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Josua Hoffalt et Amandine Albisson, des athlètes hors norme

Josua Hoffalt et Amandine Albisson, des athlètes hors norme

Par Nadia Hamam , le 03 octobre 2016

La danse classique est-elle (aussi) un sport ? Et si oui, le danseur est-il un athlète comme les autres ? S’entraîne-t-on au ballet aujourd’hui comme hier ? L’Opéra de Paris est il aussi vieux jeu qu’on le dit ? Quelques figures de la célèbre maison, dont Josua Hoffalt et Amandine Albisson, partagent leurs réflexions.

Le ballet de l’Opéra de Paris fait mentir tous les poncifs sur l’âge. Avec trois siècles au compteur, la plus ancienne compagnie de danse classique du monde est à son apogée. Les artistes qu’elle forme via sa propre école n’ont jamais été aussi bien dans leurs pompes et dans leur temps. Posés, rayonnants, Amandine Albisson, 27 ans, et Josua Hoffalt, 32 ans, rentrent de leurs vacances respectives, fins prêts à attaquer la saison. À la perspective de retrouver la scène, les deux danseurs étoiles balancent entre inquiétude et excitation. Pour elle, l’angoisse de faire rentrer ses pieds dans les fameuses pointes, après deux semaines de liberté. Pour lui, l’anxiété quant au nombre de jours nécessaires pour retrouver la condition physique, celle des prouesses.

Athlétique, la danse classique ? Hauteur des sauts, puissance des portés... Josua s’étonne de la question. Cinq à huit heures de pratique quotidienne, cinq à six jours sur sept, sans parler des trois à cinq ballets hebdomadaires. « Chaque représentation est extrêmement éprouvante, il n’est pas rare de terminer les spectacles avec la nausée. Peu de sports poussent l’effort aussi loin ; nous dansons quasiment jusqu’à la rupture » confie le jeune premier. Inflammation des abdominaux ou des adducteurs, fractures de fatigue aux pieds, luxation de l’épaule... Certes, un danseur connaît son physique en profondeur et tutoie la douleur, mais s’il veut durer, il doit aussi apprendre à arbitrer entre le risque et la quête de l’excellence.

Chaque représentation est extrêmement éprouvante, il n’est pas rare de terminer les spectacles avec la nausée. 

Bonne nouvelle pour la troupe de l’Opéra de Paris : le récent passage du très progressiste Benjamin Millepied à la tête de l’institution (de novembre 2014 à mi-2016) leur laisse une prise en charge physique aussi neuve que précieuse. En plus de faire équiper les deux salles de répétition de planchers amortissants – un corps qui saute pèse quatre fois son poids au moment où il touche le sol –, les danseurs sont suivis chaque jour par une équipe médicale et des masseurs qui les aident à récupérer entre les répétitions. « Nous avons aussi une salle de sport depuis cinq ans avec quelques machines de Pilates et, c’est tout nouveau, de gyrotonic, avec un professeur dédié, présent trois fois par semaine » se réjouissent les deux têtes d’affiche.

Au regard des anciens, la jeune génération serait-elle une enfant gâtée ? « Cette préparation autour de la danse est fabuleuse, mais elle est logique au regard de la cadence inédite des solistes » nuance Florence Clerc. L’ancienne danseuse étoile de la maison, qui a évolué dans l’équipe de Rudolf Noureev, se consacre désormais au coaching des interprètes. « De mon temps, nous ne travaillions qu’un ballet à la fois, pendant au moins un mois. Aujourd’hui, Amandine, Josua et leurs pairs planchent sur plusieurs créations simultanément, avec des échéances toujours plus rapprochées » pointe la professeure. En marge des trois à cinq spectacles dans la semaine – ils donnent parfois un ballet classique à Bastille un soir, suivi d’un programme contemporain à Garnier le lendemain –, il faut répéter les ballets à venir. Comme le font les acteurs avec leurs textes, ils doivent « filer » (c’est-à-dire enchaîner du début à la fin) des chorégraphies entières, très vite. Florence Clerc déplore le manque de temps quand il s’agit d’aborder pour la première fois certaines pièces cultes – et si difficiles – du répertoire. « Chaque mouvement, chaque passage doit être construit brique par brique, pour être, à terme, sur scène, déchargé de l’angoisse de la technique, et libéré artistiquement » argumente l’ancienne étoile. « Mon job est de les aider à arriver au même résultat que s’ils avaient eu l’entraînement de mon époque, sur un temps plus court. » Et ça marche ! « Au cours de ma carrière, j’ai vu des danseurs français ou russes extraordinaires. À la fois virils et techniques, ils tournaient sans fin et sautaient très haut. Aujourd’hui, les jeunes font aussi bien, mais ils arrivent au sol sans aucun bruit, c’est à peine si on les voit atterrir ! Ce finish est le fruit d’une préparation physique minutieuse qui requiert une humilité totale. Au final, leur danse est vivante, instinctive. » Le public ne perçoit pas le travail, l’émotion et la beauté en sont décuplées. Et Florence Clerc de conclure : « la danse est extrêmement physique, mais elle n’est pas un sport, c’est un art ». Pour Josua Hoffalt, alors que le sportif se satisfait de victoires et de records, le danseur vise une forme de perfection, peut-être illusoire, rarement atteignable. « Notre absence apparente d’efforts bluffe les grands sportifs » s’amuse Amandine, qui confirme la primauté d’une quête immatérielle : l’interprétation.

On leur demande un certain travail de pied, un toucher de sol particulier, une posture à la fois pleine d’autorité et expressive. Il faut aussi un style, de l’émotion, du raffinement, des visages près de la lumière… on veut tout. 

À écouter Florence Clerc, les étoiles d’aujourd’hui sont, dans ce sens, artistiquement plus éduquées. « On leur demande un certain travail de pied, un toucher de sol particulier, une posture à la fois pleine d’autorité et expressive. Il faut aussi un style, de l’émotion, du raffinement, des visages près de la lumière... on veut tout. » Pour elle, c’est à ce prix-là que la danse classique vit encore au xxi e siècle. Exigeantes, les jeunes étoiles désirent transmettre la culture du ballet, «elles ont besoin de savoir ce qu’elles veulent dire, et de le faire comprendre au public». Josua Hoffalt confirme une approche dépoussiérée des grands classiques. « Nous les abordons de manière moins académiques, avec des circuits de mouvements plus modernes. Par exemple, certains enchaînements du haut du corps peuvent nous être inspirés par le hip-hop. Vous ne le verrez pas, c’est très subtil, mais cela insuffle de la fluidité dans le mouvement. On ne danse plus comme dans les années 80. L’évolution du ballet est lente, mais sur trente ans, elle saute aux yeux. Nous la nourrissons de tout ce que nous voyons. Le cinéma, par exemple. Certaines performances d’acteurs, un regard, une intention m’inspirent. Cela m’aide à colorer le mouvement, sa narration. »

En phase avec Florence Clerc, le célèbre choré-graphe Pierre Lacotte adore travailler avec la jeune génération du Ballet de l’Opéra. Considéré comme la mémoire de la danse classique française, ce grand monsieur de 84 ans a connu l’école de danse de l’Opéra, puis sa scène en qualité de danseur. Il a côtoyé les plus grands et connaît les arcanes du sérail, ses splendeurs et ses misères. « À mon époque, les maîtres nous insultaient. La hiérarchie était rigide, les concours obligatoires, le classement systématique. Nous récoltions des amendes en cas de retard et des sanctions si l’on répondait à un professeur. Tout cela a heureusement bien changé. La danse classique, née sous Louis xiv, a évolué au fil du temps, mais on ne peut pas déraciner un arbre, sinon on le tue. L’Opéra de Paris est riche d’une tradition qu’on ne peut pas piétiner sans risquer de tout démolir. Des jeunes comme Amandine et Josua sont comme des branches qui poussent vers le haut. Leur regard ne critique pas, il enrichit. » La beauté immuable des œuvres de Balanchine (chorégraphe russe d’origine géorgienne du xxe siècle), l’émotion des créations d’un Jiří Kylián (danseur et chorégraphe contemporain d’origine tchèque)… Pierre Lacotte est formel : l’Opéra de Paris a l’intelligence de garder le meilleur du patrimoine tout en assimilant les apports de l’étranger et ceux de la modernité. Des talents comme Amandine Albisson et Josua Hoffalt mettent leurs muscles, leurs os et leurs nerfs au service d’un art qui les dépasse, avec le génie synthétique de leur époque. Dans des corps de trentenaires, une culture tricentenaire en pleine fleur de l’âge.


LE BALLET EXPLIQUÉ POUR LES NULS
La troupe de l’Opéra de Paris compte actuellement 154 danseurs, dont 18 étoiles. Ils interprètent aussi bien du classique que du contemporain, dans un répertoire stylistiquement audacieux. Les échelons de sa hiérarchie sont identiques depuis des siècles : quadrille, coryphée, sujet, premier danseur, étoile. Les grades sont soumis à un concours annuel interne, exception faite de celui d’étoile. Chaque danseur fait partie d’une chaîne ininterrompue de traditions et de gestes, transmis de corps à corps par des générations d’élèves devenus maîtres, autour d’une même religion : le style français. Marque de fabrique ? La virtuosité du jeu de pied quand l’école
russe soigne les ports de bras.


REPÈRES
1669 : le corps de ballet est associé à l’Académie Royale de Musique sous le roi Louis xiv, grand danseur devant l’éternel.
1713 : création de l’école du Ballet, qui nourrit encore aujourd’hui 95 % des effectifs de la troupe. La plus ancienne école de danse d’Occident est de fait le berceau de la danse académique classique mondiale.
1875 : le corps de ballet s’installe à l’Opéra Garnier.
Début du xixe siècle : le Ballet s’affranchit de l’Opéra, construit un répertoire d’œuvres chorégraphiques pures et consacre le genre du ballet romantique.
Fin XIXe siècle : le chorégraphe marseillais Marius Petipa s’exile à Saint-Pétersbourg et, dans son sillage, le centre européen de la danse classique quitte Paris pour la Russie.
Années 70 : le génial danseur russe Rudolf Noureev passe à l’ouest, valorise les rôles masculins et dépoussière les chorégraphies des grands ballets romantiques. Le centre de la danse classique revient à Paris.
Années 80 : l’Opéra de Paris s’ouvre aux chorégraphes contemporains.
2014 : Benjamin Millepied prend les rênes de la compagnie et en bouscule les codes. Il instaure un système de santé adapté aux danseurs, invite des créateurs avant-gardistes (la styliste néerlandaise Iris van Herpen a imaginé les costumes de Clear, Loud, Bright, Forward et le compositeur Nico Muhly en signe la musique minimaliste), accorde un rôle majeur à une danseuse métisse, etc.
Septembre 2016 : l’ancienne étoile Aurélie Dupont prend la direction de la compagnie.

 

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