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Quel avenir pour Zinédine Zidane ?

Quel avenir pour Zinédine Zidane ?

Par Vincent Duluc , le 07 décembre 2015

Qu’attend-on de l’avenir lorsqu’on s’appelle Zinédine Zidane ? Devenir entraîneur est-il une fatalité ? Vincent Duluc défriche le futur de celui qui est et restera le plus grand joueur de l’histoire du football français.

Le vide a commencé quand il était encore sur le terrain. La Coupe du monde 2006 n’était pas achevée, le ciel n’avait rien distribué, ni les lauriers, ni les regrets. Zinédine Zidane a cessé d’être joueur quand rien n’était encore joué. Il a pris sa retraite en short, une image éternelle de celle des autres, et il a doublement tourné le dos à la gloire, s’enfonçant dans l’ombre du stade olympique de Berlin au marbre funéraire. À l’instant même où il perdait le contrôle de ses nerfs, il a soudain eu l’âge de reprendre le contrôle de sa vie, s’est dirigé vers un calendrier qui ne dépendrait que de lui, et qui l’attirerait à la lisière de la nostalgie. Il s’est ennuyé, en somme.

Il savait déjà ce que signifiait renoncer au meilleur, à l’exaltation, il avait annoncé la fin de sa carrière internationale après l’Euro 2004 et puis, un an plus tard, il était revenu, parce que la vie à Madrid ne lui suffisait pas, parce que quitte à jouer encore et à entretenir la capacité athlétique d’exercer son art, autant revoir l’équipe de France, une dernière fois, une dernière saison, en ressentant les ultimes feux d’une belle jeunesse et en nourrissant le rêve de conquérir le monde.

 

Sa différence

Le moment le plus délicat de l’après est toujours la perte de la grâce. Après plus de dix années à courir le monde, la fortune et la gloire, il faut désormais marcher du même pas que les autres, et parfois passer de la magie à la désillusion, accepter la modification de l’image. Mais si certains joueurs voient leurs cheveux tomber, pour lui ce n’était pas un problème. Il avait tout tenté dans sa période bordelaise, mais les solutions capillaires modernes et artificielles n’avaient rien changé à la promesse de la tonsure. Il serait chauve en pleine gloire, et chauve après. D’autres s’enrobent, pour confirmer que le mouvement qui faisait leur grâce les a quittés et que la nouvelle mesure du temps les laisse immobiles, à passer du frigo au salon. Lui n’a pas pris un gramme, doit rentrer dans les mêmes costumes italiens que lorsqu’il était Ballon d’Or. L’apparence intacte compte dans le maintien du magnétisme. On prétend que ce rayonnement-là est de l’ordre de l’impalpable, mais c’est faux. Quand certains joueurs rentrent dans une pièce, on sait que ce sont des anciens joueurs et l’on quête avec difficulté quelques signes qui puissent les ramener à nos mémoires. Mais quand il s’agit de Zidane, on sait immédiatement que c’est lui, les têtes se tournent dans un léger vertige, l’assemblée s’ouvre comme la mer Rouge, le charisme traverse la pièce dans un éclair, suggérant que rien n’a changé, qu’il n’a pas changé.
 

Il est un membre de la Trinité, que les générations classent selon leur jeunesse encore plus que selon leur goût. L’équipe de France a connu trois grands footballeurs en cent dix ans d’histoire. Raymond Kopa, Michel Platini, Zinédine Zidane. Raymond Kopa n’a jamais été entraîneur. Son « après » a été celui d’un homme d’affaires des années 60, un jus de fruits à son nom, des chaussures de foot aussi, des activités de consultant à la radio, à la télé, et tout cela faisait de lui un pionnier à la mesure de l’époque. C’est ainsi qu’il a vécu, non pas royalement, mais en suggérant l’idée d’un homme qui avait réussi sa reconversion, à une époque où les joueurs rêvaient par-dessus tout de devenir représentants adidas dans leur département d’origine pour se rapprocher de leurs parents, ou de leurs beaux-parents.

Michel Platini n’a jamais été entraîneur de club. Il a été sélectionneur de l’équipe de France de 1988 à 1992, s’en est découragé après un peu plus de trois ans, et n’est jamais revenu sur ce terrain-là, ni sur un terrain tout court, entreprenant plutôt de devenir le meilleur dans la coulisse. Et, si cette fin d’année 2015 lui est un tourment de chaque instant, l’envoyant vers l’impasse plutôt que vers la voie royale, son destin reste exceptionnel. C’est celui d’un enfant de Jœuf qui joue au football contre la porte du garage, et qui a été en position de diriger le monde qu’il avait choisi. Il aura dirigé l’Europe, déjà, montrant comment un gamin de Lorraine qui n’avait pas son bac, petit-fils d’immigrés italiens, a pu devenir président de l’UEFA par son intuition et un peu de sens politique, quand même.

Platini illustre la problématique qui attend Zidane. Quand ces hommes-là choisissent une voie, après que les clameurs se sont tues, il leur faut devenir les meilleurs, transposer à leur nouvelle vie l’idée de la compétition, comme avant, mais avec des armes nouvelles qui les laissent dans l’incertitude ou dans l’apprentissage.

 

Tout un apprentissage

À terme, Zinédine Zidane a envie de devenir le meilleur entraîneur. Pour l’instant, il veut juste devenir le meilleur entraîneur possible. Comme Michel Platini, comme quelques-uns des artistes qui voisinaient avec les étoiles, il se heurte dans ses premiers pas à l’impossibilité de la pédagogie par le génie. Il leur faut expliquer, décortiquer ce qui leur est naturel, ce qu’ils ont toujours fait d’instinct. Il leur faut apprendre à des jeunes joueurs ce qu’ils ont intégré à leur jeu par l’imitation ou l’invention dans la seconde. Il faut soudain conceptualiser l’inné. Puis, au-delà, trouver les mots, les stratégies, manager des ego plus grands que le leur superposés à des talents plus petits que le leur, convaincre tous ces joueurs qui commenceront trop tôt d’oublier que leur entraîneur s’appelle Zinédine Zidane.
 

Il y a neuf ans maintenant que Zidane n’est plus footballeur. Mais il est toujours Zidane. Une marque mondiale. Le Français le plus connu sur la planète, sans doute. Mais après avoir cherché, avoir passé les premières années d’oisiveté à découvrir ce que pouvait être la vie ordinaire, à en apprécier certains aspects et à constater qu’il lui manquait quelque chose, il a recommencé une carrière, entamé une nouvelle partie. Comme dans un jeu vidéo, il a parfois quelques codes pour lui permettre de passer plus vite à l’étape suivante. Mais ce n’est pas sa démarche. Il s’attache à son sillage une humilité, une volonté de partager le sort commun dans l’obtention d’un diplôme qui sera une autre légitimité. Joueur, son avenir ne dépendait que de ses performances. De ses buts, éventuellement, mais il n’en a pas marqué tant que ça, sinon dans les moments où cela valait vraiment la peine. Entraîneur, le voilà enchaîné au désir des autres et aux résultats de ses joueurs. Seul, à lui seul, il faisait basculer le destin de son équipe. Seul, il est seul désormais, et c’est son équipe qui tient son destin entre ses mains, dans un renversement de la dépendance. Il ne sera jamais pauvre, jamais oublié, et il deviendra vieux un peu plus tard que les autres, mais sa gloire dépendra d’un avant-centre, d’un gardien, d’un poteau. S’il ne devient pas un bon entraîneur, il trouvera d’autres domaines de la vie pour se distinguer, sûrement. Jusque-là, il n’a pas été un consultant bouleversant, mais c’était par humilité peut-être. Les gens – mais les gens sont méchants – glissent vers la facilité et l’ironie, jugent que son passage à Canal+ n’a pas été marquant, parce qu’il a perdu l’habitude de faire de longues phrases en français ou parce qu’il en a fait peu. Mais cela ne peut pas être ça, il y a forcément autre chose. Quiconque l’a interviewé depuis la fin de sa carrière remarque le caractère et le relief de ses mots. Il a libéré sa parole. Donc, s’il ne disait rien de plus à la télé, c’était sans doute une manière inconsciente de refuser de vieillir et de passer de l’autre côté, pour rester plutôt du côté des joueurs, de ceux qui parlent avec peu de mots, ne disent rien qui fâche ou dépasse, et ne pensent qu’au jeu.


Quand ces hommes-là choisissent une voie, après que les clameurs se sont tues, il leur faut devenir les meilleurs. 
 

L’après-carrière laisse littéralement les grands joueurs au bord du vide, les confronte à ce vertige que rien ne sera aussi fort ni aussi beau. Il a décidé de combler ce vide par une carrière d’entraîneur. Il va falloir qu’il se jette à l’eau, qu’il mette en jeu le nom et la réputation de l’entraîneur Zinédine Zidane, qu’il aille combattre le constat que les grands entraîneurs de l’histoire, qui parfois avaient plus d’influence que leur entraîneur du temps qu’ils menaient leur équipe au triomphe, ne sont pas toujours capables de manager une équipe jusqu’au succès par les mots, les stratégies. C’est ce qu’il est en train de construire. Il n’a jamais eu l’intention d’en rester là. Alors qu’il entraîne la Castilla, la réserve du Real où évolue son fils aîné, Enzo, il sait que sa nouvelle vie d’entraîneur lui laisse trois choix possibles : le Real Madrid est sa maison, mais la maison blanche lui a préféré Rafael Benitez l’été dernier, même si Benitez ne durera sûrement pas, car le football qui se joue à Santiago Bernabeu n’est pas celui qu’attend le peuple merengue. S’il n’a pas le Real, malgré ses bons résultats avec la Castilla, il lui restera deux options. Un club, dès l’été 2016, avec ce vertige de mettre en jeu son image et son avenir dans un milieu impitoyable qui ne se donnerait pas trois ans pour le juger. La dernière option, la plus confortable, s’approcherait du modèle Platini : reprendre l’équipe de France après Didier Deschamps. Mais l’horizon est lointain. Si tout va bien, son ancien capitaine va durer au moins jusqu’à la Coupe du monde 2018. D’ici là, Zidane peut seulement être un recours, une solution de temps de crise, comme il l’avait fait dans l’habit de joueur qui lui donnait des super-pouvoirs en 2005. Sélectionneur, ce n’est pas le même métier : terriblement exposé, mais moins dangereux. Entraîneur est un métier dans lequel la proportion de grands joueurs qui réussissent est la même que chez les joueurs moyens. Il faut à la fois constater qu’une grande carrière est un bagage et qu’il ne sert pas à grand-chose de le porter en permanence lorsqu’on se retrouve face à un groupe. Pelé n’a jamais été entraîneur, son boulot de Roi lui suffisait largement. Ses tournées mondiales, ses inaugurations, ses contrats, ses coups d’envoi dans un sourire, sans une ride, sans un cheveu blanc. Un gros boulot, vraiment.


Beckenbauer l’a fait, a gagné avec le Bayern en Allemagne avant de devenir champion du monde avec la RFA en 1990, mais il a perdu définitivement le fluide après son passage à Marseille, en 1990-1991. Johan Cruyff a changé le jeu, ça oui. Lothar Matthäus est sans doute le plus mauvais entraîneur parmi tous les Ballons d’Or de l’histoire, et il y avait une vraie compétition pourtant. Diego Maradona a fait pleurer ses joueurs la première fois qu’il a dirigé la sélection d’Argentine, un peu moins la deuxième. La troisième fois ils avaient l’œil sec et attendaient que Don Diego leur donne une direction précise, et ils étaient encore en train d’attendre lorsqu’il est parti. Maradona était un entraîneur avec un seul ressort. Michel Platini n’a été que sélectionneur, et quand les joueurs ont voulu eux-mêmes décider de l’organisation défensive, il a laissé filer, il s’est désintéressé d’une équipe qui, de toute façon, ne lui ressemblait pas assez. Ses amis journalistes italiens n’arrêtaient pas de le lui répéter et cela lui faisait mal, son orgueil n’aimait pas. Marco Van Basten a tout essayé, il n’a pas tout raté mais il a fini par estimer que ce n’était pas un métier pour lui. Trop de souffrance, pas assez de plaisir.
 

C’est toujours la même chose, la pression manque, et puis après elle est trop grande, ne laisse plus de repos, et les entraîneurs qui revoient leurs matchs ne se reconnaissent plus, après, quand ils arborent cette tension, cette dureté dans le visage. C’est pourtant cela que Zidane veut retrouver. Sa deuxième vie est tranquille jusque-là, mais elle l’est trop, justement. Il mène la vie d’un Madrilène qui profite de ses dimanches quand la Castilla joue le samedi. On l’a croisé un jour dans un restaurant, un dimanche midi, où il était justement venu bruncher avec des amis. Il est venu dire bonjour en arrivant, au revoir en partant, ce qui rappelait combien l’éducation est une valeur constante, et qu’il n’a jamais changé – il était le même quand on le croisait chez Urbani à côté de la gare de Turin, sa cantine piémontaise, et qu’il n’était pas encore ce qu’il est devenu. Ce jour-là, à Madrid, les autres clients glissaient autour de lui sans atteindre sa tranquillité, et on lui avait suggéré qu’elle ne serait pas la même le jour où il aurait le travail dont il rêve. Des matchs tous les trois jours, des médias omniprésents, l’adrénaline de la compétition, le jeu jusqu’à l’obsession. Entraîneur d’une grande équipe sera une vie de fou. Mais cela fera dix ans, en juillet prochain, qu’il vit une autre vie. On dirait que cela suffit, maintenant.

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