X
En poursuivant votre navigation sur Sport&Style.fr, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts, pour mesurer la fréquentation de notre site, et vous permettre de partager vos lectures sur les réseaux sociaux. Pour en savoir plus ou paramétrer les cookies, rendez-vous sur cette page. En savoir plus.
Teddy Riner, le géant en or

Teddy Riner, le géant en or

Par Manuelle Calmat , le 08 octobre 2015

Lorsque Teddy Riner joue au mannequin dans les rues de Tokyo, c’est dans l’anonymat, ou presque. Avec une stratégie du sourire imparable, le champion du monde de judo s’est pourtant métamorphosé en nouvelle star du sport français.

Twickenham au crépuscule. Une poignée de jours avant le coup de sifflet marquant le début du championnat du monde de rugby 2015. Un athlète aux allures de troisième ligne occupe les vestiaires du temple londonien. On devine une silhouette aux mensurations « chabaliennes », à peine éclairée par un halo de lumière qui effleure délicatement des épaules solidement sculptées. La bête sort de sa torpeur et vient planter son regard dans le nôtre. Teddy Riner écoute Édith Piaf et son  « Je ne regrette rien »... Son regard en dit long sur sa combativité, mais aussi sur son humanité. Depuis le mois dernier, la nouvelle campagne de publicité de Powerade, la « boisson faite pour le sport », circule sur tous les réseaux sociaux et comptabilise un nombre de clics record. Cette fois-ci, et dans le même esprit que Sotchi et le saut à ski, il s’agit de voter « oui » ou « non » à la participation de « Big Tedd » à la Coupe du monde de rugby. La marque sait que l’homme peut tout jouer. Une fois de plus et pour la cinquième année, elle peut se réjouir d’avoir trouvé en Teddy Riner un ambassadeur de charme et d’humour idéal. Teddy se dresse, Teddy se métamorphose en rugbyman, Teddy se motive en se donnant des claques sur le visage... Il faudra quatre stadiers pour l’empêcher de fouler la mythique pelouse londonienne. Son regard, loin de traduire l’abandon ou la déception, exprime cette fois-ci la camaraderie et la connivence; un clin d’œil qui vaut tous les slogans du monde.

« Teddy Riner est une icône de rêve pour une marque », résume Valéry Pothain, spécialiste des stratégies de marques et des médias et chroniqueur pour l’émission Sport Business Club sur BFM TV. « Non seulement c’est un champion hors pair, mais il incarne l’image du gendre idéal. Des personnages hors normes on en a eu, comme Sébastien Chabal par exemple, mais Teddy Riner a quelque chose en plus. Il synthétise un certain nombre de valeurs qui peuvent paraître contradictoires, mais qui font son charme et sa richesse. » Contrairement à un Chabal qui renvoie une image plus rugueuse d’homme des bois solitaire, mi-bûcheron, mi-homme des cavernes, Teddy Riner s’apparenterait plus à la figure de l’ours tel qu’il apparaît dans notre imaginaire collectif : tantôt bestial, tantôt réconfortant. « Pour une marque », poursuit Valéry Pothain, « il n’est pas évident de miser sur un combattant. Mais on ne sent chez lui aucune agressivité au mauvais sens du terme. » En effet, Teddy Riner a toujours affiché un sourire franc et spontané. Tout rit chez lui. Lorsqu’on le découvre en 2007, il n’a que 17 ans et dépasse en taille toute l’équipe de France avant même d’avoir soulevé un seul haltère. Lucide et direct, il confie aux caméras de France 2 : « Si je n’ai pas le sourire, ça ne marchera pas sur le tatami. Je pense à m’amuser, j’ai la joie de vivre ! » Cette philosophie de vie n’a visiblement pas changé.

HEUREUX QUI COMME TEDDY
« Teddy Riner fait partie de ces sportifs dont le moteur est l’accomplissement personnel plus que la valorisation de l’ego qui repose sur un besoin de réparation », explique Hubert Ripoll(1), psychologue du sport qui a travaillé pendant longtemps auprès de plusieurs équipes de France à l’INSEP (Institut National du Sport de l’Expertise et de la Performance). « La motivation d’accomplissement a pour caractéristique de ne pas être détruite par l’échec. En gros, l’objectif de ce type de sportif est de devenir sa propre étoile avant de devenir l’étoile de son sport. D’ailleurs, pour l’anecdote, lorsqu’il a gagné son premier championnat du monde, il déclarait avoir pris conscience qu’en battant l’étoile du judo de l’époque, il saisissait que rien n’était acquis. » Tout est dans la nature de la motivation en quelque sorte. L’idée est de tirer le meilleur de soi-même et de trouver les moyens de cet accomplissement. Avec Teddy Riner, on est bien loin de l’image du sportif qui se sacrifie au quotidien, souffre et vit ses contre-performances comme des épreuves supplémentaires, voire des injustices. « Dans le cas d’une valorisation de l’ego par le sport, il y a une blessure narcissique à réparer et cette valorisation de soi passe par le regard des autres. » L’enjeu est bien plus complexe et la recherche de plaisir moins évidente. 

Avec ses huit titres de champion du monde et sa médaille d’or aux JO de Londres en 2012, on ne doute pas une seule seconde que Teddy Riner s’entraîne très dur et souffre tout autant en entraînement que sur le tatami. Mais son sourire affiché vient renforcer cette image de force tranquille et d’invincibilité. Riner est doué et le kimono est pour lui comme une seconde peau. Il aurait pu faire de la boxe, du basket, de la lutte ; son gabarit hors normes a tout de suite tapé dans l’œil de certains entraîneurs qui ont parfois tenté de le débaucher à son arrivée à l’INSEP, mais le jeune colosse est resté sur son premier choix, sa grande passion. « Je n’y suis pas allé parce que j’aime le judo et je me sens bien. Je suis un guerrier ! », s’exclamait-il dans un grand éclat de rire en 2007. Quoi de plus désarmant qu’un guerrier qui sourit ? Et quoi de plus séduisant, aussi...

Teddy Riner est le troisième sportif préféré des Français avec 25,6 %, derrière Florent Manaudou et Tony Parker (L’Équipe Magazine-TNS Sofrès, décembre 2014). Un trio de tête qui permet de cerner le type de sportif qui plaît aujourd’hui au grand public. Des compétiteurs tournés vers la performance, communiquant aisément avec leurs fans grâce aux réseaux sociaux, aimant la vie, bien dans leur maillot, leurs baskets et leur kimono. « La génération qui a précédé celle de Teddy Riner favorisait le travail, l’effort et le mérite. C’est toujours le cas chez certains sportifs comme Jo-Wilfried Tsonga. Mais Riner c’est tout le contraire », explique Isabelle Queval(2), philosophe et ancienne joueuse de tennis de haut niveau. « Son moteur, c’est le plaisir, et en cela il est un sportif de son temps, en cela il fait réellement partie de la génération Y. »

Se faire plaisir, se mettre en scène et exprimer son attachement à la France et à la culture INSEP. Teddy Riner comme Tony Parker sont très attachés à leurs entraîneurs, à l’esprit d’équipe et aux couleurs qu’ils défendent. « Il est un bon compromis du sportif actuel », note Paul Dietschy, historien du sport à l’université de Franche-Comté. « Il vient de la banlieue, il brille dans son sport, poursuit des études à Sciences Po, s’exprime bien et est issu d’une minorité visible. Il est très tendance en définitive. De plus, le judo est un sport de masse, avec une fédération très importante d’environ 600 000 membres et licenciés. C’est un sport très intégré dans la société qui réunit différentes classes : populaires, moyennes et moyennes supérieures. Pratiqué par les enfants et adoré des parents, beaucoup plus que le football. Alors que Tsonga incarne assez bien le sportif français typique sur lequel on fonde tous nos espoirs et qui pèche plus par manque de moral que de capacités physiques, Teddy Riner fait penser à un athlète à la Usain Bolt, sûr de lui et solidement ancré dans la victoire. »

Teddy Riner symbolise le sportif idéal dans un sport idéal. Une équation parfaite qui pourrait s’apparenter à un cercle vertueux lancé à grande vitesse : je me fais plaisir, donc je gagne, donc je me fais plaisir... Un conte de fées qui fait rêver les gens et auquel le grand public a très envie de participer.

LE GÉANT EN OR
Teddy Riner est la preuve vivante que le sport peut rendre heureux, équilibré, entouré et riche. Il dégage une image rassurante du sport et du sportif. Moins sérieux que certains, mais aussi sans complexes et sans culpabilité. Gourmand ? Oui, mais que pour le meilleur. Ambitieux ? Oui, et alors ? Businessman ? Pourquoi pas, mais pas tout de suite. C’est peut-être cette capacité à respecter un temps pour chaque chose qui lui permet de ne jamais perdre de vue ses objectifs et de durer dans le temps. Pour coller avec un sportif, il faut partager les mêmes valeurs et il est difficile de ne pas partager les siennes. Juste avant les championnats du monde à Astana au Kazakhstan, une polémique sur ses revenus est survenue au moment du lancement de la candidature de la France aux JO de 2024. Mais une fois de plus, le champion a su gérer la crise, déclarant qu’il « se sentait un peu touché et peiné d’être au cœur de cette affaire », estimant faire partie des « dommages collatéraux » (L’Équipe, 23/06/2015). « L’argent dans le sport est lié à la motivation du gain », commente le psychologue Hubert Ripoll. « Si le sportif considère que son accomplissement dans le sport passe par une nécessité de gagner de l’argent et ainsi de se dépasser, la problématique n’est pas du tout la même que s’il considère que l’argent est un profit symbolique qui lui permet d’accéder à la reconnaissance des autres et de se sentir important. Ce qui n’est pas du tout le cas d’un sportif comme Teddy Riner. »

En somme, gagner de l’argent pour faire du sport et non faire du sport pour gagner de l’argent... « De plus », précise la philosophe Isabelle Queval, « les judokas n’ont pas le même parcours que les footballeurs. Les premiers sont cadrés par les entraîneurs et l’INSEP, quand les seconds arrivent en centre de formation très jeunes et sont très vite déscolarisés. Dès qu’ils commencent à réussir, ils deviennent vite des “produits” appartenant à plusieurs personnes. Cela obéit à une logique très marchande. Dans le judo, on est dans une culture de l’autonomie intellectuelle et les jeunes athlètes sont très entourés. » Teddy Riner a très vite montré des signes de maturité étonnante, ainsi qu’une détermination sans faille.

« Il représente ce qu’on aimerait être. Puissant, solide mentalement, endurant et régulier » remarque Hubert Ripoll. « Il est un exemple de ce qu’on aimerait que nos enfants deviennent. Lorsque notre enfant est un peu timoré, on l’inscrit au judo pour lui apprendre à combattre, même si c’est à la loyale. De même, s’il est agité (ce qui était le cas de Teddy Riner, que sa mère a inscrit à toutes les activités de l’Aquaboulevard – ndlr), on souhaite lui apprendre à contrôler ses gestes et ses émotions. » Le judo est un affrontement et un jeu dans le même temps, ce qui s’apparente au fameux « on joue à la bagarre » qui plaît tant aux enfants. Cette dimension à la fois ludique et charismatique se retrouve dans l’attitude et les postures de Teddy Riner. Majestueux et inspirant le respect dans son kimono bleu. Dans les pubs, il est entouré d’enfants, comme dans celles de son autre sponsor, Pitch (les brioches Pasquier), dont la devise est « Être un enfant, c’est du sport » et dans lesquelles il joue le rôle du grand nounours protecteur ou au contraire du doudou malmené par des enfants assez agités. Une école d’humilité ? Cette image d’ours géant auprès des enfants facétieux fait également partie du personnage de Teddy auprès du grand public. « L’image de l’ours a toujours fasciné » explique le psychanalyste Jean-Pierre Winter. « C’est une figure à la fois terrifiante et protectrice. Les hommes préhistoriques et les ours se disputaient le même biotope et on peut se demander si les parents ne mettent pas un ours en peluche dans le berceau d’un bébé par réflexe archaïque... » Apprivoiser son meilleur ennemi pour en faire son ami. Une figure rassurante, un Teddy (bear) qui finalement monterait la garde et repousserait les dangers.

Exemplaire, rassurant, intimidant, divertissant, inspirant. Quelles qu’en soient les raisons, le lien entre Teddy Riner et son public se renforce d’année en année. Loin de s’effilocher, il se fortifie. En 2007, son entraîneur Patrick Rosso disait de lui : « On ne va pas le cramer tout de suite. En 2016, il n’aura que 28 ans. Il a encore au moins dix ou quinze ans devant lui ». Il ne croyait pas si bien dire. Le 12 août prochain, Teddy a rendez-vous à Rio avec l’Histoire du judo (en cas de victoire, il battrait le record de son compatriote David Douillet qui détient deux titres olympiques). Non satisfait d’avoir battu le record du nombre de titres mondiaux (détenu jusque-là par la Japonaise Ryoko Tamura-Tani avec sept sacres dans la catégorie des -48 kg), il ne compte pas en rester là... 2020 est dans sa ligne de mire, et pourquoi pas 2024 à Paris. Un rêve en chasse un autre. C’est peut-être cela qu’on aime par-dessus tout chez Teddy.

(1) “Le Mental des champions, Comprendre la réussite sportive”, Ed. Payot, Paris 2012.

(2) “Le Corps aujourd’hui”, Gallimard, 2008, et “S’accomplir ou se dépasser, essai sur le sport contemporain”, Gallimard, 2004.

 

 

lire le magazine

IMAGE LAFC STORY

© L'équipe 24/24 2016 - Tous droits réservés

contacts - C.G.U.