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Jennifer Capriati, l'ange noir

Jennifer Capriati, l'ange noir

Par André Bessy , le 12 octobre 2015

Sous pression constante dès son plus jeune âge, la tenniswoman américaine Jennifer Capriati, véritable phénomène de précocité, n’a cessé d’alterner les très hauts et les très bas. Une vie au rebond.

Il y a avant tout un père, Stefano Capriati. Un ancien boxeur d’origine italo-américaine, également cascadeur pour le cinéma. L’homme, passionné de sport, entretient des relations platoniques avec la gloire. Il aime en secret ce devant de la scène qu’il n’a jamais occupé. Son rêve file à la vitesse de la lumière mais l’obsession demeure. Si ce n’est pas lui, ce sera sa progéniture dont il trace la destinée avant même sa naissance. Denise, sa femme, confirme son illumination : « J’étais enceinte et il était déjà persuadé que sa fille serait une championne de tennis ». Jennifer naît le 29 mars 1976 à Long Island, bardée d’étonnantes aptitudes physiques.

« Elle était capable de se suspendre à une barre fixe et d’avancer à la seule force des bras avant même de marcher » témoigne sa mère. Stefano, détenteur d’un bon coup de raquette, lui prodigue ses premières leçons de tennis dès ses 3 ans. En quelques mois, l’enfant prodige soutient de longs échanges, retourne toutes les balles tirées d’une machine. Stefano jubile. Il possède enfin dans son jeu une carte maîtresse et compte l’abattre à la face du monde.

 

TALENT EXPRESS

Pour cela, les Capriati déménagent à Lauderhill, en Floride. Stefano a projeté de confier son joyau à un coach confirmé. Il prend contact avec Jimmy Evert, le père de Chris Evert, l’une des étoiles du tennis mondial féminin. Jimmy rechigne. Sceptique et responsable, il argue qu’il ne peut dispenser son savoir à une si jeune personne. Stefano insiste, droit dans ses folles certitudes. Lorsque la bambine se met à frapper fort sur le court, Jimmy ouvre de grands yeux incrédules et change aussitôt d’avis. En dépit d’une certaine morale, il ne peut laisser passer un tel phénomène. Sous son instruction durant cinq ans, Jennifer acquiert les bases d’un jeu de fond de court d’une puissance et d’une efficacité redoutables lui permettant aussi bien d’attaquer que de défendre. C’est moderne et ça va faire mal. « Alors qu’elle n’était pas encore aux portes de l’adolescence, Jennifer battait tous les joueurs de la ville », confiera plus tard Jimmy avec un inaltérable filet d’admiration dans la voix. « Y compris des adultes talentueux ! »

 


UNE MACHINE À RECORDS

La fusée Capriati vise désormais les cieux de la renommée. Il lui faut une nouvelle rampe de lancement, capable de la propulser à des hauteurs astronomiques. La famille prend pour base la Saddlebrook Tennis Academy, un camp d’entraînement réputé situé dans l’ouest de la Floride. Son directeur, le légendaire australien Harry Hopman, façonne à son tour la petite Jennifer et la pousse à battre d’innombrables records de précocité. En 1989, elle devient, à 13 ans et 2 mois, la plus jeune joueuse à remporter Roland-Garros Juniors. Dans la foulée, elle rafle le titre en double à Wimbledon puis l’US Open de nouveau en simple. Elle passe professionnelle l’année suivante et, dès sa première apparition sur le circuit WTA, accède à la finale de l’open de Boca Raton après avoir dominé quatre têtes de série. La suite n’est qu’un déluge d’exploits retentissants. Elle se hisse dans le dernier carré à Roland-Garros, remporte un titre à Porto Rico et intègre le top 10 mondial à un peu plus de 14 ans. Inédit. Inouï. Presque irréel.

 

En 1991, elle poursuit sa vertigineuse ascension en atteignant deux autres demi-finales en Grand Chelem. À Wimbledon d’abord puis à l’US Open où, devant son public, elle cède de manière homérique face à la numéro un Monica Seles. Un commentateur décrit ce match comme « une bagarre entre deux adolescentes dont les coups portés ont défié l’âge, le genre et la limite de vitesse autorisée ». D’autres s’enflamment davantage, allant jusqu’à affirmer que, ce jour-là, ces championnes d’exception ont redéfini les standards du tennis féminin. Quant à l’Amérique, elle s’éprend toute entière de la petite Jenny qui semble porter en elle ce virus de grandeur inoculé par son père.

Celle-ci déclare volontiers à une presse avide : « J’espère que plus tard, quand je serai à la retraite et que je me baladerai dans la rue, les gens diront : c’est Jennifer Capriati, la plus grande joueuse de tennis de tous les temps ». Comme ça, vu de l’extérieur, on croirait qu’elle a été façonnée dans un bloc de marbre et que rien, pas même la pluie d’interviews, de contrats publicitaires ou de dollars se déversant à présent sur ses épaules ne saurait stopper sa marche triomphale. Pour preuve, son titre olympique de 1992, à Barcelone, remporté face à l’Allemande Steffi Graf.

 

JENNIFER EN ENFER

Pourtant, cette impression d’insubmersibilité va soudain se transformer en un effroyable désastre psychologique. Au cours de la saison suivante, Jennifer montre les premiers signes de lassitude et accumule les mauvais résultats. Un abîme de doute s’ouvre sous ses pieds et, n’ayant aucun repère émotionnel autre que celui de la performance, elle s’y engouffre de tout son long. Après une sortie prématurée à l’US Open, elle délaisse sa carrière et tente en vain de reprendre ses études. Désemparée, brisée, elle sombre dans les excès. S’embrume le cerveau de drogue et d’alcool. Sous cette détonante influence, sa vie glisse inexorablement vers les ennuis judiciaires.
Fin 1993, elle est appréhendée dans un centre commercial pour vol à l’étalage. Son butin ? Un bracelet à 15 dollars… Puis on l’arrête en possession de marijuana. Des clichés pathétiques circulent dans les médias. On découvre avec émotion un être méconnaissable, à l’expression hagarde ; le fantôme de la jeune fille souriante et volontaire qui, il y a peu, faisait fureur. La chute de Jenny est lourde, brutale. On se dit qu’elle aura bien du mal à se relever.

 

RETOUR AU SOMMET

Mais son père avait raison de lui prédire un destin hors normes. La fille de Stefano sort finalement de la spirale infernale en sachant un peu mieux ce qui lui nuit mais aussi ce qui la motive. « Je suis dépendante à un certain style de vie, à la montée d’adrénaline » reconnaît-elle. « Est-ce pour ça que je suis revenue ? Est-ce pour ça que j’aime jouer ? Je ne saurais dire. En tout cas, je suis prête à lutter pour ça et avec ça. » Elle revient sur les courts dans le labeur et l’anonymat. N’entrevoit le bout du tunnel qu’en 1999 avec un titre secondaire aux Internationaux de Strasbourg. Dès lors, elle remonte à un rythme effréné vers les cimes du tennis mondial. Spectaculaire ! Admirable ! Héroïque ! Le point d’acmé est atteint en 2001 avec sa première victoire en Grand Chelem à l’Open d’Australie (12-10 au troisième set contre Kim Clijsters). Et avec la place de numéro un au classement WTA qu’elle ravit un bref instant à Martina Hingis. L’état d’euphorie perdurera encore avec une deuxième victoire en Australie et une demi-finale à l’US Open 2003 face à Justine Henin, bataille considérée à ce jour comme l’un des plus beaux matchs de tennis féminin de tous les temps.

 

RÉCIDIVES

En 2004, une vilaine blessure à l’épaule la contraint à mettre un terme à sa carrière. Sans l’intensité de la compétition, Capriati se retrouve nez à nez avec son propre vide. Tom Gullikson, son premier coach professionnel, rappelle que « le tennis de haut niveau a été l’identité de Jennifer plus de la moitié de sa vie ». Petit à petit, elle est rattrapée par un lancinant mal de vivre. En juin 2010, victime d’une surdose médicamenteuse, elle est découverte inanimée dans sa chambre de River Beach en Floride.
Elle s’en sort, accro sans doute à cette existence en dents de scie, émaillée par la suite d’une comparution devant les tribunaux pour des faits de harcèlement et de violence à l’égard de son ex-compagnon. Stefano, lui, vient de mourir d’un cancer. Il demeurera à jamais le bon et le mauvais génie d’une enfant sacrifiée sur l’autel de la réussite. 

 

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