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Nicolas Batum se livre dans Sport & Style

Nicolas Batum se livre dans Sport & Style

Par Julien Neuville , le 09 novembre 2016

En Une du prochain numéro de Sport & Style ? Le basketteur Nicolas Batum. Photographié par Grégoire Alexandre, le joueur des Charlotte Hornets a aussi abordé tous les sujets – dont l’argent, l’importance de sa femme, sa relation avec Michael Jordan – dans une interview exclusive.

Les six derniers mois de Nicolas Batum, entre avril et août, auraient de quoi faire un film. Une histoire à laquelle très peu de scénaristes pourraient rendre justice. Comment arriver à construire un personnage qui expérimente en si peu de temps deux grandes déceptions sportives collectives et deux immenses joies personnelles ?

Fin avril, blessé pour le dernier match de la saison régulière, Nicolas Batum parvient à rejoindre son équipe des Charlotte Hornets pour le premier match des play-off contre les Heat de Miami. Pour passer au stade supérieur, il faut remporter quatre matchs. Premier match à Miami, Nicolas est solide. 24 points, 50 % de réussite aux shoots. Mais son équipe se fait balayer par 32 points. Trois jours plus tard, après 9 points, il s’écroule en se tenant le pied. Out pour les deux prochains matchs, à domicile, que remportent brillamment ses équipiers. 2-2. Retour à Miami. Nicolas Batum revient sur le terrain, mais contribue peu (8 points) à la victoire surprise de son équipe. 3-2. Charlotte se prépare au sixième match et vise une dernière victoire pour sortir les Heat. La veille du match, Nicolas Batum et sa femme filent à l’hôpital. Madame accouche à 1 h 30 du matin. Nicolas Batum vient de devenir papa. Et ne quitte sa chambre que tôt dans la matinée. L’adrénaline ne parvient pas à faire disparaître la fatigue. Charlotte passe à côté de son match, tout comme Nicolas (6 points), et Miami revient à 3-3. L’ultime rencontre de la série a lieu à Miami, deux jours plus tard, et les Hornets craquent. En une semaine, son premier bébé et une élimination décevante.

1er juillet, la free agency (période où les joueurs en fin de contrat décident de leur prochaine destination) vient de démarrer. Nicolas Batum peut s’engager où il veut et reçoit des offres de toutes parts. Priorité à Charlotte, qui finit par lui offrir un contrat mirobolant. Nicolas Batum touchera 20 millions de dollars par an sur les cinq prochaines saisons, devenant le 19e joueur le mieux payé de la ligue, devant LaMarcus Aldridge, Blake Griffin, Kyrie Irving et Kawhi Leonard. Le montant paraît hallucinant, mais dans le contexte de la NBA, il est presque normal. En NBA, les salaires sont indexés sur les revenus de la ligue. Plus la ligue gagne d’argent, plus les salaires augmentent. Forcément, quand l’accord entre ESPN/TNT/ABC (chaînes de télévision américaines) et la NBA passe de 960 millions par an (depuis 2007) à 2,6 milliards de dollars, les salaires font un bond. Un contrat en forme de récompense pour une très belle première saison de Nicolas Batum avec les Hornets.

Août 2016, Jeux olympiques de Rio. Après un premier match raté, la France et Nicolas Batum montent en puissance. Une petite défaite de trois points contre les Américains laisse présager une médaille. Et puis c’est la chute face à l’Espagne en quart de finale. Les statistiques de Nicolas Batum font froid dans le dos : 0 points, 0 % aux 2 points, 0 % aux 3 points, 0 rebond en 18 minutes de jeu. Un passage à vide, comme cela arrive même aux plus grands. L’équipe de France s’incline 92 à 67, quitte le Brésil, et s’écharpe par voie de presse pendant plusieurs semaines. Nicolas Batum est désigné comme le responsable de cette déception. Forcément, le contrat avec Charlotte est discuté. Surpayé ? Surévalué Batum ?

Cette interview prend donc une forme de quitte ou double. Soit, meurtri par les JO, il se braque complètement. Soit, après tant d’épreuves, il vient libéré, emporté par de nouvelles perspectives. Dès les premiers mots échangés, le tutoiement s’est imposé. Peut-être parce que malgré son statut et son salaire, Nicolas Batum se comporte comme un mec normal, aux manières d’adolescent. Il ne défait pas ses lacets quand il enlève ses chaussures, balance ses fringues en boule dans un coin de la salle alors qu’il y a un portant vide qui lui est réservé. Entre les prises de vue, puis plus tard dans un grand canapé, Nicolas Batum parle comme un homme normal, pas comme un sportif qui ressasse le discours de son agent. Il n’a rien refusé, rien évité, il a passé du temps sur des sujets rarement abordés dont son contrat, l’argent, l’importance de sa femme dans sa carrière, son transfert brutal de Portland, la mort de son père, sa relation avec Michael Jordan (propriétaire du club de Charlotte), et comment dépasser les moments de doute et ses nombreuses superstitions.

Ce nouveau contrat est une pression supplémentaire ou un soulagement ?
C’est exactement ce que j’ai vécu il y a quatre ans quand j’ai re-signé avec Portland. Je pense que j’avais même peut-être plus de pression il y a quatre ans. J’étais encore tout jeune, mon contrat était un pari plus qu’une décision basée sur mes performances, c’était mon premier gros contrat. Celui-là paraît énorme de l’extérieur, parce qu’il est très gros, même pour moi, mais il ne faut pas oublier que la NBA a beaucoup changé. Par rapport à d’autres joueurs, et surtout par rapport à ce qu’il va se passer aux deux prochaines périodes de free agency, ce contrat va tomber aux oubliettes. Ça va être pire après ! Mon contrat actuel reste proportionnel à ce que j’ai eu il y a quatre ans. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais j’avais d’autres offres supérieures à celle de Charlotte cet été. Je sais qu’en France ça fait jaser parce que l’argent est tabou, mais quand on est en NBA, et donc aux États-Unis, la perception est différente. Quand tu réussis et que tu chopes un contrat important, les gens sont contents pour toi. Parce que les gens savent que tu as bossé comme un fou pour l’avoir. Que tu l’as mérité, point.

Dans les sports américains, l’argent est l’étalon de la valeur sur un terrain.
Oui, exactement, même si parfois, c’est malheureux, ta force de travail est prouvée par ta rémunération. Plus on est payé, plus ça veut dire qu’on bosse bien, qu’on joue très bien et qu’on est reconnu. En NBA, on joue pour le basket, mais c’est aussi un métier, un business et nous, joueurs, générons énormément d’argent.

Ça fait quelque chose d’apprendre qu’on est l’un des athlètes français le mieux payé de l’histoire avec ce contrat ?
Oui, quand même… Même si je sais que l’économie est totalement différente aujourd’hui, comparé à Zinédine Zidane, Thierry Henry, Michel Platini et même Tony Parker. J’en ai parlé avec lui, je lui ai dit que j’avais honte par rapport à lui, quatre fois champion NBA, cinq fois All-Star. Il m’a répondu que lui aussi avait profité du système quand il est arrivé. On a fait des recherches ensemble. Ce que gagnait Jordan en 1990 correspond à un contrat rookie (première année en NBA – ndlr) de maintenant. La NBA change de décennie en décennie. Imagine dans dix ans… La vache, ça va être insensé !

Comment gère-t-on tant d’argent ?
J’ai deux conseillers financiers, un aux États-Unis et un en France, qui m’aident. On met des choses en place, j’investis un peu en ne mettant pas tout dans le même panier. J’essaie aussi de faire plaisir aux gens autour de moi, que personne ne manque de rien et que tout le monde soit heureux. Sans trop abuser non plus parce que je ne veux pas qu’il y ait de la jalousie, etc. Je ne veux pas que l’argent change la relation que j’ai avec les gens autour de moi. Ma femme fait en sorte que je ne change pas. C’est là où l’entourage est vital. Elle me dit que c’est bien, que l’argent permet de m’acheter des choses et de mettre à l’abri toute ma famille, mais il ne faut pas que ça me monte à la tête. Malheureusement, aux yeux du grand public, on est perçus par rapport à ça. On est un chèque ambulant, limite. Lui vaut ci, lui vaut ça, et quand on me voit en short et tee-shirt faire les courses à Franprix, on me demande ce que je fais là. Ben, je fais mes courses ! Ce n’est pas parce que j’ai ce contrat que j’ai changé. J’ai ce que j’ai, je bosse depuis des années pour ça, mais ma « vie » n’a pas changé. On reste des gens normaux parce que c’est ce qu’on doit être.

Ce contrat doit au moins changer le statut au sein de l’équipe ? Au sein de la ville ?
La ville oui, l’équipe non. Il y aura peut-être plus d’attentes. Mais je ne vais pas changer mon jeu parce que j’ai été payé cette somme. J’ai été payé cette somme parce que je jouais comme ça.

Avant de signer ce nouveau contrat, tu avais d’autres offres sur la table, dont Dallas. Tu les as quand même regardées ou c’était acté dans ta tête que tu continuais avec Charlotte ?
L’accord que j’avais avec Charlotte était de leur parler, de les rencontrer en personne en premier une fois mon contrat terminé. Je leur devais ça. J’ai quitté l’équipe de France le 30 juin et je suis rentré aux États-Unis. J’ai eu des réunions téléphoniques avec plusieurs équipes avant, le soir. Mais j’avais un rendez-vous prévu avec les Hornets le lendemain, avec l’accord que si j’étais ok avec le contrat, j’arrêtais de mon côté toutes discussions avec d’autres équipes de NBA. Par respect pour eux. On a commencé la réunion à 23 h 30 (la free agency démarre à 00 h 01 le 1er juillet – ndlr), ils m’ont fait une présentation pendant une heure sur ce qu’ils voulaient faire de moi au cours des cinq prochaines années. D’autres joueurs étaient là, dont Kemba Walker. Ils ont sorti l’artillerie (rires).

Quelles étaient tes volontés sportives pour l’année à venir, ce que tu voulais entendre pour rester ?
De la continuité. Je voulais voir que c’était bien une certitude collective. Ce qui a été décisif, c’est que le groupe principal de l’équipe est quasiment entièrement sous contrat pour les trois prochaines années. C’est très important. Le coach a aussi prolongé pour trois ans. Quant aux départs d’autres éléments après ma signature, je m’en doutais, ce n’était pas une surprise. Mais je savais d’une part qu’il resterait de très bons joueurs et ensuite que l’équipe allait bosser pour les remplacer. J’étais confiant.

Revenons sur ton transfert l’année dernière de Portland à Charlotte. Tu peux nous le raconter ?
C’était une journée normale. Enfin, soi-disant normale. J’étais avec ma femme, je m’en rappelle encore, on était en train de se faire un plateau télé chez moi, à Paris, devant le Marrakech du Rire, c’était le 24 juin… Soirée normale, quoi. D’un coup, je reçois un coup de fil de mon agent qui me dit : « Nico, prépare-toi, tu vas sûrement être échangé ce soir ! ». Ok. Avant son coup de téléphone, je n’avais aucune idée que ça allait arriver. Je me disais que si Portland décidait de le faire, ce serait plus tard dans l’été. Le pire, c’est que quand mon agent m’appelle, je ne sais même pas où je vais être envoyé. Forcément, je commence à me demander où je vais atterrir. Il faut se l’imaginer. Tu sais que tu vas déménager demain. Mais où ? Tu ne sais pas encore. J’ai commencé à lister les choses que j’allais devoir faire, organiser, etc. Deux heures plus tard, Portland m’appelle et me dit : « merci pour tes services, blablaba… ». Eux non plus ne pouvaient pas me dire où j’allais, juste que j’étais échangé. Plusieurs heures plus tard, mon agent appelle et me dit que je vais à Charlotte. Ok. Je regarde ma femme et je la vois toute heureuse. Je suis surpris et lui demande ce qu’il lui arrive, si elle connaît Charlotte. Et tu sais ce qu’elle me dit ? « Non, mais c’était ma mascotte préférée quand j’étais gamine ! » Trop mignon ! Elle adorait la petite abeille, Hugo. Du coup, on a pris le premier vol du lendemain matin pour Charlotte.

Sept ans dans une équipe, presque 500 matchs, et personne ne te prévient du transfert ?
Oui, comme ça (il claque des doigts). Un coup de fil, ciao, au revoir. Ça a duré 20 secondes.

Quand tu apprends que Portland t’a échangé contre deux joueurs, il y a un petit sentiment de fierté ?
Oui, c’est clair, je me dis que j’en vaux deux. Mais aujourd’hui, il y en a un qui ne joue pas et l’autre est parti (rires).

Rétrospectivement, comment analyses-tu ce transfert ?
Portland est une équipe qui m’a beaucoup apporté sportivement et même en dehors du terrain. Je suis arrivé à 19 ans et parti à 26, presque un tiers de ma vie, une époque importante où tu vis des choses fortes. Mais je sentais aussi qu’il y avait un renouvellement d’effectif dont je ne faisais pas partie. Alors c’est une bonne chose que je sois parti. Ils ont parié sur des jeunes, changé tous les joueurs. À la fin, je pense que c’était gagnant-gagnant.

Comment se sont passés les premiers jours à Charlotte ?
Le premier jour, je vois les dirigeants. Je rencontre le coach, Steve Clifford, certains joueurs, je visite les installations, la ville, on cherche un coin où habiter. Le premier soir j’ai dîné avec Steve et on a été tout de suite sur la même longueur d’ondes. Je me suis dit, ouais, lui il m’a compris. Terry Stotts (l’entraîneur – ndlr) à Portland m’avait bien compris mais l’effectif était différent. Là, je me suis dit, voilà quelqu’un qui a vraiment, vraiment, vraiment compris mon jeu. Ça m’a fait du bien et c’est aussi pour ça que j’ai explosé cette année.

Et Michael Jordan ?
C’est la première personne que j’ai eue au téléphone quand j’ai été échangé. Il m’a dit qu’il était vraiment content que je sois là, que ça faisait un moment qu’il voulait m’avoir.

Qu’est-ce que ça change d’évoluer dans un club qui appartient à Michael Jordan et dont le coach assistant est une autre icône, Patrick Ewing ?
Tu écoutes différemment quand ils parlent. Quand Ewing te dit un truc en relation avec le jeu, tu sais que pour lui ça a marché. J’ai eu de très bons coaches tout au long de ma carrière, mais quand Michael Jordan t’envoie un sms après un match, qui dit que tu as assuré, c’est peut-être vrai (rires).
Il est quasiment à tous les matchs à domicile, il vient aux entraînements. Parfois il est là mais personne ne le sait. Il ne se montre pas. En privé, quand on est entre nous, c’est quelqu’un de très proche, de très accessible. Et puis il a été joueur. Il sait comment ça se passe dans nos têtes.

Qu’est-ce que ça change, concrètement, qu’il ait été joueur ?
Il connaît notre situation, les problèmes qu’on peut avoir. Début janvier 2016, on a eu une très mauvaise passe. Six défaites en neuf matchs, je crois. On nous a prévenus qu’il venait nous voir à l’entraînement, on s’est dit que ça aller chauffer. Il arrive, il est mal, on voit bien que ce n’est pas une bonne journée pour lui. À la fin de l’entraînement, il nous réunit autour de lui et nous dit : « Je suis passé par là, c’est ce qui m’a fait grandir. J’ai fait des saisons, pendant lesquelles j’ai gagné des titres, où j’ai perdu 7 ou 8 matchs d’affilée. Par contre, il faut savoir comment vous allez réagir, si vous continuez comme ça ou si vous trouvez un moyen pour repartir et gagner. C’est là que je vais vous challenger. Ça ne me fait pas marrer de venir vous voir et de vous mettre un coup de pression. Mais je veux voir comment vous allez rebondir, c’est plus important ». Et c’est vrai que derrière, on rebondit bien en février (sur 10 matchs, 7 victoires – ndlr). On est performants jusqu’à fin avril et on devient la troisième équipe de la conférence Est.

Son speech a été un déclic ?
Clairement. C’est pour ça qu’il est génial et qu’il pèse encore sur le sport. Le match juste après, il est là à nous encourager comme un fou. C’est Jordan ! Tout le monde est à ses pieds ! C’est là qu’on voit la grandeur du bonhomme. Il n’oublie pas d’où il vient. Il pourrait dire « vous êtes nuls, j’ai été meilleur », mais non, il compatit.

Quelques semaines avant le contrat historique, tu as eu ton premier enfant…
Le bébé change tout. Ça met les choses en perspective. Limite, ta carrière passe au second plan. Vraiment, c’est à ce point-là ! On ne pense plus à soi, mais à lui. C’est là où j’ai la chance d’avoir une femme extraordinaire. Elle connaît mon métier, mon mode de vie, la pression que je gère, ce que je dois faire, et elle m’accompagne à 200 %. Quand tu fais une carrière professionnelle dans le sport, c’est important d’avoir une femme qui te soutient, qui comprend et qui est là envers et contre tout. Je ne dis pas ça pour être cliché, mais elle est essentielle à ma vie et ma carrière. Elle a complètement changé mon style de vie, en bien ! J’ai fait ma transition de jeune homme à homme avec et grâce à elle. Elle me motive beaucoup. On parle beaucoup basket et on regarde énormément de sport ensemble. Les soirées pizza-bière-foot, je les fais, mais avec elle ! Quand il y a un PSG-OM ou Madrid-Barcelone, c’est elle qui me dit « allez, dépêche-toi, le match commence dans 5 minutes ! ». Elle est aussi là dans les mauvais moments. Quand je ne suis pas bon, c’est la première à me le dire. Elle est là à tous les matchs à domicile, le seul qu’elle ait raté, c’est quand elle a accouché.

Tu es un grand superstitieux avec une tonne de rituels, tu peux en citer quelques-uns ?
(Il éclate de rire) C’est maladif. Je ne sais pas comment ça m’est venu, naturellement je crois, depuis que je suis petit. Tu es prêt ? Je me lève tous les matins à la même heure. Quand je vais à la salle, je prends toujours la même route en voiture. Pourtant, ce n’est pas la plus rapide. Quand j’arrive, il faut que je dise bonjour aux mêmes personnes dans le même ordre. Du coup, si le mec n’est pas à son poste, qu’il est plus loin, je vais le voir en premier puis je reviens sur mes pas pour saluer le second. Le matin, à la salle, je mange toujours un bagel œuf-fromage-bacon. Mais seulement les jours de match. S’il n’y a pas de match, c’est œufs brouillés, blanc de dinde et salade de fruits. En revanche, ça change si on est en déplacement. Là, je mange beaucoup de céréales et une salade de fruits le matin, des bagels à midi et pâtes-poulet grillé avant de partir au match. À Charlotte, chez moi, je déjeune puis je fais la sieste à la même heure tous les jours. Après la sieste, toujours un bol de Chocapic. À l’échauffement, je fais les cinq mêmes premiers tirs à droite, et les quatre mêmes premiers tirs à gauche. Depuis des années. Je vais aux toilettes avant les matchs à la même heure, à la minute près par rapport au début du match. Quand le décompte est à 21 minutes, j’y vais. Pas avant, pas après. 21 minutes, c’est en FIBA, en NBA c’est 29. J’ai quoi d’autre ? (Il réfléchit) Je fais les mêmes étirements dans le même ordre. Je ne change pas de chaussures, je joue toute la saison avec la même paire. J’ai déjà fait des saisons entières avec deux mêmes paires. Une blanche à domicile, une noire à l’extérieur. Parfois ils essaient de me mettre des nouvelles paires, je leur dis toujours de me rendre mes chaussures ! Je ne sais pas, je ne peux pas. Si je change, je joue mal. Si je suis vraiment obligé de mettre une nouvelle paire et que je vois que je ne suis pas terrible, je reprends les vieilles à la mi-temps. Quand je m’apprête à entrer sur le terrain et que je suis dans le 5 de départ, quand le coach fait son dernier speech, je suis toujours en train de refaire mes lacets. Je les défais, je les refais. Mais une fois sur le terrain, je n’ai plus de rituels, si ce n’est saluer les gens qui sont venus me voir. Je suis complètement taré !

Quelle est la leçon de vie qui a eu le plus d’impact sur ta carrière ?
J’ai perdu mon père très jeune, à deux ans et demi, sur un terrain. Donc ce n’est pas anodin que je sois amené à faire ce que je fais aujourd’hui. Ça m’a suivi toute ma vie, depuis que je suis tout petit. Ma mère nous a élevés seule, ma sœur et moi, et elle a fait un travail fantastique. Aujourd’hui, j’en suis là grâce à elle. J’ai croisé beaucoup de personnes dans ma vie mais aujourd’hui, les plus importantes pour moi, c’est ma femme, mon fils, ma mère et ma sœur.

Le décès de ton père a influencé ta carrière ?
J’ai commencé le basket à 3 ans, suite à son décès. Ça a été la continuité des choses. Faire autre chose, sachant qu’il est décédé sur un terrain ? Oui, bien sûr, mais c’était aussi peut-être une destinée. J’étais déjà sur les terrains avec lui. Je suis né avec ça. Puis c’est ma mère qui m’a mis sur le terrain. Je pense que c’était une suite logique.

À quelle période t’es-tu senti le plus satisfait et accompli dans ta carrière professionnelle ?
Je pense que c’est quand même ce fameux contrat. Au-delà de l’aspect financier, je me suis dit que c’était une grande marque de respect, parce qu’on ne donne pas un tel contrat à un joueur qu’on juge « pas mal ». J’ai beaucoup de reconnaissance vis-à-vis de cette confiance qu’ils m’ont accordé. En plus, venant de Michael Jordan. Tu te dis que tout ce que tu as fait depuis des années, ça compte. Ce n’est pas un aboutissement, mais c’est une très, très belle étape.

Justement, qu’est-ce qu’il te faut pour te dire que c’est bon, tu as réussi ta carrière ?
Un titre NBA, déjà.

Fais-tu partie de ces joueurs qui considèrent qu’une médaille d’or olympique est plus importante qu’un titre NBA ?
J’ai toujours dit joker là-dessus. Gagner une médaille d’or olympique, c’est quelque chose !

Rétrospectivement, quelle a été la plus grosse erreur de ta carrière ?
Ah, cet été ! Les JO ! C’était… pfff. Si on me demande de revenir en arrière et de les refaire, je les refais ! Je prendrais plus d’initiatives, m’imposerais un peu plus, serais plus clair dans ce que je pense que je dois faire, dans ce que je pense devoir apporter au coach. Je me prendrais moins la tête aussi. Parce que même si en équipe de France j’ai connu des tournois où j’ai eu de mauvaises périodes, j’arrivais toujours à peser sur le jeu. Là, j’étais nul (il soupire). C’est parce que je me suis pris la tête sur mon rôle. Je te le dis, si je suis la fédération et que je vois un joueur faire la performance que je fais contre l’Espagne, je lui dis « toi, tu es banni deux ans » (silence). C’est impossible ce que j’ai fait. Je m’en veux vraiment. C’était une énorme erreur de ma part. Au mauvais moment, au très mauvais moment. Je n’étais vraiment pas bon.

Est-ce que ça va affecter le reste de ta saison NBA à venir ?
Je suis vraiment impatient de recommencer avec Charlotte et de passer à autre chose pour retrouver un peu… (silence) C’est triste à dire, mais retrouver du plaisir sur le terrain. Ça fait plusieurs mois que je n’en ai pas eu. Pourtant c’était les Jeux olympiques… Je m’en veux beaucoup d’avoir loupé ce tournoi, au niveau de l’équipe surtout. Parce que ça revient à ce qu’on disait tout à l’heure, si je joue bien, je mets tout en œuvre pour faire gagner l’équipe. C’est pour ça que je suis impatient de jouer avec Charlotte, pour retrouver un rôle et un kiffe. Je sais qu’ils vont me faire confiance, qu’ils vont me mettre en bonne position pour jouer mon jeu. Je ferai des mauvais matchs quoi qu’il arrive, je ne peux pas faire 82 bons matchs non plus, mais le but est toujours d’avoir un impact.

Comment faire pour dépasser ces moments de doute ?
Déjà, éviter d’écouter le monde extérieur. Il y aura toujours des gens qui parleront. Quoi que tu fasses, tu seras critiqué. J’ai expliqué ça à Marine Johannes, la petite qui est en train de monter dans le basket français. On vient de la même petite ville de Normandie. Je la connais depuis qu’elle est petite. Je lui ai dit, toi qui débutes, n’oublie pas un truc, les gens ont la mémoire très courte. Un jour tu es là-haut, un mois plus tard, ils te mettent au plus bas. Les gens oublieront tout ce que tu as fait de bien. Il ne faut pas avoir d’affect.

Victor Cruz, le receveur des New York Giants en NFL, m’a dit un jour lors d’une interview, « c’est fou comme la vie est plus sereine quand on éteint internet ».
C’est clair, et c’est ce que Tony Parker m’a dit aussi. Je comprends que tu peux décevoir des gens qui te soutiennent. Je suis tout à fait d’accord avec ça. Mais quand tu es athlète, il ne faut surtout pas lire les commentaires et ce qui est sur les réseaux sociaux. C’est une grosse erreur. Ça peut vraiment t’abaisser. Vraiment, vraiment te faire mal.

Les derniers mois ont quand même été hauts en couleur, non ?
C’était un été très rempli, c’est sûr ! Mais ça n’excuse rien. J’aurais dû être présent aux JO.

Peut-être avais-tu la tête ailleurs par moment ?
Non, je ne crois pas. Je me suis vraiment pris la tête par rapport à mon utilisation sur le terrain. J’étais aussi frustré, je savais que je pouvais faire beaucoup plus que ce qu’on me demandait. Le changement des cinq titulaires a fait qu’on était plusieurs joueurs avec le même style de jeu. J’ai demandé à sortir du cinq de départ pour rééquilibrer tout ça. Je pense que ça aurait marché. Sûr et certain. J’étais prêt à aller sur le banc, j’ai proposé. Mais bon… Je suis devenu un tout autre joueur depuis trois ou quatre ans, j’ai pris une autre dimension, surtout cette année. Je pensais vraiment apporter ça à l’équipe de France, surtout cet été. J’étais vraiment en pleine confiance !

Quand tu fais un mauvais match, as-tu une habitude ou une technique pour te remettre sur le bon chemin ?
Je n’ai besoin de rien parce que je sais que quand je vais rentrer à la maison, ma femme préparera un énorme repas, et elle saura quoi faire, elle saura quoi me dire. Je vais avoir mon quart d’heure où je ne suis pas content, où je m’autoflagelle comme je fais toujours. Je suis toujours en train de me taper dessus, je suis très dur avec moi-même. Mais elle va me dire, « oui, et alors ? C’est bon, arrête de te plaindre et de me souler. Vous avez perdu, point, passe à autre chose maintenant ».

Comment fait-on pour passer à autre chose ?
Après les Jeux, je suis resté cloîtré chez moi. Ce qui m’a aidé, c’est de couper le téléphone. Ma femme m’a soutenu, elle m’a dit juste après : « écoute, tu as loupé, c’est comme ça, ça arrive dans la vie malheureusement. Maintenant, c’est à toi de savoir comment tu as loupé, pourquoi, et te remettre au boulot le plus vite possible. Réagis et tu vas faire une grosse saison cette année ». Waouh, elle a les mots pour me remettre en place ! Et mon gamin, je le prenais dans les bras tous les matins, il avait une banane jusqu’aux oreilles. Il ne savait pas ce qu’il s’était passé, et j’avais besoin de ça. Ça aide à relativiser. Comme je te disais au début, ma carrière est passée au second plan avec lui.

 

 

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