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L’effet caméléon

Novak Djokovic

L’effet caméléon

Par François Thomazeau, le 20 mars 2014

Plus cool que Nadal, moins coincé que Federer, Novak Djokovic incarne une nouvelle race de champions aussi soucieux de la qualité de leur service que de leur image. Il joue sur le décalage sans pathos. Et on aime ça.

Dis-moi qui tu imites, je te dirai qui tu es. Longtemps, Novak Djokovic s’est réfugié derrière une façade et des noms d’emprunt. Nole, the Djoker. Et dans cet esprit anglo-saxon qui domine la culture tennistique dans les travées et les médias sinon sur les courts, Djoko, ce fut d’abord cela. Le pitre qui, à la fin d’un match assommant de volonté, de vitesse, de vista et de rage de vaincre, se déhanche comme Sharapova, se balance comme Nadal, remue des mécaniques comme Volandri ou hoche la tête comme Federer. Pour amuser la galerie. Du coup, on n’aurait presque pas vu venir cette transformation clinique, méthodique, déterminée. Quand le luron est devenu numéro un, les sourires se sont un peu figés. Les dents ont grincé. Le sport a besoin, pour prospérer, d’inventer des scénarios et des castings. Le tennis est un sport individuel – peut-être LE grand sport individuel – mais il ne supporte pas les monologues. À deux, c’est mieux, à trois, n’en parlons pas. À force de les imiter, Nole a fini par se glisser dans ce mano a mano entre l’élégant Roger et le sculptural Rafa. Jusqu’à leur piquer la vedette. Ou comment la copie dépasse les modèles. L’ATP pouvait se frotter les mains devant les recettes attendues de ce remake du bon (Federer), de la brute (Nadal) et du truand (Djokovic).   

C’est que, contrairement aux apparences, Novak Djokovic ne copie personne. Si son style est difficilement définissable – même s’il s’inscrit dans la lignée des attaquants de fond de court qui dominent le jeu depuis les années 80 –, c’est qu’il l’améliore sans cesse, qu’il a compris très tôt que son don pour l’observation et sa capacité inouïe à reproduire aussitôt les gestes et les démarches saisies sur le vif faisaient de lui mieux qu’une copie. Un joueur complet... Étonnamment, alors qu’on lui reproche parfois sa métronomie ou sa réticence à se hisser jusqu’au filet, le joueur de tennis serbe, fils de restaurateur des monts Kopaonik s’est toujours entouré d’orfèvres du jeu d’attaque, de Marián Vajda et Todd Martin à Boris Becker aujourd’hui. Le caméléon n’hésite pas à se réinventer. C’est justement sa force.
 

DEVENIR LE MEILLEUR

Alors, on peut réécrire l’histoire et trouver des tas de raisons à cette personnalité à facettes. S’il s’est un temps caché derrière le masque du Djoker, c’est peut-être d’abord parce qu’il est serbe. Et qu’il ne faisait pas bon être né à Belgrade en 1987, deux ans avant l’accession au pouvoir de Slobodan Milošević et le début de la désagrégation de la Yougoslavie. Quand il passe professionnel en 2003, à 16 ans, la tension est à peine retombée. Le Premier ministre Zoran Djindjić est assassiné, le Kosovo prépare sa sécession. Et dans l’inconscient collectif de la « communauté internationale », le Serbe est le méchant, le paria. Alors Djoko fait le clown. Pour dédramatiser. Faire oublier aussi qu’il a passé son enfance dans un pays en guerre, avant que son talent ne le pousse à un semi-exil. Comme tant d’autres ex-Yougoslaves, il vit la déchirure parfois absurde d’un ancien pays fou de sport, qui trouve dans les clameurs du stade et les ahanements de l’effort un exutoire à cette décomposition en marche.

Aujourd’hui, Novak Djokovic a tombé le masque. Le joueur éponge a fini par évacuer le trop-plein d’influences pour devenir lui-même,

Sa deuxième maman, Jelena Genčić, a formé les plus grands joueurs de cette nation défunte: la Slovène Mima Jaušovec, les Croates Goran Ivanišević et Iva Majoli. Et c’est chez le Croate Nikola Pilić que le jeune Novak va peaufiner son art. Il fut Yougoslave, Serbo-Monténégrin, Serbe, formé en Allemagne. Il parle serbe, allemand, anglais, français, italien. Tous les déracinés sont des caméléons. Question de survie. Sa carrière fut et reste un peu cela : la reconquête d’une dignité et d’une identité. Cette accession au premier rang mondial le 4 juillet 2011, quelle revanche ! Et la victoire de la Serbie en Coupe Davis le 5 décembre 2010, quel retour en grâce ! Le Djoker nous a bien eus.

 

L’HOMME AUX DEUX VISAGES

Ses proches décrivent d’ailleurs un garçon assez éloigné du chambreur de vestiaires. Sans doute a-t-il gardé son âme d’enfant. Mais Jelena Genčić, sa « deuxième maman » disparue en 2012, évoquait un môme bien différent, et certainement pas un rigolo. On reconnaît sur les photos d’époque cette tignasse brune et drue, ce front massif. On imagine surtout le regard noir fixant, fasciné, les échanges sur le court de tennis des monts Kopaonik aujourd’hui détruit par la guerre. Le petit Novak, ses menottes agrippées au grillage, convié par Jelena à venir voir ce qu’il se passe de l’autre côté. Côté court. La légende est en marche. Le lendemain, le bambin rapplique avec son sac et son casse-croute, bien décidé à camper s’il le faut. Et la muse du tennis yougoslave découvre, à l’inverse d’un blagueur, un petit garçon déterminé, sérieux comme un pope, tendu vers ce seul objectif qu’elle lui a promis : devenir le meilleur.

 

Aujourd’hui, Novak Djokovic a tombé le masque. Le joueur éponge a fini par évacuer le trop-plein d’influences pour devenir lui-même, en même temps qu’il se délestait de quelques kilos superflus en renonçant au gluten. L’ultime métamorphose intervient à Wimbledon, en juillet 2011, où il s’offre enfin ce Graal du tennis mondial en même temps que ce rang promis par sa maîtresse à jouer. Cette année 2011 défile comme un rêve : trois titres du Grand Chelem, 10,6 millions de dollars de gains. Du jamais vu depuis des décennies. Novak écrase ses adversaires comme la canicule un après-midi à l’Open d’Australie, et ce alors que les places n’ont jamais été aussi chères au panthéon du jeu avec ses deux faire-valoir habituels et l’ascension d’Andy Murray.

 

Djoko peut s’affirmer tel qu’il est. Serbe et enfin fier de l’être. Orthodoxe pratiquant. La famille prospère et décline la marque sans oublier d’aider à l’entretien d’églises et de monastères. Le Djoker a la foi. Dieu est de son côté. Sa fiancée, Jelena Ristic, gère la Novak Djokovic Foundation, qui aide à scolariser des gamins de son pays comme le fait celle d’Andre Agassi et Steffi Graf à Las Vegas : les enfants de la balle ont des comptes à régler avec ces années tendres qu’ont leur a volées. Lui devient ambassadeur de l’Unicef, chapeaute un tournoi ATP à Belgrade.

 

Mais la mue n’est pas achevée. Reste à conquérir l’empathie et l’amour du public au-delà des frontières. Dans ce domaine, Roger et Rafa trustent encore les suffrages au privilège d’images fortes et de l’ancienneté. Mais aussi de la force de frappe de Nike, leur équipementier. Alors Nole n’hésite pas à changer une nouvelle fois d’oripeaux. Drivé par son oncle Goran Djokovic, le grand intendant de la team Novak, il revoit sa stratégie marketing pour viser plus haut, plus fort, plus grand. Il quitte son agent, CAA Sports, renégocie ses contrats, largement inférieurs à ceux de ses rivaux. On le voit fréquemment en compagnie du milliardaire Ron Burkle, qui gère les intérêts des stars du sport US. Et finalement, il rejoint le leader du marché, IMG, une écurie qui comprend déjà Rafael Nadal, Serena Williams ou Maria Sharapova. Cela se voit sur ses épaules, et son poignet. En 2012, il abandonne Sergio Tacchini, aux polos devenus trop étroits pour ses larges épaules, et signe avec l’équipementier japonais Uniqlo, puis avec la maison horlogère nippone Seiko cette année. Chacun sait que sur le chemin de la gloire, il faut d’abord être Big in Japan. Peugeot s’attache aussi ses services pour peaufiner son image de marque axée sur la performance et la technique. Mais s’il a mûri, va se marier et atteint, à 26 ans, l’âge d’or pour un athlète, il n’entend pas placardiser ce boute-en-train qui reste finalement son double le plus attachant. Son profil Twitter est une profession de foi : « Laugh as long as you breathe, love as long as you live ! » (Ris tant que tu respires, aime tant que tu vis). On ne se refait pas tout à fait.

 

 

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