X
En poursuivant votre navigation sur Sport&Style.fr, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts, pour mesurer la fréquentation de notre site, et vous permettre de partager vos lectures sur les réseaux sociaux. Pour en savoir plus ou paramétrer les cookies, rendez-vous sur cette page. En savoir plus.
Où partir en 2018 ? Direction le parc national de Ruaha en Tanzanie

Où partir en 2018 ? Direction le parc national de Ruaha en Tanzanie

Par Alexandre Kauffmann , le 29 décembre 2017

Caché sur les hauts plateaux tanzaniens, Ruaha est l’un des secrets les mieux gardés d’Afrique. Refuge des lions et des éléphants, ce parc national fait même partie des 30 meilleurs destinations au monde selon le National Geographic. Voyage dans un sanctuaire imprenable.

Terre gercée, forêts pâles, trouées jaune soufre : vu du ciel, le parc national de Ruaha ressemble à une prunelle fauve ouverte sur le silence des steppes. « On doit reprendre de l’altitude, des zèbres encombrent la piste d’atterrissage, un ranger va les repousser... » lance le pilote du bimoteur aux passagers. Il faut mériter le droit d’entrer dans le sanctuaire de Ruaha, le plus grand et le plus secret des parcs nationaux tanzaniens, dont la superficie représente à elle seule la moitié de la Suisse, soit près de 20 000 km2 oubliés sur les hauts plateaux du centre. Au sol, Moses Mwakalesi, ranger au visage sabré par la brousse, kalachnikov en bandoulière, s’excuse encore pour le désagrément. « Les zèbres n’aiment pas les hommes ; et en plus ils sont arrogants... » Dans les grandes solitudes de Ruaha, la pudeur semble inutile. Moses nous confie déjà qu’une femme l’aime à Iringa, bourgade située 200 kilomètres plus à l’est, soit une éternité sur les pistes chaotiques de la région.

On parle ici des villes comme d’un pays lointain et exotique. Le camp de Jabali Ridge domine la savane depuis un éperon rocheux. Un baobab étend ses bras noueux au-dessus d’une terrasse en bois d’eucalyptus. Le responsable de l’établissement, comme il est d’usage dans les aires protégées, nous expose les mesures de sécurité à respecter pour vivre en bonne intelligence avec les animaux sauvages : ne jamais se déplacer la nuit sans un askari (garde) ; ne jamais courir en cas de rencontre avec un fauve (c’est l’attitude d’une proie) ; enfin, ne jamais laisser traîner sa trousse de toilette à l’air libre (les babouins mâchouillent parfois les tubes de dentifrice, il est même arrivé qu’ils s’emparent de pilules contraceptives). Sans doute est-il préférable de respecter cette dernière consigne si l’on tient à la survie de la faune. Cap sur la rivière Ruaha, vers l’escarpement qui se détache en ombre chinoise au-dessus des forêts rousses. Un grand koudou, les cornes en volutes, s’enfuit à notre passage, entre les acajous et les euphorbes candélabres. Ruaha compte parmi les rares endroits d’Afrique où l’on peut voir cet animal aux côtés de l’antilope rouanne et de l’hippotrague noir, imposants mammifères aux oreilles pointues. Le parc est si enclavé, si difficile d’accès, que les scientifiques y découvrent encore de nouvelles espèces, comme le calao de Tanzanie (Tockus ruahae), petit oiseau aux ailes sombres mouchetées de neige.

Safari intérieur
Il est facile de se convaincre que ce monde sauvage n’appartient qu’à lui-même, qu’il ignore les contingences de l’histoire, que l’homme occupe ici une place provisoire. Ce sont là des fictions romantiques. L’homme est présent dans ce bras de la vallée du rift depuis des centaines de milliers d’années. Il y a sculpté les paysages, favorisé certaines espèces aux dépens d’autres, fondé des civilisations qui ne plaçaient pas leurs lois au-dessus de la nature. L’Afrique n’est pas une terre vierge et éternelle : sans l’homme, l’écosystème du continent s’écroule. À Ruaha, les rangers doivent allumer chaque année des feux préventifs pour maintenir l’équilibre du milieu. D’un jour à l’autre, dérivant dans le silence des forêts claires, le safari s’engage immanquablement sur une pente introspective. Si loin des villes, l’esprit passe en revue les années passées, considère celles qui s’annoncent, et se rappelle la présence des êtres chers.


Les points d'eau, meilleurs spots d'observation pour observer la faune.

À quoi bon voyager sinon pour se souvenir de ceux qu’on aime, pour songer au plaisir de les retrouver en étant à la fois le même et un autre ? Ces steppes magiques ont-elles le pouvoir de nous amender ? De nous apporter le secret de nous-mêmes ? Une révélation, une délivrance ? Dans L’Afrique fantôme, l’écrivain Michel Leiris ne cherchait pas autre chose : il voulait devenir « un autre homme, plus ouvert et guéri de ses obsessions ». Au terme de son périple, il reconnaîtra avoir « trouvé beaucoup, […] mais non la délivrance ». L’immensité africaine n’est pas un gri-gri ou un oracle salvateur. C’est l’expérience d’une autre solitude.

Curieuses rencontres
La lumière prend une teinte cuivrée au-dessus du miombo, savane boisée dont les feuilles deviennent rouges à la saison sèche, ce qui donne au Ruaha une majesté pensive et automnale. Nous rallions le camp de Jongomero. Caché sur les rives sableuses d’une rivière, l’établissement se remarque à peine tant il se fond dans le paysage de la savane. C’est l’heure délicieuse où les animaux vont boire, et le début des prédations... Un parfum tiède de fleurs de tamarinier flotte sur la rivière. La nuit lave bientôt les dernières couleurs dans le ciel, et les rumeurs du bush, peu à peu, s’amplifient. Alertes stridentes de zèbres, querelles de singes dans les branches et, plus loin, une convulsion profonde, vibrant comme une corde de basse : le rugissement du lion.

Le lendemain, à la pointe du jour, Modest Mdemu, guide du Jongomero, nous invite à embarquer dans une Land Rover décapotable. Cet homme d’une trentaine d’années au visage rond et mélancolique a passé l’essentiel de son enfance dans ce parc, où son père, ingénieur, travaillait pour les services de protection de la nature. Sa plus grande peur en tant que guide ? « J’ai été renversé par un buffle », confie-t-il. « Alors qu’il essayait de m’encorner, je lui ai planté la lame de mon couteau suisse dans le museau. Ma vie tient à un couteau suisse... » Notre Land Rover dépasse un groupe d’hippopotames occupé à faire ses ablutions dans la Ruaha.

Plus loin, entre deux talus d’épineux, un éléphant mâle s’élance sur la piste, nous barrant le passage. Le « monstre de matière » est d’humeur ombrageuse, il pousse des barrissements dans notre direction en déployant ses oreilles. « C’est une fausse charge », indique Modest. « Il veut simplement montrer qu’il est là, qu’il est fort, qu’il n’a pas peur de nous. Ici, les grands mammifères sont peu habitués à la présence des hommes... » Plus loin, notre guide repère des empreintes sur le sol. Feuille de présence indéchiffrable pour les néophytes. Il se penche un peu plus sur le sable. « Trois lions », lâche-t-il, « un mâle et deux femelles. L’une d’elles est enceinte. Ils sont passés ici il y a environ trois heures. Ils chassent en direction de l’ouest. » Nous rallions les berges de la Ruaha. Des troupeaux de buffles traversent la rivière où tremblent des reflets d’acier. Dans l’air chaud, on sent les tanins émanant des acacias, mêlés à l’odeur piquante des brûlis.

Les passagers de la Land Rover, basculant dans un monde à mi-chemin entre les fables d’Ésope et les poèmes de Paul Morand, se voient offrir un short drink devant le crépuscule. Modest, tournant ses jumelles vers un bosquet, exige le silence. Une robe fauve apparaît derrière les feuilles vernissées : le roi des animaux s’avance à découvert, suivi par deux lionnes. Il braque sur nous ses yeux jaunes, phosphorescents, embrassant tout d’un seul regard : nos pensées, nos arrière-pensées et d’autres choses que l’on ignore. Au fond de la Land Rover, le souffle suspendu, nous voilà pris à notre propre jeu : à présent, c’est le Ruaha qui nous regarde.

 

lire le magazine

© L'équipe 24/24 2016 - Tous droits réservés

contacts - C.G.U.