X
En poursuivant votre navigation sur Sport&Style.fr, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts, pour mesurer la fréquentation de notre site, et vous permettre de partager vos lectures sur les réseaux sociaux. Pour en savoir plus ou paramétrer les cookies, rendez-vous sur cette page. En savoir plus.
Immersion dans les ateliers secrets des shapers au Pays-Basque

Immersion dans les ateliers secrets des shapers au Pays-Basque

Par Bénédicte Jeandeaud , le 25 mai 2017

Les shapers sont des artisans convoités qui, de leurs mains, dessinent, façonnent et sculptent des planches de surf. Ils domptent la matière pour que les surfeurs prennent la vague. L’art du shape ne s’apprend pas à l’école, c’est un toucher mystérieux qui s’acquiert. Rencontre.

Heure après heure, la magie opère dans les salles de shape, ces pièces étroites aux murs sombres, souvent peintes en bleu. À hauteur de hanches, sur les murs sont installés de longs néons latéraux. Le contraste entre les murs et la lumière permet au shaper de distinguer le moindre détail de sa planche, de percevoir ses défauts, de visualiser ses courbes. Dans son aquarium, le shaper caresse son pain brut, observe, mesure, note. Tel un couturier dessinant le patron de son futur modèle, il prépare un gabarit sur mesure pour le surfeur. Il découpe ensuite son pain de mousse à la scie.

C’est alors que l’outline(1) de la planche se dessine, que ses courbes et ses variations apparaissent. Sous la pression plus ou moins intense opérée par les mains du shaper, le volume s’affine et se répartit harmonieusement pour créer la board parfaite. En ponçant à l’aide d’un bloc souple, il fait apparaître les variations des rockers(2), nés d’une mousse aussi légère qu’un nuage. D’avant en arrière, par gestes lestes et réguliers, il affine les rails de la planche. Il soulève le pain du bout des doigts, l’examine avec un regard qui transperce déjà les vagues. Avec délicatesse, il enserre les flancs de la planche pour s’assurer de la symétrie de son travail. Puis la transperce avec aisance et tact pour préparer l’installation des dérives. Il la frôle et l’effleure sans cesse pour s’assurer que la forme est conforme au dessin qui émane de son esprit. Le long ponçage de la mousse soulève des tourbillons de poussière blanche qui tombe mollement sur le sol.

Plus le travail avance, plus les sons produits par les outils s’affinent. D’abord, c’est un chuintement lourd qui dégrossit les formes. Suivent les coups secs et serrés d’un rabot qui ôte le surplus de la lame centrale et crée des rubans de bois comme du bolduc. Puis c’est un crissement plus aigu quand le screen, cette grille abrasive, peaufine les détails. Le shaper aspire et nettoie enfin le pain décharné de matière inutile pour qu’il ne reste que l’essentiel. La planche est prête à être vêtue.

Après la conception de son enveloppe charnelle, vient son habillage et l’étape du glaçage. Le shaper ou, plus souvent aujourd’hui, le glaceur, applique sur le pain une peau protectrice en tissu puis l’enduit d’une résine polyester ou époxy pour le protéger. Les vapeurs de résine étourdissent. Des dizaines de pots de couleurs différentes s’amoncellent dans la pièce dédiée au glaçage. La planche est alors posée sur deux supports. Sur le sol, des tas de larmes de résine figées dont le mélange ressemble à la palette d’un peintre inspiré. Le surf se pare d’un habillage qui poursuit l’expression artistique de son créateur. Il devra ensuite sécher doucement dans une étuve pour se solidifier définitivement.  

Profession shaper
Le surf naît en France, au Pays basque, vers la fin des années 1950. Au commencement, il y a cette légende racontée encore aujourd’hui par les shapers au sujet de la naissance du surf sur les côtes françaises. Celle qui rappelle comment le scénariste californien Peter Viertel, lors du tournage du film Le Soleil se lève aussi en 1956, fait importer sa planche des États-Unis pour pouvoir prendre les vagues biarrotes. C’est une révélation pour la jeunesse du coin. Dans son sillage, il fait des émules et entraîne avec lui de nouveaux adeptes, français cette fois-ci. On les appelle « les Tontons surfeurs », démocratisant ce sport et suscitant l’engouement de tout le Pays basque. 

À cette époque, les planches sont plus longues et plus lourdes qu’aujourd’hui. Jusqu’au début des années 1960, elles sont importées par les étrangers de passage, californiens souvent, venus tester les nombreux spots de la côte basque. Pour les Tontons surfeurs, c’est la découverte d’un sport où tout est à apprendre, y compris la réparation de la planche puisqu’en France la production de surf n’existe pas encore. Ces pionniers de la vague s’appellent alors Peter Viertel, Georges Hennebutte, Jacky Rott, Joël de Rosnay, rapidement suivis par des amoureux de la glisse comme Henri Etchepare, Jo Moraïz et Michel Barland, entre autres. Ils commencent à rafistoler leurs planches lorsqu’elles se cassent. Apprennent en réparant et inventent peut-être même sans le savoir le métier de shaper en France. De fait, ils domptent la matière dont la planche est conçue pour comprendre le mécanisme de la glisse parfaite. Naturellement, le shape devient un métier à part entière. Un travail manuel d’abord, combinaison de sensations propres à chaque artisan. Un travail sensuel surtout, fascinante alliance du regard et du toucher. Où les mains des shapers et leurs yeux font naître d’un pain de mousse en polyuréthane – le squelette de la planche – son âme et sa puissance.

Charmeurs de courbes
Il faut une sensibilité affirmée pour faire du shape son métier, à l’image de Luc Rolland, basé à Anglet, dont chaque planche est une œuvre d’art. Alors que la plupart des shapers débutent leurs planches sur un pain prédécoupé, Luc commence le travail dans un bloc brut de son atelier d’artiste. C’est d’ailleurs Michel Barland, l’un des pionniers du shape, qui invente la première machine au monde capable de prédécouper les pains de mousse. Luc, lui, préfère prendre son temps et façonner lentement sa planche. Il crée ses propres résines aux teintes nacrées qui ont fait son identité. Ce sens de l’esthétisme accru vient sans doute de ses nombreuses années passées comme plasticien de la maison Courrèges. Les planches de Luc Rolland ont une âme rétro et nostalgique plébiscitée par de nombreux surfeurs, en quête du beau.

Benoît Rameix, lui, a shapé des centaines de planches seul, chez lui, avant de s’installer comme shaper professionnel et créer son entreprise à Anglet. Selon lui, c’est à force de faire, refaire, défaire une planche que l’on apprend ce métier. « Il n’y a que l’expérience qui fait de nous de bons shapers. Il n’y a pas d’école, tu te formes en formant tes planches » raconte-t-il. À 41 ans, il fait partie de la jeune génération de shapers de la côte basque, aussi bon technicien qu’habile créateur. Masque de protection sur le nez, casque sur les oreilles, il ponce son pain de mousse avec assurance et doigté. Son regard acéré note la cassure de chaque courbe, la forme plus ou moins arrondie des rails. Il enserre souvent sa planche pour vérifier l’adéquation entre le dessin de son esprit et la réalité qu’il tient entre les mains. Il a réalisé sa première planche à 17 ans. « J’ai complètement dépouillé une planche pour voir comment c’était fait. J’ai même fait mon premier glaçage dans la cuisine, chez ma mère. Toute la maison sentait la résine » se souvient-il amusé. 

Tous les shapers ont, au moins une fois, décharné une planche pour comprendre la matière. Lorsqu’on lui pose la question de savoir à quoi il pense lorsqu’il shape, Benoît réfléchit puis lâche : « Tu imagines sans cesse ta planche et tu fais en sorte de créer ce que tu veux qu’elle produise sur les vagues. C’est une quête perpétuelle de perfection ».

À 61 ans, Alain Minvielle se souvient très précisément des Tontons surfeurs qu’il a bien connus. Il fait partie de la génération suivante, celle qui a énormément surfé avant de shaper. « Nous sommes tous des surfeurs chevronnés avant d’être shapers, c’est obligatoire pour comprendre comment la planche réagit » explique-t-il dans l’atelier qu’il partage avec son fils Benjamin. On imagine aisément Alain sur sa planche, prenant la vague sur les côtes californiennes. De nombreuses photos-souvenirs accrochées dans sa salle de shape rappellent ses années surf. « Quand j’ai débuté le surf en 1975, je faisais faire mes planches par Michel Barland. Je trouvais ça magique. Je me disais, ce type prend un pain de mousse et lui donne une forme. Alors un jour j’ai acheté mon pain. Il n’y avait ni outils, ni infos à l’époque, j’ai demandé comment faire à des Australiens qui passaient » se souvient-il, les yeux pétillants et le sourire aux lèvres. Quarante ans plus tard, Alain Minvielle a shapé plus de 9 000 planches, en attestent les nombreux gabarits pendus aux murs. « On a l’impression qu’elles se ressemblent, mais chaque planche est différente, il n’y en a pas une pareille » confirme Alain.

Au Pays basque, ils sont aujourd’hui une vingtaine de shapers reconnus et convoités. Dans chaque pain de mousse s’inscrit la signature singulière du shaper. Tel un artiste, il fait de chaque surf une création unique. Sans les shapers, point de surfeurs. Couturiers de la mer. Artistes de la vague.

1. Outline : c’est la ligne extérieure d’une planche de surf, sa forme lorsqu’on la regarde de dessus.
2. Rocker : il s’agit de la forme de la planche vue de profil, de sa cambrure.

 

 

lire le magazine

IMAGE LAFC STORY

© L'équipe 24/24 2016 - Tous droits réservés

contacts - C.G.U.