un rasoir pour se modeler la barbe, des jouets pour grands, une femme et quatre enfants qui font une famille formidable. Le matin il commence toujours pas regarder le sens de la girouette.
Il n’a rien volé, il a juste volé. Il a pris les vents, il s’est inventé. Il a décidé que la vie serait légère, aérée. Il n’a même pas eu à fréquenter l’école. Il a l’instinct, dans le geste de marin, dans l’expression orale. À l’aise. C’est presque facile quand on est ainsi doté.

UN LONG FLEUVE TRANQUILLE
1982. Route du Rhum initiatique entre Saint-Malo et la Guadeloupe. Son bateau de récup’ le promet aux etc du classement. Ce seront 21 jours de beaux mots qui lui offriront, sur les ondes, le premier prix de la com’. Sur l’eau, il est 17e. « J’avais un modeste bateau, il fallait bien exister autrement. »
1989. Vendée Globe, Les Sables-Les Sables. Il embarque des petites caméras sans trop savoir ce qu’il va en faire. Il joue du piano assis, entend les premiers cris de sa fille nouvelle-née baptisée Marie-Kerguelen, redresse le bateau de Philippe Poupon, adversaire sur le flanc, repère une île arctique nommée Peyron, balance les pellicules à ses frangins au passage du cap Horn. Le film est génial, gai, alerte et tournera lui aussi autour du monde. Au final, Titouan Lamazou le devance d’un jour, mais le second et le premier descendent ensemble les Champs-Élysées, et Peyron passe sa tête dans toutes les télés, formidable client, conteur et content. « Je crois que j’aime séduire. J’aime vivre heureux et caché, mais je suis dans un spectacle. »
Il embarque le peuple car il est comme la machine de Boris Vian qui distribuait du bonheur, car il ne pleure pas, car il ne se plaint pas, car il sculpte la joie. « Le marin ne fait que choisir sa souffrance » serine t-il. « Jamais je ne dramatise, au contraire. Je ne suis pas un acteur, je suis sincère, je suis peut-être un bon communicant. »

Son dernier essai au Vendée Globe, en 2008, à bord de Gitana Eighty, le voit pointer devant seize jours durant. Avant que le mât ne lui tombe sur le ciboulot. Il a peut-être pleuré hors caméra. Il a préféré ironiser sur son bateau étêté, esquif de mauvaise fortune devenu « une galère d’Ulysse ». Il n’a pas perdu son almanach à bons mots, juste une course et un mât. Comme il dispose alors de temps avant de toucher la côte, sa table à cartes devient table à dessin. Il se remet aux crobards, pas forcément mécontent d’avoir de la page blanche devant son cortex en ébullition perpétuelle. Il dessine tout le temps. Des clubs de golf, des lits d’enfant, des mécanismes de montre, des bouts de bateaux, des tout et des pas n’importe quoi. Il dessine comme dessine un enfant. Il dessine sa vie avec des soleils partout. Les psys disent que l’enfant heureux dessine. Heureux homme. Qui aime rendre heureux les autres. Qui ne se complique pas la vie. Qui ne la complique pas aux autres.

CAPITAINE MERVEILLE
Avant le Rhum triomphant en 2011, il lui fut offert – aussi au dernier moment, et déjà avec Banque Populaire – un trimaran de 40 mètres le temps d’un tour du monde en équipage, à l’assaut du trophée Jules Verne. Le skipper en titre, Pascal Bidegorry, avait été débarqué parce que trop difficile à manœuvrer. Loïck s’est glissé sans bruit dans la peau de capitaine de substitution. Le record est tombé, la croisière s’est amusée.
Lui : « Gueuler c’est un échec, aucune raison de rendre les gens moins efficaces. » En 45 jours, il a haussé le ton une fois, d’un mini bémol. Un Suisse émérite, Yvan Ravussin, était de quart. « Le grand problème du bateau, c’était de le freiner. On exagérait un peu. Il a sorti sa tête : “Eh, les gars, arrêtez de déconner”. Il a mis en place un slogan, “fast but not furious”, c’était réglé. » Ronan Lucas, autre homme du bord : « Il n’est jamais dans le conflit, il fait adhérer les gens. » Il y a toujours des grincheux au retour de mer. Pas cette fois-ci.
Loïck ne complique pas la vie donc. Il se retient de dire du mal, retient presque toujours sa langue à temps. « Il préfère s’abstenir » glisse son pote Jean-Bapt. « J’ai toujours rêvé d’être président des amnésiques » entonne-t-il. C’est à dire oublier les douleurs, les cons, les nuages gris.
Il n’y a guère que les dieux qui le mettent en colère. Peut-être parce que mieux que d’autres, il sait qu’il emporte les foules, qu’il a le charisme d’un prédicateur. Mais bon, Loïck n’aime pas visiter les sujets trop profonds ou ceux qui peuvent fâcher. Il repousse d’ailleurs l’idée d’une bio, lui qui écrit légèrement sur à peu près tout car il s’intéresse à tout. Il appartient au parti des positivistes.

Et la mort dans tout ça, dans cette fureur de vivre, dans ce bouillonnement hauturier et verbal quasi permanent ? On lui pose la question, à l’aube d’une soirée, un automne. Christine, sublime en robe noire à ses côtés, objecte, façon pourquoi-parler-de-ça. Il réfléchit et trouve des mots, parce que même sur du sombre il ne peut laisser un blanc. « J’ai l’intime conviction que le temps qui nous est imparti est limité. » Question suivante...
Il était plus à l’aise, Marsupilami joyeux, quelques semaines plus tôt, sur sa plage de La Baule, jouant avec un aspirateur à feuilles pour une série de photos déjantées de L’Équipe Mag autour de son rapport au vent. Il l’était tout autant, au printemps antillais, parrain prestigieux des Voiles de Saint-Barth, mannequin d’un jour, appréciant les étoffes, citant Lemaire et Yamamoto comme un pro de la fashion, cassant un col de chemise pour se la jouer Bogart. Jouer, jouer, jouer… Et changer de jouets. Les abandonner, les reprendre.
Il a rendu le grand bleu et amarré le petit jaune. Il est reparti aux États-Unis. L’indispensable Loïck Peyron était juste en congés. « Je bosse et on croit que je ne fais rien. » Il est coach technique et pilote d’essais d’Artémis, le défi suédois pour la Coupe de l’America. C’est déjà sa troisième Coupe. Peyron cause l’anglais en oubliant l’accent. C’est la voile franco-française qui s’exporte et c’est bien rare indeed. « I am the swiss knife » (leur couteau suisse). Il aide à dessiner des foils et puis s’en sert pour s’affranchir des contraintes et voler au ras des eaux. C’est du dix fois plus vite que Marco Polo. C’est la galerie de l’évolution passée et revue, et ça vaut bien la convocation de quelques amis qu’il n’a jamais rencontrés. « Quand même, notre génération est passée de la voile style Christophe Colomb à la navette spatiale. J’ai passé les costumes de Wright, Yeager et Armstrong. » C’est vrai, la nuit en mer, on voit la Lune.
À part ça, Loïck Peyron a une œuvre de chevet. En vingt volumes. Les Aventures de Jack Aubrey, de Patrick O’Brian. Ou les épopées navales napoléoniennes. « Nous, on est des rigolos à côté. » Regarder devant, regarder derrière, regarder partout. Un jour, un Marco, ou un Paulo, voudra sûrement être Loïck Peyron.

 

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