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Jade Kindar Martin, le funambule élégant

Jade Kindar Martin, le funambule élégant

Par Véronique Bury , le 03 novembre 2015

Traversées illégales ou grandes envolées, Jade Kindar Martin ne cesse de repousser les limites. Dans le film de Robert Zemeckis, actuellement en salles, le funambule se glisse dans la peau de Philippe Petit, son idole de jeunesse.

Les artistes de cirque sont de grands enfants. Sensibles. Peu taiseux de leurs sentiments. C’est touchant. Surtout lorsqu’on observe un quadragénaire, père de famille, dérouler lentement l’affiche d’un film auquel il a participé en tant que cascadeur, et y découvrir tel un gamin émerveillé la dédicace du réalisateur de Forrest Gump et de Retour vers le futur. « For Jade, thank you for all your fancy foot work, Bob Zemeckis » (Pour Jade, merci pour tous ces beaux jeux de pieds, Bob Zemeckis – ndlr). Touché. « Je suis ému. C’est une belle façon de me remercier pour tout le travail que l’on a effectué ensemble. » L’année dernière, ce funambule américain de 41 ans, marié à une cascadeuse française, a en effet quitté sa petite famille, lovée dans un vieux mas du parc national des Cévennes, pour rejoindre Montréal et participer quatre mois durant au tournage du dernier opus du réalisateur américain Robert Zemeckis, The Walk (Rêver plus haut, en français), dont la sortie est prévue le 28 octobre prochain (voir encadré). Une expérience « exceptionnelle et surréaliste » pour celui qui n’avait jusqu’alors jamais endossé le rôle de cascadeur outre-Atlantique. Car, comme le célèbre funambule français Philippe Petit qui a inspiré ce film, Jade Kindar Martin est un artiste des cimes avant tout, un faiseur de grandes marches, un circassien de haut vol qui vit principalement de spectacles et de shows. De défis plus ou moins fous. « Je suis arrivé sur cette production un peu par hasard » admet le quadragénaire que nous avons retrouvé sur ses terres françaises, à Sainte-Cécile-d’Andorge. « Rob a travaillé avec ma femme sur le film Polar Express et il se souvenait que j’étais funambule. » Une chance, comme un signe du destin...

Adolescent, Jade Kindar Martin rêvait en effet de marcher dans les pas de Philippe Petit, dont le film retrace une grande partie de sa vie. Chaque soir, il s’endormait avec son livre, On The High Wire, sous l’oreiller. Le jour, il passait de longues heures à décortiquer chaque photo, chaque paragraphe de ce traité de funambulisme, fabriquant même des maquettes en s’inspirant des photos de l’ouvrage, imaginant comment, lui aussi, installerait ses fils tendus dans le ciel, plus tard, lorsqu’il serait grand.

TOUJOURS PLUS HAUT
On ne naît pas funambule. On le devient parce qu’on le veut vraiment, insiste Jade. Il faut une forte motivation pour cela. Du courage aussi, de l’envie, mais surtout un réel sens de l’équilibre. Ça tombe bien. Jade avait tout ça en lui. « J’ai posé mes premiers pas sur un fil à l’âge de 14 ans et trois jours plus tard j’étais déjà dans un numéro devant 500 spectateurs avec la troupe Circus Smirkus », raconte l’enfant du Vermont qui a été élevé seul par sa mère, sage-femme. « Immédiatement, je me suis senti à l’aise sur le fil. J’ai très vite compris comment il fallait jouer avec son propre poids de gauche à droite pour rester en équilibre. » La troupe Circus Smirkus n’évoluant que l’été, l’adolescent y fait ses premières gammes avant de rejoindre l’école de cirque de Montréal en 1992, à 18 ans. « J’ai grandi en faisant deux spectacles par jour, six jours par semaine chaque été, il était logique que je me dirige vers l’artistique. Je voulais surprendre les gens et continuer à les émouvoir. »

Mais Jade ne veut pas être un simple circassien « fil-de-fériste ». Il veut devenir funambule à grande hauteur, hisser son fil bien plus haut que les dix mètres, prendre un balancier et se jouer du risque d’évoluer sans longe de sécurité. Or, Montréal ne forme pas à cette discipline. Qu’importe, on n’arrête pas ceux qui rêvent les yeux grands ouverts. Il traverse l’Atlantique fin 1993 pour trouver au Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne son futur mentor, Rudy Omankowsky, digne héritier d’une famille de funambules et fils de Rudolf, qui a initié Philippe Petit quelques années auparavant. Signe du destin ou pas, un an plus tard, Jade est prêt pour se lancer sur ses premières grandes marches, à Reims, puis à Paris, au-dessus du bassin de La Villette. « J’ai appris en neuf mois ce que d’autres ont mis trois ou quatre ans à assimiler. » En 1997, avec son compère, le Français Didier Pasquette, il décroche son premier record du monde. La plus longue traversée (480 mètres à 50 mètres de hauteur) au-dessus de la Tamise en double. Sa carrière est lancée. Dès lors, il n’arrêtera plus de marcher sur son fil, que ce soit dans des spectacles de cirque, au sein de la troupe du Cirque du Soleil, avec les Flying Wallendas, ou lors de grandes marches qu’il organise dans l’illégalité ou vend à travers le monde entier.

LA PHILOSOPHIE DU FUNAMBULE
Sa plus haute traversée ? Macao en 2012. Une marche de 525 mètres de long à 150 mètres au-dessus d’un casino. Seul hic, le client avait exigé qu’il soit sécurisé par une longe. « Au début, cela avait tendance à heurter mon sens artistique, mais plus maintenant. Je comprends leur inquiétude. Ils ne veulent pas de catastrophe sur leurs événements et je l’accepte mieux aujourd’hui. » Même si ce n’est pas ainsi que Jade perçoit sa discipline. « Il ne faut pas s’enfermer dans un cadre afin de développer son art et son expression personnelle » dit-il. En ce sens, il pense que Philippe Petit avait raison en organisant clandestinement certaines de ses grandes marches. « Il m’a inspiré » admet celui qui a convaincu sa future femme de se marier sur un fil dans les jardins du château de Chantilly et qui s’est retrouvé à deux reprises en prison suite à des traversées illégales. La première, en 1998, entre les deux tours de l’église Saint-Sulpice à Paris. Quatre heures de prison. La deuxième à Montréal, en 2002, après avoir escaladé de nuit la basilique Notre-Dame pour y tendre son fil. Trente-six heures de tôle. « À Paris, ils ont été gentils. À Montréal, pas très sympathiques. Maintenant, je réfléchis à deux fois au pays dans lequel je veux bien me retrouver en prison » sourit-il, un brin malicieux.

Car des projets, Jade en a plein la tête. « J’écris tout dans un carnet qui me suit partout. » Ses rêves, ses idées, ses envies, ses schémas, des tas de choses qui n’ont encore jamais été faites par un funambule. Comme de mettre son fil en feu et d’y traverser les flammes, ce qu’il fit cet été lors du festival de vitesse de Goodwood en Angleterre. « Je ne cherche pas les records. Juste la beauté des grandes marches, surprendre et émouvoir. Et repousser toujours un peu plus mes propres limites. » Son rêve ? Repartir en Afrique pour une tournée dans la brousse. Ou encore installer ses fils dans les cités, de tour en tour. « Pour y montrer que rien n’est impossible, y apporter un peu d’espoir en prouvant que l’on peut toujours dépasser le risque, que la peur n’est qu’un message. » Et que l’on peut la vaincre sans toutefois l’ignorer. La mort ? Bien sûr, il y pense, surtout depuis qu’il est devenu père de trois enfants. « Il y a toujours cette ombre qui est là à côté. Mais elle attend dans chaque coin de notre vie, on peut très bien mourir dans la rue demain. » D’ailleurs, il estime ne pas prendre plus de risque sur son fil qu’un commercial qui passe sa vie sur les routes. « Parce que j’ai une maîtrise de ce que je suis, de ce que je fais et de l’état d’esprit dans lequel sont les personnes avec moi sur le fil. Sur la route, on ne peut pas maîtriser tous les paramètres, ni les autres conducteurs. »

Dans la vie, l’homme au physique d’esthète, affûté et longiligne, donne plutôt l’impression d’être un sage. Sur le fil, à une hauteur mortelle, il applique le dicton de son maître. « Si je mets un pied sur le fil, c’est que je sais que je peux le retirer » explique-t-il. « C’est un peu comme aux échecs, tu ne bouges pas une pièce si tu ne peux pas la retirer. » Il mange sain et le moins transformé possible. Boit peu, cultive son potager bio, élève ses poules, chèvres, cochons pour sa famille et les clients qu’il accueille dans son gîte à la belle saison. Et s’inspire du reiki pour canaliser son énergie, même si cela fait bien longtemps qu’il connaît et maîtrise les moindres recoins de son corps. Six ans de danse pour la posture, autant de boxe pour la confiance en soi et la musculation – ses balanciers pèsent tout de même entre 15 et 17 kilos. « Sur le fil, il faut avoir l’élégance d’un danseur, tenir sa ligne, être conscient de ses épaules, de son cou, de son menton, maîtriser la cadence de sa marche, son regard. Chaque mouvement est étudié, précis et fluide. Il ne doit pas y avoir d’appréhension, pas de différence non plus entre un fil bas et un fil à plus de 20 mètres. » La peur ? Il la canalise en l’acceptant, en la regardant en face, en essayant de la comprendre et en évitant surtout de rechercher la montée d’adrénaline que son art pourrait lui procurer. A-t-il le sentiment d’être un sportif de l’extrême à ainsi risquer sa vie ? Non. « Un sport nécessite qu’il y ait une compétition. Or, je ne suis pas un compétiteur. Je ne me bats pas pour être meilleur que quelqu’un d’autre, je me bats juste pour être meilleur que moi-même. » À 1 ou 50 mètres du sol, sur un fil comme dans sa vie. C’est ainsi que Jade, funambule américain, continue d’avancer.


Rêver plus haut
Vingt ans après son Oscar pour Forrest Gump, le réalisateur américain Robert Zemeckis sort un biopic qui va donner le vertige à un grand nombre de cinéphiles ! Celui-ci s’inspire en effet de la vie du funambule français Philippe Petit et relate en particulier sa célèbre traversée illégale entre les deux tours du World Trade Center, effectuée en 1974 et qualifiée par les médias de « crime artistique du siècle ». L’occasion pour le funambule Jade Kindar Martin, qui double l’acteur principal, Joseph Gordon-Levitt, de se glisser dans la peau de l’idole de sa jeunesse.
En salles depuis le 28 octobre.

 

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