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Champions maudits

Champions maudits

Par André Bessy , le 27 mars 2014

Ils sont nés riches, beaux et doués. La victoire était en eux. Propulsés très tôt par des courants favorables, ces « fils de » sont devenus des champions d’exception. Mais un jour, leur bonne étoile s’est brusquement éteinte. Ils s’appelaient Ayrton Senna, Vitas Gerulaitis, Elio de Angelis et Payne Stewart.

Un week-end noir. En ces ultimes jours d’avril 1994, une ombre maléfique s’étend peu à peu sur le circuit d’Imola où doit se dérouler la troisième manche du championnat du monde de F1. Ça s’obscurcit dès les premiers essais libres, le vendredi. Rubens Barrichello sort miraculeusement indemne d’un effroyable accident. Le lendemain, en qualifications, le pilote autrichien Roland Ratzenberger a moins de chance et se tue au volant de sa Simtek. L’émotion est vive, le pire plus que jamais certain. Mais le dimanche 1er mai, comme pour conjurer le sort, on prend la décision de donner le départ de la course. Personne n’imaginait à ce moment-là qu’un Olympien des temps modernes, sur le berceau duquel s’est penchée une armada de fées bienveillantes, paierait également un lourd et mortel tribut. Après six petits tours, dont cinq effectués derrière la voiture de sécurité, Ayrton Senna tire tout droit dans la courbe du Tamburello. Sa Williams percute un mur de béton à plus de 210 km/h. Rebondit sur la piste. Et s’immobilise. Le triple champion du monde aux 41 victoires et 65 pole positions ne bouge plus tandis que les secours s’activent. Les fans retiennent leur souffle. Se persuadent que leur idole d’à peine 34 ans bénéficie d’un statut unique le mettant à l’abri de la fatalité. Mais le Brésilien décède quelques heures plus tard à l’hôpital Bellaria, à Bologne. « La veille », relate Sid Watkins, le médecin du paddock, « je lui avais conseillé de tout arrêter et de se mettre à la pêche. Il m’avait répondu qu’il n’avait pas le contrôle sur certaines choses et qu’il devait continuer. » Trois jours de deuil national sont décrétés au Brésil et plus de deux millions de personnes assistent à ses obsèques à São Paulo, sa ville natale.

Il est clair qu’un génie vit exclusivement pour son art et Senna colle en plein à cette évidence.

PASSION(S)
Senna appartient à une riche famille pauliste. Son père, Milton Da Silva, dirige sa propre compagnie d’automobiles. C’est lui qui fabrique le premier karting d’Ayrton, âgé à l’époque de 4 ans. Il constate d’emblée une joyeuse habileté. Cependant, il est loin de se douter qu’il inocule à son fils un virus tenace qui mutera en obsession. Devenu adolescent, ce dernier s’acharne davantage à développer ses dons exceptionnels qu’à profiter des réjouissances dues à son âge et son milieu. À 13 ans, il est déjà organisé comme un pilote professionnel. Un peu plus tard, son perfectionnisme en fleur le pousse à voyager aux États-Unis pour y suivre les préceptes d’un professeur de physiologie. Senna acquiert ainsi des qualités mentales hors du commun et les déploie aussitôt en compétition. Il devient champion d’Amérique du Sud de karting en 1977, puis vice-champion du monde en 1978 et 1979. Une fabuleuse trajectoire se dessine.
Il est clair qu’un génie vit exclusivement pour son art et Senna colle en plein à cette évidence. Le monde entier s’en aperçoit en 1984, à Monaco, pour ce qui constitue son cinquième départ en Formule 1. Un déluge s’abat ce jour-là sur le Rocher. Les abandons se succèdent. Ayrton, quant à lui, glisse de manière princière sur son rafiot, la modeste Toleman TG 184. Il s’adjuge une éblouissante seconde place grâce à un sens du pilotage subtil mêlant aisance et agressivité. Sous la pluie, il se montrera d’ailleurs à chaque fois magic. Comme à Estoril en 1985, ouvrant par la même occasion son compteur en Grand Prix. Ou à Donington, en 1993, doublant quatre voitures lors d’un premier tour d’anthologie. Toutes ces performances d’équilibriste ont contribué à forger son mythe, à l’égal de sa rivalité avec Alain Prost qui va enfler jusqu’à la démesure. En 1988, ces deux géants des circuits se retrouvent équipiers chez McLaren et l’entente cordiale du début vire assez vite à la foire d’empoigne. D’abord par médias interposés, puis sur la piste. Un pic d’inconséquence est atteint au Grand Prix du Japon 1990. Prost, passé chez Ferrari, est éperonné volontairement par Senna à l’abord du premier virage. Cette manœuvre folle, que le Français aura du mal à pardonner, posera le Brésilien comme l’un des pilotes les plus controversés de son époque. Les uns saluant son grand style, sa science inégalée des réglages – « Pour moi, Senna est le meilleur coureur qu’il y ait jamais eu. Il savait tout », concèdera Niki Lauda –, les autres s’emparant de cette foi indéfectible qu’il avouait sans réserve pour pointer ses errements en course – « Il conduisait en se croyant protégé de Dieu, ce qui le rendait dangereux ».

ENTRE FILS DE BONNE FAMILLE
En tout cas, Senna ne laissait jamais indifférent. Pas même Elio de Angelis, un frère de privilège qu’il avait rejoint chez Lotus en 1985. L’Italien à l’apparente et majestueuse impassibilité, proche de celle d’un Guépard, avait à son tour lâché : « Ayrton veut tout pour lui, il est invivable. C’est un petit Machiavel ». Néanmoins, tout ceci fut émis du bout des lèvres, car avec ce cavaliere, on échangeait toujours à fleurets mouchetés. En terme d’élégance pure, le Brésilien avait trouvé son maître.
Issu d’une riche lignée d’aristocrates, le bel Elio vit, en compagnie de ses frères et sœurs, une enfance dorée dans les beaux quartiers de Rome, sous la figure tutélaire d’un père charismatique, ancien pilote de haut niveau en motonautisme. La culture mais aussi le sport font partie intégrante de son épanouissement. Il se passionne très tôt pour le karting et c’est avec les deniers de son géniteur qu’il se professionnalise. Dès sa deuxième année de compétition, en 1975, il devient vice-champion du monde de la discipline. Il obtient sa première grande victoire à Monaco en 1978, où il remporte le Grand Prix de F3. Il n’a que 20 ans et ce succès de prestige lui entrouvre les portes de la discipline reine. La scuderia Ferrari l’invite à une séance d’essais privée mais ne donne pas suite. À l’instar d’autres top team de l’époque, Brabham ou Tyrell le trouvant à leur tour un peu vert. Le jeune patricien s’impatiente à sa manière, tire avec délicatesse la manche de son père qui délie une nouvelle fois les cordons de sa bourse. En 1979, la petite équipe Shadow, pas insensible à cette manne, assouvit la première son désir de Formule 1. En dépit d’une voiture obsolète, la classe naturelle d’Elio se cristallise dans un pilotage tout en finesse, efficace et sobre. « Il maîtrisait sa monoplace avec le doigté d’un pianiste émérite – ce qu’il était à ses heures perdues. Il possédait l’art de la trajectoire et fut le plus beau pilote qu’il m’ait été donné d’admirer » écrira le journaliste Johnny Rives. Cette saison-là, il glane une honorable quatrième place au Grand Prix des États-Unis, sur le circuit de Watking Glen. La prestigieuse équipe britannique Lotus, alors sur le déclin, l’engage la saison suivante aux côtés du champion du monde Mario Andretti. S’ensuivront six années parfois poussives, que le Romain et son élégante maestria s’emploieront à embellir. Comme lors d’un mémorable Grand Prix d’Autriche 1982. De Angelis lutte avec Keke Rosberg pour la victoire. Tous deux négocient l’ultime courbe du circuit de Zeltweg roues contre roues. Au terme d’une énième accélération, le pilote Lotus franchit le drapeau à damier avec 125 millièmes de seconde d’avance sur le Finlandais, signant le premier succès de sa carrière. Il n’en obtiendra qu’un autre, en 1985, à Imola.

Sa crinière de lion, son jeu attractif et son inclination pour la fête confèrent à Vitas Geruiatis une aura particulière.

Pour autant, son palmarès ne reflète pas l’étendue de son talent. Le brillant transalpin l’aurait à coup sûr enrichi de plusieurs lignes sans ce tragique accident de 1986. Arrivé chez Brabham avec de grandes ambitions, Elio connaît un début de saison difficile. Il vient d’abandonner à Monaco, ne se doutant pas qu’il disputait là son dernier Grand Prix. Trois jours plus tard, le 14 mai, il prend part à une séance d’essais privée sur le circuit Paul Ricard. L’objectif est d’améliorer les performances de sa monoplace, la révolutionnaire mais peu fiable BT55. Un cauchemar. La voiture perd soudain son aileron arrière. Effectue une impressionnante série de tonneaux. Et termine sur l’arceau, au-delà des barrières de sécurité. On tente aussitôt d’extraire de Angelis de son épave mais il y reste prisonnier de longues minutes, asphyxié par un début d’incendie. Héliporté inconscient à l’hôpital de La Timone à Marseille, il meurt le lendemain à l’âge de 28 ans. « Il était un cas à part car il exerçait son métier par amour du sport, sans motivation mercantile. C’était un gentleman racer, une personne de grande qualité que je suis fier d’avoir connu. » Ces paroles en forme d’hommage émanent de Senna lui-même.
Maudite Formule 1 qui, pendant longtemps, n’a cessé d’enterrer prématurément son contingent de favorisés. Elle n’est toutefois pas la seule discipline sportive à les avoir pleurés. Comme dit Eschyle, « le malheur ne distingue pas et, dans sa course errante, il se pose un jour sur l’un et demain sur l’autre ». « Un jour » sur Payne Stewart, golfeur américain qui a gagné au cours de sa carrière 11 titres sur le circuit professionnel dont 3 majeurs – deux US open en 1991 et 1999 ainsi qu’un USPGA en 1989. « Demain » sur Vitas Gerulaitis, tennisman de même nationalité qui a remporté 25 titres en simple, dont une victoire en Grand Chelem lors de l’Open d’Australie 1977. Ils incarnent l’un et l’autre tout ce que les États-Unis peuvent charrier de valeurs contradictoires. 

OPPOSITION DE STYLES
Stewart naît le 30 janvier 1957 à Springfield (Missouri) dans un milieu ultra conservateur. Son père lui inculque en profondeur le sens de la famille, du patriotisme, le goût de l’effort et de l’honnêteté. Mais il lui enseigne également le golf dès l’âge de 4 ans. Un apostolat supplémentaire pour cet ancien pratiquant de haut niveau, ayant lui-même participé à l’US Open en 1955. Le jeune garçon s’avère aussi doué que docile. Au fil des années, sa maîtrise grandit en même temps que son atavique rigorisme. Payne termine d’abord ses études commerciales à la Southern Methodist University de Dallas avant de se lancer sur le circuit asiatique pendant deux ans. Il passe professionnel en 1979.
En revanche, Gerulaitis et sa famille, originaire de Vilnius, symbolisent à la perfection le « rêve américain ». Durant la guerre, son père, qui travaillait au ministère de l’Éducation et fut champion de Lituanie de tennis, immigre à New York, ses privilèges envolés durant la longue traversée. D’un naturel volontaire, il remonte petit à petit la pente tout en initiant son fils et sa fille aux rudiments de la petite balle. Tous les week-ends se passent inlassablement sur les courts publics de Forest Park dans le Queens. Vitas se distingue. Il est souple, rapide, incisif à la volée : un pur profil d’attaquant. Il intègre l’académie de tennis de Port Washington à Long Island, étudie un an à l’université de Columbia et rejoint le circuit professionnel en 1971. Sa crinière de lion, son jeu attractif et son inclination pour la fête lui confèrent assez vite une aura particulière. Il devient la figure emblématique d’une génération de tennismen bien décidés à jouir au maximum de leur statut de champion dans une époque électrique, traversée en plein cœur par un fort courant hédoniste. « Broadway Vitas », comme on le surnomme, a la flambe rivée au corps. « Même quand on était juniors », confirme John McEnroe, « on entendait que Vitas avait été avec telle actrice ou avait joué tel tournoi sous l’influence de telle drogue. Je me demandais comment il faisait pour brûler la vie par tous les bouts. Il menait déjà une existence glamour à Manhattan, vivait dans une suite, tandis que je revenais de mes voyages avec du linge sale pour ma mère et retournais dans ma vieille chambre d’étudiant. Lui conduisait une Rolls Royce jaune crème, de la couleur de ses cheveux. Moi, j’en étais à manœuvrer une pauvre Pinto orange flamme. »

Sur les greens, Payne Stewart étonne par son apparence vestimentaire, à la fois élégante et rétro.

LE VERTUEUX ET LE CLUBBER
Un style particulier donc, à la limite du mauvais goût, que Payne Stewart, de son côté, affirmera dans une ébauche de dandysme. Sur les greens, il étonne par son apparence vestimentaire, à la fois élégante et rétro. Il porte des knickers – ces pantalons de golf à la Tintin –, un béret, des chaussettes remontées jusqu’aux genoux. Ses chaussures sont en peau de crocodile. Ce look contribuera à sa légende autant que son duel remporté face à Phil Mickelson à l’US Open 1999. Focus : au cours de l’ultime partie, Stewart possède un coup de retard sur son compatriote et les deux hommes abordent le trou numéro 16 dans une ambiance surréaliste. La femme de Mickelson doit accoucher d’une minute à l’autre et son mari, très concerné, ne veut en aucune manière rater la naissance de son premier enfant. Par conséquent, il se balade avec un beeper à la ceinture, prêt à tout lâcher en cas de nécessité. Perturbé, il commet un bogey pendant que son adversaire enquille huit mètres pour le par, plante un birdie au 17 avant de rentrer un putt magistral au 18 et s’imposer d’un coup. Stewart exulte. Il célèbre sa victoire poing serré et pied en l’air puis s’avance vers un Mickelson abattu, lui enserre la tête entre ses mains et délivre ces mots de consolation : « Tu vas avoir un enfant et crois-moi, c’est la plus belle chose au monde ». Quelles que soient les circonstances, l’homme réduit l’existence à un principe de vertu et quand, trois mois plus tard, il remporte une troisième Ryder Cup avec les États-Unis (après celles de 91 et 93), il entonne l’hymne américain avec une main sur le cœur. L’année 1999 paraît sourire à ce patriote invétéré mais le 25 octobre, le destin le frappe en plein vol. L’avion privé à bord duquel il se trouvait avec cinq autres personnes s’écrase dans le Dakota du Sud. L’Amérique, sous le choc, perd brutalement l’un de ses chantres les plus fervents.
Nul ne se souvient si, en 1979, Gerulaitis a éprouvé de la fierté après sa victoire en Coupe Davis avec les États-Unis. Ses nombreuses défaites face à ses deux bêtes noires, Jimmy Connors et Björn Borg, restent bien plus ancrées dans les mémoires. Contre le premier, il s’incline 16 fois d’affilée avant de s’imposer lors de la rencontre suivante. Plein d’esprit, il déclare : « Personne ne peut battre Vitas Gerulaitis 17 fois de suite ». Contre le second, il échoue à 13 reprises en finale, notamment à Roland-Garros. Ce même Suédois face auquel il dispute une demi-finale d’anthologie à Wimbledon en 1977. Gerulaitis rend les armes en cinq sets après avoir possédé un break d’avance et livré un échange dantesque fait de lobs, de volées et d’amortis. En 1978, il accède au troisième rang mondial. Pour la plupart des observateurs, son mode de vie décadent l’a empêché de viser plus haut. Ses nombreux amis du circuit le pensent peut-être aussi, mais ils préfèrent retenir de lui sa gentillesse, sa générosité ou son magnétisme. John Lloyd, ancien numéro un anglais : « Il me manque énormément. C’était un compagnon hors pair, un fou génial qui dépensait sans compter. Il ne vous laissait jamais régler une addition. Que vous sortiez seul avec lui ou avec dix autres personnes qu’il ne connaissait même pas. Quelqu’un m’a dit qu’une année, il avait eu la troisième plus haute facture au monde pour un particulier avec sa carte bleue ! Vitas était capable de louer un jet uniquement pour se taper des filles ». Ou Guillermo Vilas, le play-boy argentin : « Avec lui, on s’est amusé comme des dingues. John (McEnroe) et moi-même étions toujours partant pour une virée nocturne. Björn suivait sans rechigner et Vitas, qui irradiait dans la nuit et possédait un incroyable pouvoir d’attraction, nous guidait dans la folie new-yorkaise, rappelant que le meilleur moment pour aller au Studio 54, c’était le jeudi soir ». Cette réputation de noceur le poursuivra jusqu’à sa mort, à l’âge de 40 ans. On a longtemps insinué qu’elle était due à une overdose de cocaïne, son « vice blanc » pour lequel il avait subi une sévère cure de désintoxication. Gerulaitis n’a fait que s’éteindre dans son sommeil à la suite d’une intoxication au monoxyde de carbone. C’était un 18 septembre. Comme Jimi Hendrix. Rock and roll. 

 

 

 

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