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Los Angeles Football Club Story

Los Angeles Football Club Story

Par Julien Neuville , le 10 décembre 2016

 

ÉPISODE 1

 

« C’est quoi ces casquettes que vous portez ? » demande le chauffeur Uber après avoir salué chaleureusement les deux clients qu’il embarque en ce matin ensoleillé de mai.

– LAFC, brother. Los Angeles Football Club ! La future équipe de soccer de la ville, répond Rich en s’asseyant sur la banquette arrière.

– Oh, j’en ai entendu parlé.

– Ça commence quand ?

– On construit un stade dans le centre-ville, à la place de la Sports Arena. On commence à y jouer officiellement en 2018.

– C’est excitant ! C’est fou comme le soccer grossit ici. Mon père jouait professionnel, je suis un grand fan de foot.

Le chauffeur, sourire ineffaçable aux lèvres, décharge sur ses deux passagers toute l’histoire footballistique familiale : les sélections internationales de son père avec l’équipe éthiopienne, son amour pour une certaine équipe italienne, la Coupe d’Afrique des Nations, etc. Patiemment, impressionnés par une telle coïncidence, les deux jeunes lieutenants de l’armée noire et dorée écoutent, relancent, stimulent la conversation. Rich semble avoir toujours le mot juste, celui qui fait mouche chez son interlocuteur.


Le chauffeur Uber repart avec une écharpe du LAFC. © Gilles Mingasson

 

– Mais vous allez où tous ce matin ? Le chauffeur a vu l’autre douzaine de soldats en produits logotés LA lorsqu’il les a récupérés.

– C’est l’ouverture de la ligne de métro entre Santa Monica et Downtown, l’Expo Line. C’est important pour nous parce qu’elle s’arrête devant notre futur stade. Donc, si tu habites pas loin de la ligne, tu peux venir aux matchs en métro et ne pas galérer avec les parkings et les embouteillages. Pas comme pour les matchs des Galaxy. On va faire le trajet avec plusieurs groupes de supporteurs, faire du bruit, attirer l’attention.

Rich est lancé. Parler du LAFC, sa communication, ses initiatives de rassemblements, est son activité favorite. Marié à l’actrice Julie Benz (Buffy, Dexter, etc), cet homme de 43 ans, qui en paraît 15 de moins, a le charisme nécessaire pour son job : Senior Vice President Culture & Community du LAFC.
Avant de rejoindre le club, Rich a aidé à développer l’émission de news hollywoodienne The Insider pour CBS et Paramount, puis a décampé chez Warner Bros où, en tant que vice-président en charge du marketing, il a lancé TMZ on TV et Two and a Half Men. Sa propre aventure dans le sport a commencé avec les Los Angeles Matador, une équipe de boxe participant aux World Series of Boxing qu’il a fondée. Aucune expérience professionnelle dans le football, mais une immense passion pour le ballon rond. Dans son équipe, personne n’a plus de 31 ans, et tous viennent de mastodontes des médias et de la communication : YouTube, RED Camera, Apple ou encore CBS Sport.

« On tente de trouver le moyen de dialoguer avec les gens alors qu’on n’a même pas encore d’équipe. Mais nous en construisons une, et nous existons. Les réseaux sociaux, c’est notre langage. Surtout Instagram, c’est le réseau de l’image, du rêve. On a plus de followers que deux équipes actives, Colorado et Chicago. DC United est juste devant nous, mais on va les manger ! (depuis, ils les ont bien dépassés – ndlr). On parle du football à LA, les activités du coin, les événements, les tournois indoor… On veut vraiment avoir un discours global sur le soccer, pas juste sur notre équipe parce que de toute façon on n’en a pas encore. »

– Ce que j’entends là – faire la promotion du soccer, pas juste de votre équipe – est un monologue généreux et désintéressé ! C’est presque biblique mon frère ! J’espère que vous aurez de beaux maillots ! Le chauffeur est enthousiaste.

– Imagine, cette casquette dont tu parlais tout à l’heure représente 34 % de toutes les ventes de casquettes de la MLS ! Une sur trois vendues par la ligue est la nôtre ! Nous voulons que ce logo soit le nouveau LA des Dodgers, reconnaissable et iconique, on veut être distinguables. Cette casquette est le futur de la MLS.

– Noir et or… Pourquoi ?

– On voulait du noir. Mais noir et argent c’est les Oakland Raiders (équipe de NFL – ndlr) et leurs fans énervés, et ça ce n’est pas nous. Noir et blanc c’est la Juve. Mais personne ne possédait noir et or...

– Vendu ! Le LAFC est mon équipe maintenant !

– Quand on arrive, je te donne une écharpe.

– Il y a quelque chose de spécial quand on rejoint un groupe ou un projet à ses débuts, avant même que ça existe.

– En plus, il y a une opportunité énorme pour nous ici. Les Galaxy n’ont pas conquis le cœur des gens. Les fans de foot les suivent mais ne les portent pas dans leur cœur.

– Tu as raison, on s’intéresse à eux mais on n’en est pas amoureux.

– Surtout, ils se portent bien. Si les Galaxy étaient merdiques, les gens diraient qu’on est des enfoirés de se lancer maintenant, dans la même ville. Là, nous sommes l’outsider.

– Et tu sais quoi ? L’Amérique adore les outsiders !

– Personne ne peut nous détester, on ne joue pas encore !

Une fois arrivé à destination, Rich lui donne bien l’écharpe. Il repart pour sa prochaine course, portant sur les épaules cette bandelette de soie marquée du logo « LA » ailé.
 

UN MARKETING BIEN EN PLACE

« LA FOOTBALL CLUB, LA, LA, LA, LA » chante la vingtaine de personnes en casquette, polo et écharpe noir et or du club, marchant dans l’artère commerciale de Santa Monica. Le long du chemin, de nouveaux arrivés en tenue du club se joignent à la marche. Pour rythmer leurs chants, deux tambours et une grosse caisse suffisent. Les passants, peu habitués à un tel tapage, s’interrogent. Qui sont ces gens ? Comment leur expliquer… Des supporteurs chantant leur amour d’un club qui n’a encore ni stade, ni coach, ni joueurs, ni joué un seul match officiel ?

 


Les supporters du LAFC. © Gilles Mingasson

 

Impossible pour les novices de le distinguer, mais dans cette petite troupe se trouve une dizaine d’employés du club, des jeunes en charge de la vente des abonnements, du marketing, des réseaux sociaux. Ils abordent les passants, parlent du club, distribuent des magnets. Les cibles sont claires : les jeunes, les familles avec enfant, les hommes et femmes en tenue de sport, et les hispaniques. Pour chaque évangéliste, le pitch est différent.

 

Magic Johnson fait partie des propriétaires du club. Peter Guber, qui est aussi propriétaire des Los Angeles Dodgers et des Golden States Warriors, est aussi dans le club.

 

« Mia Hamm et Tony Robbins ont investi dans le club ! »

« On détruit la Sports Arena et on construit un tout nouveau stade à la place. Ce sera le premier stade construit depuis 1952 et celui des Dodgers ! »

« Avec le métro, vous arriverez devant notre stade. Pas besoin de la bagnole ! Pas comme pour aller voir les Galaxy ! »

– « Vous êtes l’équipe de Will Ferrell ? » Un curieux s’est approché de la bande.

– Oui.

– Il est là ?

– « Non, désolé mec. »

Une fois dans la file d’attente devant la station extérieure du métro, prêtes à effectuer cet inaugural trajet vers le stade, les voix se font encore plus fortes. Maintenant, le LAFC a une vraie audience, immobile, qui l’observe. Pendant que les supporteurs s’égosillent, les membres du club font le tour de la ligne. Les gens demandent des magnets, des dames parlent de leurs maris fans de foot, une mamie exige que le LAFC signe Zlatan Ibrahimovic. « I love him ! » Les chants sont déjà bien nombreux et diversifiés pour un club si jeune.

« We love the Expo, we do ! Expo Line we love youuuuuu ! »

« In LA we have the best club ! In LA we have the best club ! »

« We’re boarding the train ! Can you hear that Carson ? We’re boarding the train ! » (Le stade des Galaxy se trouve à Carson, à 30 minutes de route de Los Angeles. Deux heures de trajet si embouteillages il y a. Impossible de s’y rendre en train.)

Retardataire, Geoff Huber est sur une bonne lancée, bien positionné à l’arrière du groupe, ramassant les passants interloqués par les tambours. Son job est de rallier le plus de monde possible à la ferveur du club. Droit dans ses bottes, ses yeux en amande sont en constante agitation. Il ne rate pas une opportunité. Accoste, salue, écoute, pose des questions. « Vous connaissez le LAFC ? », « Vous aimez le football ? », « Vous avez des enfants ? », « Ils jouent au foot ? » Il est agréable, jamais insistant. L’homme de la situation. Fossette au menton, cou large, joues fraîchement rasées et cheveux courts : l’attirail du gendre parfait américain. Ancien professionnel passé par les San Francisco Bay Seals, les San Diego Flash et le Rajpracha FC (Thaïlande), il a ensuite travaillé pendant plus de dix ans dans la vente de produits médicaux, passant d’assistant de vente à patron régional. Doué balle au pied et dans la tchatche. La journée, il s’agite dans les bureaux du LAFC, aidant à la vente de billets, abonnements et suites, passant son temps au téléphone. Après le travail et le week-end, il arpente le terrain dans la « communauté » comme ils disent ici, va au contact des gens. Il parle à ceux qui jouent au foot entre amis dans les parcs.

La tactique est toujours la même : Geoff se présente, sonde le degré d’informations dont disposent ses interlocuteurs sur le club, explique l’organisation, les gens impliqués, et surtout décrit en détail le futur stade. Souvent, c’est ce qui fait pétiller les yeux des gens, tant qu’ils ne sont pas fanatiques des Galaxy. Les purs et durs ? Impossible de leur faire retourner leur veste. Les autres, s’ils peuvent aller voir des matchs de MLS sans prendre la voiture ou passer des heures dans les bouchons, lâcheront volontiers l’ancienne équipe de David Beckham. Une fois son speech terminé, Geoff se tourne vers un des interlocuteurs en particulier, celui qu’il aura analysé comme le plus « influent » du groupe, qui pourra le présenter à dix autres passionnés de football susceptibles d’être intéressés par le club. D’ailleurs, il ne vise pas que les aficionados, mais aussi ceux qui aiment sortir, s’amuser, et ceux qui veulent faire partie d’une nouvelle aventure. Geoff prend les numéros de téléphone, les adresses emails. Le lendemain, il appellera, prendra des nouvelles, en espérant les convaincre de devenir un LAFC Original. Pour 50 dollars, ils recevront une casquette, un pin’s, un accès aux événements privés et la priorité sur le choix des places de leur abonnement pour la saison. Pour Geoff et le reste de l’organisation, ce n’est pas une question de transaction, mais de relation. Les membres doivent se sentir inclus, écoutés. De la microchirurgie.
 

DES PROMESSES ET DES ATTENTES

 



« The Sports Arena is go-ing down, go-ing down, the Sports Arena is go-ing down, go-ing down. Build it black and gold. » Le groupe est posté devant le lieu de son futur stade, la Sports Arena, chantant sa destruction prochaine. Mythique salle inaugurée en 1959, elle a accueilli les Los Angeles Lakers de 1960 à 1967, les Clippers de 1984 à 1999, les basketteurs de l’University of Southern California et ceux de l’University of California Los Angeles, respectivement de 1959 à 2006 et 1965. Pink Floyd, U2, Michael Jackson, Madonna, Grateful Dead, Daft Punk et Bruce Springsteen y ont joué des dizaines de fois. Dans quelques semaines, les bulldozers démarreront la destruction avant d’y construire l’antre du LAFC. Une photo souvenir pour le photographe officiel du club est obligatoire. Une rangée à genoux, les écharpes en l’air. « Cheeeeese ! » Julio Ramos, l’homme à la grosse caisse, regarde la structure grise massive les yeux humides.

 


Les supporters du LAFC devant le futur stade du club. © Gilles Mingasson

 

– « J’ai des frissons juste en la regardant. Juste là, bébé, c’est notre future maison ! »

Le marmonnement s’adressait à tout le monde. Il flotte quelques secondes. Julio est né au Mexique. Il habite les États-Unis depuis 22 ans avec ses quatre enfants. Tous jouent au football, Julio aussi. Entraînements lundi, mardi, mercredi et jeudi, matchs le samedi et le dimanche. La famille respire football. Julio veut que tout le monde sache qu’il est prêt à mourir pour Chivas Guadalajara, son club de cœur, dans sa ville natale. Son parrain y a joué, son père y a travaillé pendant 20 ans. Maintenant, à 36 ans, Julio est veuf. Sa femme va très bien, merci. « Les veufs », c’est le surnom des supporteurs de Chivas USA, franchise de MLS basée à Los Angeles, créée en 2004 par le propriétaire de son grand frère mexicain et fermée en 2014. Depuis, Julio et son club de supporteurs se sont remariés avec le LAFC. Changeant au passage leur nom de Unit Ultras à District 9 Ultras (du nom du district dans lequel se trouvera le stade).

Pour Julio, le LAFC est une continuation, une équipe qui représente Los Angeles bien mieux que les Galaxy, « trop blancs », qu’il déteste du plus profond de son cœur. Ils ne sont pas les seuls, la Black Army 1850, qui garnissait les tribunes de Chivas USA, a aussi rejoint les rangs du LAFC. Ce nouveau club leur a promis une représentation fidèle de la ville, une diversité dans le style de jeu, les joueurs, les membres du staff technique, les infrastructures, le stade, les initiatives marketing, etc. Pour le moment, le club n’a pas failli à ses engagements, même dans les plus petits détails. Pour acheter la fameuse casquette marquée du logo LA, il faut se rendre chez Niky’s Sports. Ce petit réseau de six boutiques, adoré de tous les amateurs locaux, fondé et toujours détenu par une famille latino, est l’unique revendeur autorisé par le club (en plus du site internet de la MLS).

– Même si l’équipe n’existe pas encore, je l’aime. Je l’aime parce que je suis là depuis le premier jour...

... Après Chivas USA, on me donne une nouvelle opportunité, à moi et ma famille, de contribuer à la construction de quelque chose. J’aime construire, surtout quand c’est un édifice qui va rentrer dans l’histoire de Los Angeles !

 


Julio Ramos, fan enflammé du LA Football Club. © Gilles Mingasson

 

Bâti comme une armoire à glace et portant la barbe, Julio ne peut dissimuler son allure de nounours émotif, passionné, poète presque, qui se lance dans des tirades à voix basse dont les destinataires ne sont pas toujours identifiés.

Les deux clubs de supporteurs ont déjà fait faire écharpes et tee-shirts sur mesure avec logos et couleurs du LAFC, associés à leurs propres symboles. À leurs côtés, les groupes Expo Originals (du nom du parc adjacent au stade, Exposition Park), Lucky Boys, LAFC Cuervos (de la San Fernando Valley, au nord de Los Angeles), LAFC Relentless, se sont constitués. Tous sont alliés (ils ont même lancé un podcast ensemble, « Somos LAFC », en espagnol, disponible sur l’iTunes Store) et déterminés à être un douxième homme enflammé. Un « Dortmund californien » vont-ils jusqu’à dire. Ils partagent un amour passionnel pour ce qui n’est pour le moment qu’un mirage, composent ce phénomène qui, vu de l’extérieur, avec ces quelques dizaines de personnes portant le même tee-shirt dans un wagon de métro un vendredi midi, peut paraître dérisoire, absurde, voire amateur. Derrière, la partie immergée de l’iceberg est, elle, bien réelle et imposante. Le Los Angeles Football Club, en plus d’un compte Instagram déjà suivi par 33 000 personnes, est peut-être l’organisation de football la plus moderne et puissante du pays.

 

 

 

 ÉPISODE 2

 


– Je veux vous parler de plusieurs sujets, mais d’abord, est-ce vrai que vous êtes maintenant propriétaire d’une équipe de football ?

Jimmy Fallon semble vraiment intéressé.

– Je fais partie du groupe des propriétaires du L.A. Football Club ! répond Will Ferrell.

– C’est énorme !

L’échange entre le présentateur et l’acteur est bien huilé. Un chant démarre avec le public. Jimmy Fallon affiche sa plus belle expression d’étonnement.

– Et je crois que vous n’êtes pas tout seul...

– Oui, il y a Magic Johnson.

– Cool !

– Mia Hamm, Nomar Garciaparra...

– Nomar ? Ça va être fun !

Presque quatre millions d’Américains devant le poste, deux millions de vues supplémentaires sur YouTube. Grâce à Will Ferrell, le LAFC entre dans les foyers d’une manière bien originale, surprenante presque. Cette stratégie du « out of the box » est devenue la signature du nouveau club.

Le récit LAFC est à l’image de sa ville natale : un croisement de personnalités originales venues de contrées lointaines, souvent motivées par le pouvoir, l’argent ou la gloire. Voire les trois en même temps.

Un pan de l’histoire du LAFC démarre avec son désormais rival, le club des Los Angeles Galaxy. En 2012, Peter Guber, puissant producteur hollywoodien, fait savoir à Tim Leiweke, le patron de Anschutz Entertainment Group (AEG), son profond intérêt pour les Galaxy, propriété de AEG. À 70 ans passés, Peter Guber est un as des deals, un businessman affuté. Recruté par Columbia Pictures pendant ses études, il devient patron du studio en trois ans en produisant Shampoo, Taxi Driver et Rencontres du Troisième Type. S’enchaîne la création de Casablanca Records Studio comptant les musiciens Kiss, Donna Summer et The Village People dans son escarcelle. En indépendant ou via sa société de production Polygram fondée en 1979, Peter Guber est crédité pour les films Rain Man, Batman, La Couleur pourpre, Gorilles dans la brume, Flashdance, Midnight Express, Les Sorcières d’Eastwick, etc. En tout, 3 milliards de revenus et 50 nominations aux Oscars, dont 5 dans la catégorie « Meilleur film ». En 1988, Sony rachète son entreprise et le nomme patron du studio. Sur le papier, 120 nominations aux Oscars et une tripotée de films iconiques dont Terminator 2, Boyz N the Hood, Basic Instinct, Des Hommes d’honneur et Un Jour sans fin. Selon le Washington Post, le constat est moins glorieux. Le studio aurait perdu environ 200 millions par an pendant son mandat. En 1995, il quitte Sony et monte Mandalay Entertainment Group en partenariat avec le studio japonais. Mandalay permet à Guber de garder un pied dans la production cinéma (Donnie Brasco, Les Misérables...) mais aussi de se lancer dans le sport, sa nouvelle obsession business.

En 2010, il s’associe à l’investisseur Joe Lacob pour racheter les Golden State Warriors, qui squattent alors les dernières places du classement NBA. Cet achat arrive après les échecs de ses tentatives de prise de contrôle des Los Angeles Lakers (NBA), Los Angeles Kings (NHL, hockey), Miami Heat (NBA), Oakland Athletics (MLB, baseball), et Los Angeles Dodgers (MLB). En 2012, il parvient à acquérir les Dodgers avec Magic Johnson et un fond d’investissement, Guggenheim Partners.

Aujourd’hui, il veut s’attaquer au soccer. Peter Guber croit au ballon rond et à son futur succès aux USA. Lors d’un récent voyage en Namibie, il a été frappé de voir dans la même journée, à quelques rues d’écart, des jeunes jouer au basketball et au football. Un ballon, un terrain, et pour le premier deux paniers. Rien de plus. « Il n’y a que ces deux sports qui voyagent bien » dit-il toujours.

La logique est simple : si le football est le sport universel par excellence, alors Los Angeles, « ville-monde », est son nid.

Finalement, la perspective Galaxy tombe à l’eau. Au bout de plusieurs mois de négociations et d’offres, Philip Anschutz, le propriétaire d’AEG, décide qu’il ne veut plus vendre ses actifs séparément. Son changement d’avis fait fuir Guber mais attire des amis, Guggenheim Partners. Guggenheim veut faire une offre pour AEG, et demande au préalable à Peter de faire un audit de l’entreprise pour eux. Une situation un peu inconfortable.

– C’est délicat, étant donné que j’étais en train d’acheter les Galaxy, avertit Peter.

– Ne te fais pas de soucis. Si on finit par acheter l’ensemble, nous te vendrons l’équipe au prix que tu veux et on te proposera même des options de financement, répond Guggenheim.

Gagnant-gagnant pour tout le monde.

Seconde déception lorsque, malgré des offres faramineuses, le propriétaire d’AEG décide de toutes les refuser. Guggenheim se retire. Les Galaxy ne changeront pas de main. Cible suivante pour Peter Guber : Chivas. La franchise créée en 2004 est en difficulté et le propriétaire, qui détient aussi Chivas Guadalajara au Mexique, veut vendre. Après de plus amples recherches sur le club, Guber abandonne. Il ne veut pas acheter une structure déjà cassée. À la ligue, on lui suggère de se tourner vers l’équipe de Houston mais il ne veut pas aller si loin. Il veut pouvoir « toucher le tissu » comme il dit. Finalement, il refuse Houston et la ligue rachète puis ferme Chivas.

Si certains tentent de dissimuler leurs tentatives ratées, avortées et/ou abandonnées pour ne pas apparaître comme des hommes d’affaires exempts de toute passion pour leur futur club, Peter n’a jamais eu de complexes. Il n’est pas passionné par le soccer, comme il n’était pas passionné par le basket avant de racheter les Warriors ou le baseball avant de détenir l’une des plus belles franchises du pays. Peter est un homme d’affaires qui « dirige toutes ses affaires dans le but de faire de l’argent ». Souvent, il aime préciser qu’il est dans « le show-business pas le show-show ». Toute l’entreprise doit être orientée vers le chiffre d’affaires.

Des mois passent, jusqu’à ce que la ligue annonce qu’elle va mettre en vente aux enchères les droits pour une seconde franchise à Los Angeles. Peter Guber forme un petit groupe d’investisseurs et fait une offre autour de 20 millions de dollars. Une somme très faible quand on sait que les récentes autres franchises MLS se sont vendues autour de 100 millions de dollars. Don Garber, commissaire de la ligue, n’accepte pas son offre mais lui passe quand même un coup de téléphone quelques semaines plus tard.

– Peter, je voudrais te mettre en relation avec les types qui vont acheter cette fameuse seconde franchise à Los Angeles.

Depuis des mois, un petit groupe éclectique composé d’hommes d’affaires asiatiques et d’un  Américain spécialiste de basketball suit le même cheminement que Peter.

Pendant que Peter Guber tente de racheter les Galaxy, un autre protagoniste, Tom Penn, reçoit un email de Henry Nguyen. Une connaissance rencontrée au Global Sports Summit à Aspen, réunion de tous les puissants du sport américain et international que Penn a créé l’année précédente. Henry Nguyen, homme d’affaires américano-vietnamien, n’y va pas par quatre chemins. Il veut une équipe de MLS et a deux questions pour Tom Penn : l’aiderait-il à prendre contact avec Don Garber, le commissaire de la ligue ? Et voudrait-il faire partie de l’aventure ? Tom Penn répond par la positive et s’engage dans une aventure similaire à celle qui a propulsé sa carrière il y a quelques années de cela : accompagner un milliardaire dans l’achat d’une équipe.

 

 

Tom Penn a grandi dans l’Illinois. Il a fait ses études à l’université de Notre-Dame dans l’Indiana, avant de s’installer à Chicago pour pratiquer le droit. En tant qu’avocat, il officie dans des procès complexes pour meurtres, vols à main armée et autres crimes violents, puis se tourne vers le sport. Devenu agent de joueur de basket, il s’occupe d’amener en Europe ceux qui n’ont pas le niveau pour la NBA. Ses connaissances dans la ligue s’agrandissent petit à petit, et un jour Dick Versace, un coach NBA, lui annonce une grande nouvelle : un milliardaire de Chicago veut s’acheter une équipe et a besoin de leur expertise. Le milliardaire en question, Michael Heisley, fondateur de l’empire industriel The Heico Companies, décide en 1999 de racheter les Grizzlies de Vancouver pour 160 millions de dollars, en promettant de les maintenir dans la ville canadienne.

Tom Penn l’accompagne tout au long de ce processus, principalement sur les aspects légaux. Deux ans plus tard, avec Dick Versace et Tom Penn dans l’organigramme, les Grizzlies déménagent finalement à Memphis. En 2002, la légende Jerry West est engagée en tant que General Manager. Tom Penn travaille auprès de lui pendant cinq ans avant d’être recruté par les Trail Blazers de Portland. Il y reste quatre ans, puis part pour la chaîne de télévision sportive ESPN. Tom Penn est un spécialiste du plafond salarial et la chaîne l’engage pour couvrir la free agency 2010 (période où les joueurs en fin de contrat décident de leur prochaine destination), au moment où LeBron James décide de quitter Cleveland pour Miami. Finalement, Tom Penn ne quittera jamais l’antenne.

En 2011, il lance son autre activité, les conférences de professionnels du sport : le Global Sports Management Summit à Chicago, le Collegiate Sports Summit à Santa Monica et le Global Sports Summit à Aspen, où il rencontre Henry Nguyen. L’homme d’affaires y était présent en tant que copropriétaire des Saigon Heat, première équipe professionnelle de basket vietnamienne, créée grâce à une fortune amassée en tant que seul et unique licencié McDonald’s dans le pays (son beau-père fut Premier ministre de 2006 à 2016).

 

 

La chasse pour une équipe MLS démarre officiellement début 2013, avec l’arrivée de deux nouveaux investisseurs malaisiens : Vincent Tan et Ruben Gnanalingam. Les deux possèdent chacun une équipe de basketball dans la même ligue que Nguyen. Le premier, Tan, qualifié dans la presse de « flamboyant » et de « pire propriétaire d’équipe au monde » par USA Today pour avoir changé couleurs, logo et blason de son équipe galloise, reconnaissable entre mille avec sa moustache, est le propriétaire des licences McDonald’s en Malaisie et le détenteur de Cardiff City (seconde division anglaise), FK Sarajevo (première division bosniaque) et KV Kortrijk (première division belge). Gnanalingam est lui président des Queens Park Rangers.

Chivas est aussi présenté à ce groupe comme une possibilité. L’enthousiasme n’est pas immense. Quand il devient évident que la ligue va sortir son chéquier pour acheter puis enterrer Chivas, le petit groupe saute de joie. Une nouvelle franchise, une toile blanche, à Los Angeles, ils ne pouvaient pas rêver mieux. Le prix d’achat leur est signifié par la MLS. Entre 100 et 125 millions de dollars selon les estimations. La ligue ne communique pas sur ces chiffres. Henry Nguyen charge Tom Penn de réunir un groupe d’investisseurs additionnels. En plus du prix de la franchise, il faut consolider le budget pour la construction d’un stade (estimé à 250 millions), condition sine qua non pour l’obtention d’une équipe de MLS. Le groupe d’investisseurs doit amener au total entre 350 et 450 millions de dollars. Tom Penn sait qu’ils vont avoir besoin d’un partenaire local qui connaît la ville, son fonctionnement, ses pouvoirs, ses acteurs, et qui possède cash et intérêt pour le soccer. Ça tombe bien. Don Garber connaît justement quelqu’un qui correspond au profil.

En 2014, Peter Guber, Tom Penn et Henry Nguyen se rencontrent enfin, et prennent immédiatement un hélicoptère. Peter veut montrer au trio d’investisseurs et à Tom les possibles lieux pour un futur stade. Tout le monde est surexcité. Nguyen signifie à Guber toute son envie et sa détermination à le voir rejoindre le club en tant qu’investisseur et président exécutif. Peter est d’accord. Le processus peut continuer, supervisé par la ligue. Don Garber décroche son téléphone pour exprimer toute sa joie à Peter Guber.

– Maintenant, il te faut trouver 20 % du groupe d’investisseurs, des gens de ta ville. Soit plusieurs dizaines de millions de dollars en apport.

– Combien de temps tu me donnes ? demande Peter.

– Un an environ.

– Ok.

Peter Guber ne se rappelle plus le mois exact de cette conversation, le jour oui. C’était un jeudi. Il s’en souvient parce que le lundi suivant il a rappelé Don Garber.

– C’est bon, j’ai tout !

Le 30 octobre 2014, devant un parterre de journalistes, Henry Nguyen, Tom Penn (depuis nommé président du LAFC) et Peter Guber sont sur la scène pour annoncer la création du Los Angeles Football Club et présenter les investisseurs se joignant à l’aventure. Chacun a été choisi et approché pour son domaine d’expertise, ses atouts, ses contacts – en plus de ses ressources financières. Magic Johnson, légende des Lakers et actuel copropriétaire de son ex-club, est peut-être la personnalité la plus connue et respectée de Los Angeles, avec un accès direct et privilégié à tous les hommes politiques, dont le maire Eric Garcetti.

Larry Berg et Bennett Rosenthal, deux grands patrons de fonds d’investissement, sont également copropriétaires de l’AS Rome. Brandon Beck, créateur du jeu League of Legends, et Chad Hurley, fondateur de YouTube, amènent la perspective technologique et virtuelle. La plus grande joueuse de football de l’histoire américaine, Mia Hamm, a tout le milieu du ballon rond du pays à ses pieds – sans compter son expérience d’athlète de haut niveau –, tout comme son mari, l’ex-star du baseball Nomar Garciaparra. Tucker Kain, Kirk Lacob, Rick Welts, Brandon Schneider et Lon Rosen, dirigeants des Dodgers (baseball) et des Warriors (basketball), connaissent le fonctionnement des équipes de sport américaines. Irwin Raij est un immense avocat spécialisé dans le sport. Anthony Robbins, gourou du développement personnel et entrepreneur à succès, a travaillé avec les plus grands athlètes et hommes politiques internationaux. Will Ferrell parle à tout le monde.

Depuis début 2015, le club s’est installé dans les locaux de Mandalay Entertainment, l’entreprise de Peter Guber, au cœur de Los Angeles. La cinquantaine d’employés, en majorité des jeunes venus d’autres industries, s’affaire autour de deux grands objectifs : honorer la promesse des dirigeants de terminer le nouveau stade de 22 000 places (qui coûterait 250 millions de dollars) pour le premier match officiel en MLS du LAFC en mars 2018, et faire en sorte que ce jour-là, les gradins soit remplis. De la difficulté de créer des supporteurs sans joueurs.

 

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