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L’homme derrière Nadal

L’homme derrière Nadal

Par Lionel Froissart , le 02 septembre 2015

Pour son numéro de septembre, Sport & Style a amené sur le terrain de la mode le tennisman Rafael Nadal ! Au moment où la machine Nadal semble s’être enraillée, après une décennie de domination. Un portrait à retrouver dans le nouveau magazine en kiosques samedi 5 septembre avec L’Équipe.

Est-ce que la planète tennis ne tournerait plus très rond ? À première vue, non. Le Serbe Novak Djokovic en est son incontestable soleil. Le n° 1 mondial s’est consolé de sa défaite à Roland-Garros en conservant son titre à Wimbledon. Sa victime du jour, le Suisse Roger Federer, lui, n’a pas perdu l’espoir d’ajouter un 18e titre du Grand Chelem à son palmarès. Andy Murray reste plus que jamais un outsider de luxe à chaque tournoi du Grand Chelem. Et pourtant si, il y a bien quelque chose qui cloche. Au cœur de l’été, presque en catimini, Rafael Nadal s’est retrouvé devant la porte de sortie du Top 10 du tennis mondial ; lui qui n’était plus descendu du podium depuis son apparition sur la deuxième marche en 2005. Après dix ans au sommet, le Majorquin est-il déjà en train d’amorcer l’inexorable descente qu’abordent plus ou moins rapidement tous les grands champions ? Un événement qui survient à un moment de leur carrière qu’ils ne savent pas toujours percevoir, analyser et encore moins accepter. Même si la jeune génération a le sentiment d’avoir toujours vu Rafael Nadal jouer et gagner, l’Espagnol n’a que 29 ans, soit un an de plus que Novak Djokovic et Andy Murray, et quatre de moins que Roger Federer. Trois joueurs qu’il a longtemps fréquentés et souvent battus au sommet du tennis.
 

L’ANNÉE DES DOUTES
Les inconditionnels du « Rey » de la terre battue ne veulent d’ailleurs pas croire à son déclin, qu’ils jugent prématuré. Ils mettent en avant son retour aux affaires en 2013. Rafa avait d’ailleurs reçu à l’occasion de ce come-back dévastateur – pour ses adversaires – le prix du même nom. À un détail près. Cette année-là, Rafael Nadal était revenu, certes de très loin, mais à la suite d’une blessure à un genou. Un problème mécanique en quelque sorte, dont ce joueur génial avait juste accéléré la remise en état. Avant de survoler la saison de terre battue. Deux ans plus tard, les choses ne se sont pas passées de la même façon. Et l’intéressé en fut sans doute lui-même surpris. C’est que cette fois, le cas Rafael Nadal est beaucoup plus problématique pour la suite de sa carrière. Tant qu’il s’agit du physique, il y a toujours de l’espoir. Mais lorsque le mal se situe au niveau cérébral, il peut s’avérer beaucoup plus long à traiter, voire incurable.

L’avenir assez immédiat le dira. Reste que les psychologues du sport s’entendent sur ce point : la performance est souvent dépendante du mental. Ce qui explique sans doute cette prolifération de préparateurs mentaux, sophrologues et autres gourous que l’on trouve (trop) souvent dans le sillage des champions. On n’en connaît aucun de ce genre dans l’entourage de l’Espagnol, même si la galaxie Nadal compte une dizaine de proches gravitant dans son orbite.

L’une des caractéristiques du Majorquin est son honnêteté intellectuelle, comme aiment à le rappeler ceux qui le suivent toute l’année sur le circuit ATP, à commencer par les joueurs eux-mêmes. « Rafa a toujours parlé cash. Il n’a jamais gratté un point, cassé une raquette, simulé une blessure, fait du cinéma. Il respecte trop ses adversaires pour ça. » Fidèle à sa réputation, il a ainsi reconnu que son problème se situait sans doute derrière son fameux bandeau. Les quelques pépins physiques qui ont accompagné sa carrière ces derniers mois ne sont rien comparés à la perte de confiance que Rafael Nadal a noté dans son jeu, certains de ses coups et sa façon d’appréhender la compétition. Selon les observateurs avertis et certains de ses adversaires – Novak Djokovic est de ceux-là –, le champion du monde a eu tort d’exposer au grand jour ses doutes et ses questionnements. À ce niveau de la compétition, avouer une faiblesse, c’est clairement se mettre en danger.

Mais de la même façon que Rafael Nadal n’a jamais avancé un problème physique pour justifier une contre-performance, il a choisi de jouer la transparence alors que son jeu commençait à se déliter. Rafael Nadal ne serait donc pas le Robocop que l’on fantasmait, l’indestructible machine à frapper des coups d’une puissance invraisemblable sans jamais faiblir. L’année 2015 l’aura révélé comme un simple être humain avec ses failles et ses fragilités. Il a perdu quelque chose qui faisait la différence dans son jeu, surtout sur terre battue. Avec ce petit quelque chose perdu, s’est évaporée une partie de sa confiance, sa self-confidence comme disent les Anglais. Les techniciens et certains adversaires ont même remarqué que la balle de Nadal tournait désormais moins vite, et avec moins d’effet. Il l’a payé cher à Roland-Garros où il a lutté à chacun de ses matchs pour faire la différence. Mais le miracle ne pouvait pas durer. À Wimbledon, son coup droit ne fonctionnait pas vraiment. De quoi en faire un joueur presque ordinaire ? Pas tout à fait non plus. Pas encore, du moins. Plus précis, Emiliano Sanchez, ancien capitaine de l’équipe espagnole de coupe Davis, estime que Rafael Nadal a changé de manière infime son jeu de jambe pour épargner son genou gauche. Perturbant ses appuis qui ne le mettent pas en confiance depuis un moment déjà. Résultat, son revers s’en trouve aujourd’hui altéré. Il y a son service aussi, qu’il a considérablement amélioré au fil des saisons sans parvenir toutefois à en faire une arme absolue, surtout sur les surfaces dures. Voilà que son engagement très travaillé n’est plus aussi efficace pour la simple raison que, de manière réfléchie ou instinctive, il protège son dos qui montre trop souvent des signes de faiblesse. Ça commence à faire beaucoup. Si Rafael Nadal est bien la machine à laquelle on l’a souvent comparé, la mécanique est sérieusement déréglée. Et peut-être faut-il aller regarder de plus près du côté de la carte-mère.

BÊTE DE TRAVAIL
Avec une touchante mais dangereuse sincérité, il a déballé ses faiblesses comme pour mieux y trouver un remède. Propos choisis : « Dans le combat, mes coups qui faisaient mal avant ne font plus la différence. Le revers bien sûr, mais surtout le coup droit. Là où j’étais fort, je n’arrive plus à faire la différence. Je n’ai plus qu’à retourner à l’entraînement pour travailler, travailler et travailler encore. » Voilà ce que déclarait Rafael Nadal à l’approche de son tournoi fétiche de Roland-Garros. Quelques-uns ont crié au fou, jugeant que pour la première fois de sa carrière, il offrait à ses adversaires les arguments pour le battre. Leur apportant sur un plateau un surplus de confiance. Un redoutable système de vases communicants. Prudence toutefois. Nadal n’est sans doute pas le joueur usé et fatigué que certains imaginent. Il suffit pour s’en convaincre de le suivre à l’entraînement dans son petit club de toujours. Celui de sa ville de naissance, à Manacor, sur l’île de Majorque. Difficile d’imaginer qu’un joueur de classe mondiale s’entraîne dans un endroit aussi modeste, dépourvu d’installations spectaculaires, au milieu des amateurs qui viennent taper la balle pour le plaisir, même si quelques gamins travaillent leur lift avec assiduité pour imiter leur idole.

Il y a toujours des curieux locaux qui ne se lassent pas du spectacle et des touristes, avertis on ne sait comment de l’aubaine, pour assister aux séances de travail de ce stakhanoviste de la raquette capable d’enchaîner deux heures ou plus sur un court en terre battue, sous un soleil de plomb. Parfois, c’est le coup droit que Nadal répète inlassablement. Un autre jour, c’est son placement que l’Espagnol essaie d’ajuster. Le lendemain, son revers ou son lancer de balle au service. Lionel Chamoulaud, observateur bien connu du tennis et proche de l’Espagnol, souligne un trait de caractère de Rafa qui explique aussi son parcours : la modestie. « Rafa ne s’est jamais considéré comme un surdoué. Son éducation a fait de lui un bosseur. » Avec son oncle Toni, son entraîneur de toujours, il considère donc que seul le travail est capable de régler les problèmes. Et Chamoulaud ajoute que Nadal n’a rien à voir avec le joueur un « peu bourrin » uniquement capable de balancer des « mines ». « C’est justement tout le contraire. Pour jouer en puissance comme il le fait, il faut une grande précision et une maîtrise de ses coups qui ne s’acquiert que par un gros travail à l’entraînement. Sinon, tout part dans les bâches, surtout avec l’effet de spin qui caractérise les coups de Nadal. » Ainsi, le toucher de balle de l’Espagnol n’aurait rien à envier à celui d’un Roger Federer, sauf qu’il n’y ajoute pas l’élégance du geste. Il est vrai aussi que Rafael Nadal travaille sans relâche, au risque de conforter ses détracteurs – il en existe quelques-uns – estimant que l’Espagnol a grillé ses réserves physiques, qu’il s’est usé prématurément avec son tennis total. À écouter le principal intéressé, ils se trompent. Rafael Nadal lui-même sait qu’il ne s’agit que d’une affaire de confiance, comme il l’avouait à l’attaque de la saison sur terre battue, que le roi de cette surface avait anticipé de rater. « La vérité c’est que, comparé aux années précédentes, j’ai joué quelques matchs avec de moins bons résultats. Et donc, c’est avec plus de doutes qu’à l’accoutumée que j’ai entamé ma saison. »

LA MACHINE HUMAINE
Hormis Rafael lui-même, personne ne connaît mieux le joueur espagnol que son oncle Toni Nadal. Il fut le premier à affoler la planète tennis en révélant que le problème de son neveu et élève se situait au niveau du mental. Gagner entretient et dynamise la confiance. Perdre provoque très vite le phénomène contraire, même chez les plus grands. La dynamique de la gagne est une chose fragile. Ce que confirmait son neveu quelques jours avant le tournoi de Roland-Garros en se confiant alors à Dominique Bonnot pour L’Équipe Magazine : « Le tennis n’est pas un jeu compliqué. C’est même très simple. La confiance va de pair avec les victoires. Pour gagner, il faut bien jouer. Et pour bien jouer, il faut s’entraîner. L’entraînement sert à se donner les moyens de bien jouer, pas à amener la confiance. C’est ça le process ». Souvent, les sportifs sont prompts à se trouver des excuses spécieuses pour justifier des mauvais résultats ou une passe difficile. Les sportifs en question peuvent facilement accuser leur matériel ou leurs équipiers, une blessure, des problèmes d’ordre privé. Ce n’est pas le genre de la maison Nadal. L’Espagnol a pourtant cru que sa nouvelle raquette (une Babolat connectée) était la source principale de ses maux, lui que 3 ou 5 grammes de différence perturbent – c’est son cordeur attitré qui l’affirme –, mais ce n’était pas le cas. Et Rafael Nadal n’a pas beaucoup gagné avant Roland-Garros où il a perdu – et plus rapidement encore à Wimbledon. Il a bien été victorieux au tournoi de Hambourg début août, mais a chuté en quarts de finale au tournoi de Montréal et en huitièmes de finale à celui de Cincinnati les semaines suivantes.

Désormais, à son entrée sur les courts, il n’apparaît plus invincible même pour des joueurs qui en d’autres temps se seraient avancés vers le taureau de Manacor en victimes consentantes. Le Suédois Robin Soderling, le seul à avoir battu Rafael Nadal sur « sa » terre parisienne (avant Novak Djokovic cette année), résume assez bien l’état d’esprit de ceux qui affrontaient le Nadal d’avant : « À force de victoires, il a établi une emprise mentale sur ses adversaires. Il est fort, et c’est bien ancré dans la tête de tout le monde. Avec lui, on est toujours dans l’incertitude. Même après lui avoir pris un set et l’avoir breaké dans le suivant, on n’est jamais dans la situation de confort de se dire : ok, en continuant comme ça, je vais probablement gagner ce match ». Mais ça, c’était avant. Sans être devenu un joueur ordinaire – faut-il rappeler que Rafael Nadal a remporté près de 70 titres dont 14 du Grand Chelem ? –, c’est maintenant un joueur qu’un adversaire moins bien classé peut espérer battre. Ce qui fait une grosse différence quand même.

Cette baisse de régime et ce manque de réussite auraient-ils des conséquences sur l’image que véhicule l’Espagnol ? Pour l’instant, le manque de succès de Rafael Nadal n’affole pas les sponsors historiques. C’est même tout le contraire. En perdant, en exposant ses souffrances, Rafa s’est humanisé. Il s’est en quelque sorte débarrassé de cette étiquette de machine à frapper (fort) qui ne plaisait pas à une partie du public. Du côté de Richard Mille, cela ne change rien à la donne. Rafael Nadal porte sur les courts les onéreuses montres de l’horloger depuis des années, mais il est surtout devenu un ami du boss, véritable passionné de sport qui, comme tous les supporteurs du Majorquin, est triste de le voir douter. Et ce n’est pas parce que la presse de son pays, qui adore brûler ses idoles (demandez à Iker Casillas), l’éreinte après l’avoir encensé que la belle image de Nadal risque d’être écornée. Pour preuve, Rafael Nadal a signé en décembre dernier un contrat avec Tommy Hilfiger pour en être la nouvelle égérie. Du côté des équipementiers, Nike ne lâcherait sa star pour rien au monde. De ce côté-là, rien n’a changé. Rafael Nadal est plus que jamais une valeur sûre du marketing sportif. Reste l’épineuse question de son entraîneur. Il semble impossible que le Majorquin arrive un jour sur un tournoi sans que son oncle n’assure ce rôle. Et pourtant, quelques iconoclastes ont osé poser la question. C’est John McEnroe qui, comme souvent, a parlé le plus fort, ajoutant même sur un ton plus confidentiel : « Je connais bien Carlos Costa, le manager de Nadal. Et je sais que dans l’équipe, on a essayé de faire passer le message à Toni ». Toni Nadal, intraitable à l’entraînement, n’est pas du genre à s’emporter. Il a clos le sujet en quelques mots. « Je n’ai pas mal pris les commentaires de McEnroe. Si le moment est arrivé de changer d’entraîneur, c’est Rafael qui prendra une telle décision. Si Rafa pense qu’un changement de coach est mieux pour lui, il le fera. » À suivre.

 

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