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Patagonia, en vert et contre tout

Patagonia, en vert et contre tout

Par Clara Le Fort , le 30 mars 2017

Respectivement fondateurs des marques The North Face et Patagonia, Doug Tompkins et Yvon Chouinard ont ouvert la voie du business éco-responsable. Parmi leurs faits d’armes, le Parque Patagonia au Chili, 265 000 hectares de nature préservée grâce à leur engagement.

Projet pionnier initié par Doug Tompkins, fondateur de The North Face, et sa femme Kris, Parque Patagonia a en effet été pensé pour les générations futures. Fort d’avoir créé trois parcs nationaux en Argentine et deux au Chili, le couple a changé la donne en Amérique du Sud : Parque Patagonia couvre aujourd’hui 265 000 hectares de montagnes au sud du lac General Carrera et vise à devenir l’un des plus grands parcs transfrontaliers du continent, en faisant notamment la jonction entre le parc national Laguna San Rafael – reconnu comme réserve de biosphère sous l’égide de l’UNESCO depuis 1979, il inclut le champ de glace nord de Patagonie (4 200 km2) et le Monte San Valentin (4 058 m) – et la réserve nationale Lago Jeinimeni au Chili. Engagée pour la préservation de la planète et actrice du changement depuis 1972, la marque Patagonia soutient la création de Parque Patagonia. « Ce n’est pas tous les jours qu’un nouveau parc national de cette envergure voit le jour », reconnaît Yvon Chouinard, fondateur de la marque. « Je n’aurais jamais imaginé m’engager pour défendre la Patagonie. Encore moins que j’aiderais à y créer un parc national. Mais il y a la vision exemplaire de mon ami Doug. Pour lui, tout a commencé avec l’acquisition d’une petite forêt d’araucarias, puis de deux vastes ranchs argentins. Doug était constamment sur le terrain ; la machine était lancée ! » se souvient-il.


Dick Dorworth, Doug Tompkins et Yvon Chouinard au sommet du Fitz Roy en 1968.

En 1988, déjà, Patagonia lance sa première campagne environnementale nationale en soutenant un projet alternatif de désurbanisation de la vallée de Yosemite dans la Sierra Nevada, en Californie. « Aujourd’hui nous n’avons pas d’autre choix que d’être des activistes. De nous engager, de faire les bons choix pour la planète. Nombreux sont ceux qui pensent que la conservation impute aux gouvernements. Or c’est tout le contraire : très peu de gouvernements agissent dans le bon sens », ajoute Yvon Chouinard. « À l’époque où Doug est arrivé au Chili, le pays n’était pas une démocratie. Petit à petit, il s’est mis à dénoncer, à critiquer et à démontrer aux populations locales qu’elles pouvaient s’opposer aux projets gouvernementaux (comme ce fut le cas pour le projet de construction d’un barrage hydraulique dans la région d’Aysén en Patagonie Nord, qui ne vit finalement pas le jour – ndlr). 40 000 personnes dans les rues peuvent tuer un projet dans l’œuf. À titre d’exemple, nous avons financé un film documentaire, à hauteur de 25 000 dollars, pour nous opposer à la construction d’un barrage en Alaska. Deux semaines après sa sortie, le gouverneur tirait un trait définitif sur le projet ! »

À l’image des valeurs de la marque Patagonia, la création du parc national fait également écho à une campagne menée en 2011 : une pleine page de publicité scandant « Don’t buy this jacket » (n’achetez pas cette veste) paraissait dans le New York Times. La marque outdoor posait déjà la question de l’hyperconsommation, de l’impact environnemental direct de nos envies sur l’avenir de la planète. « Les gens prennent des décisions à partir de ce qu’ils ressentent. Aujourd’hui, les émotions règnent en maître : les gens lisent moins, sont avides d’images, de vidéos fortes qui n’ont pas besoin de traduction. On peut frapper fort et faire la différence », conclut Yvon Chouinard.

Aventurier, réalisateur de documentaires, alpiniste et vice-président des affaires environnementales chez Patagonia, Rick Ridgeway répond à nos questions sur les engagements de la marque outdoor pour la planète, la création du parc national Parque Patagonia et les bases d’un nouvel ordre écologique mondial.


Doug Tompkins avait coutume de dire : « si vous n’êtes pas un activiste, cela fait de vous un inactiviste ». Qu’en pensez-vous ?
Rick Ridgeway : Tous, autour de lui, pensaient comme cela ! Quand on prend conscience de l’étendue des dégâts environnementaux, de l’impact que cela a déjà sur notre quotidien et de la menace que cela laisse planer pour les générations à venir, on se sent moralement obligé de faire quelque chose. À chacun d’utiliser l’outil qui est à sa portée pour s’engager. Si vous avez de l’argent, soyez philanthropes ; si vous avez du temps et une voix, soyez activiste ; si vous avez du talent pour écrire, relayez l’information, écrivez, parlez. Doug, Yvon et Kris sont des figures exemplaires. Certes, ils n’ont jamais eu le temps de se tenir debout devant des bulldozers, mais toute leur vie, ils ont levé des fonds, lancé des campagnes, financé des causes pour tenter de changer la donne.

Que faut-il, aujourd’hui, pour créer un parc national ?
Il n’existe aucune formule miracle, malheureusement. Kris et Doug ont avancé sans carte, ni plan ; ils ont ouvert leur propre voie, comme on explore un sommet. En Patagonie, dans les années 60, cette région était encore protégée de tout – et de tous. En quelques années à peine, ces latitudes se sont dégradées, ont été affectées par des changements globaux. Le paysage a été modifié par des constructions liées à l’énergie, par la déforestation, le surpâturage. Imaginer un parc national aujourd’hui, c’est guérir une région, lui rendre la santé. Le génie de Doug a été de saisir l’opportunité d’acheter ces terres, de les préserver avant qu’il ne soit trop tard. D’impliquer les gouvernements locaux aussi et de sensibiliser l’opinion publique pour galvaniser les esprits. Créer un parc national, c’est mettre en place un cercle vertueux qui s’entretient de lui-même.

La Patagonie fut, dès le départ, au cœur des explorations de jeunesse d’Yvon Chouinard et de Patagonia, la marque qu’il a créée. A-t-il toujours eu le sentiment que la protéger c’était, dans une certaine mesure, faire en sorte qu’elle reste inconnue, inexplorée ?
Il existe un paradoxe inévitable entre explorer l’inconnu, en devenir le meilleur avocat, en comprendre la portée, et le révéler, donc le fragiliser. Nous sommes tous conscients de cela. Il n’existe pas de solution miracle mais si on aime une région, un sommet, une rivière, on devrait vouloir les préserver plus encore. Chez Patagonia, nous plaidons en faveur de premiers pas durables : bien gérer les zones protégées, chercher à alléger notre empreinte écologique, rapprocher les pays et systématiquement défendre les régions sauvages.

Le changement climatique affecte la région. Pensez-vous que de nos jours, la technologie puisse être utilisée comme un acteur du changement ?
L’innovation technologique aide à protéger et à impliquer davantage de monde. Elle rend de vastes campagnes possibles en un claquement de doigts, dont l’impact était inimaginable il y a une décennie. En revanche, inutile de se leurrer, la technologie enlève une part de mystère : cartographier, c’est rendre visible donc vulnérable. En 1985, Doug, Yvon et moi-même sommes partis traverser une région inexplorée du Bhoutan. Pour nous repérer, nous dessinions des cartes à mesure que nous avancions. Sur le chemin du retour, Doug fut assailli de doutes : si nous ramenions ces cartes, la région perdrait à jamais de son mystère, de son inaccessibilité. Nous avons finalement brûlé toutes nos cartes.

Existe-t-il aujourd’hui de nouvelles règles économiques pour changer la donne ?
Depuis plusieurs années, je travaille à la mise en place d’un système baptisé Higg Index qui a pour but de réduire notre empreinte carbone, ou plutôt celle des multinationales dans le secteur du vêtement et des chaussures. De nombreux scientifiques sont impliqués dans la mise au point de ce modèle, car la justesse de cet outil déterminera nos modes de consommation à venir. Il s’agit en définitive de mesurer, à travers toute la chaîne de production et d’approvisionnement, l’impact environnemental d’un produit manufacturé sur les écosystèmes : air, eau, pollinisation des insectes, érosion des sols... De rendre notre consommation un peu plus transparente encore. Chez Patagonia, nous voulons mettre au point des leviers d’innovation qui réduisent de manière significative toutes les empreintes écologiques. D’ailleurs, depuis 2012, Patagonia a modifié ses statuts pour devenir une benefit corporation. Une initiative qui porte sur la performance sociale, environnementale et sociétale de l’entreprise, mais aussi sur son engagement de transparence et de responsabilité.

Quand on est alpiniste, on parle toujours de nouvelles voies. Existe-t-il, aujourd’hui, de nouvelles voies pour la protection de l’environnement ?
Sans aucun doute. Le modèle que Kris et Doug ont développé pour protéger la faune et la flore sauvages en Amérique du Sud peut être extrapolé à l’échelle de la planète. Il faudrait, idéalement, que la moitié de la planète soit ainsi protégée pour qu’elle commence enfin à se refaire. Nous l’avons tellement maltraitée !


Yvon Chouinard, Kris McDivitt Tompkins et Doug Tompkins au Darwin Range de la Tierra del Fuego au Chile en 2001.

 

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