X
En poursuivant votre navigation sur Sport&Style.fr, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et des publicités ciblées en fonction de vos centres d'intérêts, pour mesurer la fréquentation de notre site, et vous permettre de partager vos lectures sur les réseaux sociaux. Pour en savoir plus ou paramétrer les cookies, rendez-vous sur cette page. En savoir plus.
Akram Khan, le virtuose de la danse contemporaine

Akram Khan, le virtuose de la danse contemporaine

Par Laurent Goumarre , le 07 mars 2017

Akram Khan danse avec la terre et l’histoire. Dans sa quête de racines, il a imaginé une grammaire visuelle qui est aujourd’hui une signature unique et porteuse d’évolution dans le monde de la danse contemporaine. Un chorégraphe-danseur qui a fait du métissage culturel un art à part entière.

Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Jacques Audiard, Jeanne Cherhal, Marie-Agnès Gillot, Aurélie Dupont de l’Opéra de Paris, et j’en passe, ils étaient tous là pour fêter en décembre dernier à La Villette la dernière création d’Akram Khan, Until The Lions, son Mahabharata à lui. Akram Khan ? Le danseur-chorégraphe star de la danse contemporaine, ou le parcours d’un Londonien d’origine bangladaise qui fait rupture dans la danse des années 2000 avec sa signature : une danse métissée, même si le mot est aujourd’hui galvaudé. Mais, en 2000, c’était une autre histoire. La danse contemporaine est à bout de souffle ou en crise, ça dépend des points de vue. On parle de « non-danse », de chorégraphes qui ralentissent le mouvement, qui se déposent sur les plateaux. Bref, la danse est dans une période de remise en question avec une génération de chorégraphes – Jérôme Bel, Boris Charmatz... – qui analyse le pourquoi et le comment de ses mouvements, décompose les codes du spectacle, et regarde du côté des performances dansées des années 60-70 aux États-Unis. Résultat, le geste dansé est rare, voire suspect, les corps se couchent, une génération a décidé de « geler » la chorégraphie.

Alors quand un danseur se met à bouger, forcément ça pose question. Et si ce danseur revendique une danse traditionnelle non-occidentale, on se dit que tout va changer, que la danse contemporaine ouvre les fenêtres et qu’il se pourrait bien que de nouveaux gestes viennent renouveler le vocabulaire.

Akram Khan, c’est ça : un virtuose qui débarque sur les plateaux à toute vitesse – la vitesse c’est son truc, on y reviendra. Au départ, une signature personnelle : du « kathak contemporain ». On lui demande de préciser. « Une danse classique du nord de l’Inde. » Et ça consiste en quoi ? « C’était le moyen pour moi de trouver des racines très jeune. Je suis né à Londres, entre deux cultures, ma mère a compris qu’il fallait que je trouve ma place. À 7 ans, elle m’a inscrit dans un cours de khatak, même si cette danse ne vient pas du Bangladesh. C’est une danse nerveuse où les pieds frappent, tapent le sol, pendant que les bras moulinent à toute vitesse, que le corps tourbillonne et s’arrête brutalement, comme un arrêt sur image. Je me souviens, au début, ça a été un choc pour le public, la critique. Je ressentais de l’électricité pendant les représentations, je voyais bien qu’il se passait quelque chose, que je n’allais pas être un objet de mode. Ma danse passait par le chemin de la tradition, celle des gestes codés – car la danse classique indienne raconte des histoires, avec des personnages –, mais au lieu de m’adresser à des spécialistes, j’ouvrais le mouvement pour être vu, accepté par tous, quelles que soient les origines, la culture. »

Cette question des origines, c’est toute la force de la danse d’Akram Khan qui ne se refuse rien. Pas question de se crisper dans la reproduction du khatak pur et dur, Akram regarde de tous les côtés et ouvre au maximum. Ça passe par les clips, le sport, le cinéma... tout est bon à prendre. On lui demande deux noms, deux références, il ne s’arrête plus. « J’ai beaucoup regardé Michael Jackson, pas seulement parce que c’était un chanteur, un danseur, un artiste, mais parce que je voyais une star, le corps d’une star, et ça va au-delà de la performance artistique. Mais j’ai aussi aimé Charlie Chaplin, Fred Astaire, Muhammad Ali, Bruce Lee... c’était eux mes super-héros. Muhammad Ali, la force physique bien sûr, mais plus encore la stratégie, un corps qui pense dans l’action. Et Bruce Lee, pour moi, c’était comment être philosophiquement en relation avec le monde sur le plan physique. Bruce Lee était directement en contact avec la terre, le feu, le vent, il les interprétait. C’est quelque chose que je ressens moi-même, c’est ce qui fonde le danseur que je suis. »

ENTRE DEUX MONDES
2000-2017, ça fait 17 ans de danse reconnue sur le plan international, avec des sommets. Desh d’abord, son solo en 2011 – plus de cent représentations, énorme pour un spectacle de danse –, qui confirme sa popularité au-delà du milieu chorégraphique. Trois ans plus tôt, il embarquait déjà Juliette Binoche sur les scènes du monde entier dans un duo marathon, In-I. Desh est le point d’orgue où tout se rejoue : les origines de sa danse mais aussi son histoire personnelle, son roman familial tiraillé entre le Bangladesh de ses ancêtres et la vie à Londres de ses parents. « Au départ, ça a été compliqué, ma mère me faisait prendre des cours de danse alors que je préférais le sport. J’ai été formé par un maître, Sri Pratap Pawar, je commençais à participer à des festivals, bref ça prenait forme. Mais du côté de mon père, ça coinçait pas mal. Et aujourd’hui, moi qui suis devenu père, je peux le comprendre. Mon père tenait un restaurant  indien, il rêvait que je prenne sa succession ; la danse ne représentait rien pour lui, ce n’était pas son choix. Il n’imaginait pas que ça puisse marcher, qu’il y ait un avenir possible dans ce milieu qu’il ne connaissait pas. Il y a eu des conflits, mais ça m’a rendu plus fort, il fallait que je prouve que je pouvais en faire ma vie. Le déclic s’est fait le jour où il a vu mon nom dans le journal. Tout a changé. Maintenant, il appelle chaque membre de la famille individuellement – et on est très nombreux – quand je passe à la télévision, quand je suis cité dans les journaux. Il est devenu mon supporteur. J’ai tenu bon, je n’avais pas le choix, la danse était le seul moyen que j’avais pour communiquer avec tous sans barrière de langue, d’identité. »

Aujourd’hui Akram Khan a 40 ans, et la question de l’avenir de sa danse se pose. Comme pour un sportif de haut niveau. Continuer à danser ? Se concentrer sur la chorégraphie ? Il y a eu une sérieuse blessure en 2012 au talon d’Achille. Diagnostic très réservé des médecins qui prédisaient le pire, mais au bout de quelques mois, Akram Khan a retrouvé les plateaux. Nouvelle blessure il y a quelques semaines, avec annulation de spectacles, mais tout devrait rentrer dans l’ordre dans le mois à venir après du repos et une bonne rééducation, même si cet athlète ne suit pas de régime ni de training particulier. « Je mange japonais, beaucoup, je trouve ça très sain – il faut dire que ma femme est japonaise. Je ne me refuse rien, ni la viande, ni le poisson, je bois beaucoup d’eau. En fait, je suis modéré. Mon régime, c’est la modération. Pour le training, je fais de la gym deux à trois heures par jour avant de commencer une représentation. Pas de musculation, je n’aime pas ça, je ne cherche pas à avoir un corps très musclé. Si je nage beaucoup et de plus en plus, ce n’est pas pour le sculpter, mais pour des questions de cardio. »

Il faut dire que le danseur ne s’économise pas sur scène. Akram Khan est un marathonien de pièces dansées à toute vitesse. On lui demande quel est son point fort. Réponse immédiate : « La vitesse. Je suis très rapide, j’aime être rapide... pour que les gens ne voient pas à quel point je suis mauvais (rires). Je me dis que si je ralentis le rythme, ils verront que je ne suis pas aussi fort techniquement qu’ils le pensent. Je le dis très sérieusement. » Oui, mais on n’est pas obligé de le croire, alors on embraye : le point faible ? « La souplesse. Je ne suis pas souple naturellement. Je la travaille, je l’acquiers, mais à la base je suis fort. Ça ne veut pas dire raide, je suis planté, j’ai un corps massif. Et je pense parfois que ma danse manque de cette souplesse innée qu’on peut voir chez d’autres. »

Juste avant de se quitter, une dernière question s’impose au regard de cette danse métissée qui a su décrisper les codes d’une danse contemporaine occidentalo-centrée. Comment l’artiste londonien d’origine bangladaise qu’il est comprend l’orientation politique de son pays, le Brexit ? « Je ne comprends pas, et d’ailleurs il n’y a rien à comprendre, il n’y a rien à justifier. C’est l’expression d’une peur irraisonnée d’une partie de l’Angleterre envers tous ceux qui sont blacks, Indiens... Le Brexit est la réponse fasciste à cette peur. Ni plus, ni moins. Et je trouve que l’Europe se dirige vers le fascisme. Pas seulement l’Angleterre, je parle de l’Autriche, la Pologne... C’est vraiment terrifiant. » Parole de danseur.

 

lire le magazine

© L'équipe 24/24 2016 - Tous droits réservés

contacts - C.G.U.