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Kevin Mayer : « Le décathlon c’est chiant, mais à la fin c’est jouissif »

Kevin Mayer : « Le décathlon c’est chiant, mais à la fin c’est jouissif »

Par Claire Byache , le 23 mars 2017

Le tout récent champion d’Europe d’heptathlon en salle, Kevin Mayer, a embarqué avec Sport & Style pour un voyage en Grèce. Direction Athènes et son Acropole pour une série mode entre terre et mer inédite. À découvrir dans le prochain numéro, en kiosque le samedi 25 mars.

Début d’hiver à Paris, Kevin Mayer déboule à l’aéroport Charles-de-Gaulle sans chaussettes. Du moins, en socquettes. Elles sont rouges et dépassent à peine d’une paire de Nike grises apparemment confortables comme des chaussons. Je vois ses chevilles nues, je me dis que ça commence bien. Il m’intrigue. Le voici qui hâte le pas vers le comptoir d’enregistrement d’Aegean Airlines où je l’attends : dans dix minutes, le vol sera clos. Bonjour attentif et courtois, pommettes piquées par le froid. On n’a pas le temps, on ne traîne pas. Il dit, comme ça : «J’ai vraiment eu peur». Je l’observe, j’attends la suite. Il n’y en a pas. Bon. Bien. Il a l’air d’un gentil géant, là, à côté de moi, massif, grand, serein. Du coup, la phrase qu’il vient de prononcer ne colle pas avec ce qu’il dégage. Et si je n’avais pas été informée par son attachée de presse, je n’aurais pas compris une seconde la peur qu’il vient de m’annoncer avoir ressentie.

Explications : ce matin, il lui est arrivé une péripétie désagréable. Son train, au départ de Montpellier, a pris du retard, beaucoup de retard. Du coup, à l’arrivée, il a été obligé de recourir aux services d’une moto taxi agréée pour le transport d’athlètes de haut niveau afin de passer, dans les temps, du cœur de la capitale – la gare de Lyon – à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Apparemment le motard, en professionnel expérimenté, a sorti le grand jeu pour que son célèbre client ne loupe pas son avion. Sur le périphérique parisien, ça décoiffait. Jambes qui flageolent et ouf à l’arrivée.

Nous en sommes là lorsque l’hôtesse étiquette enfin nos bagages et les expédie sur le tapis roulant. Tournons les talons, hâtons dignement le pas jusqu’à la salle d’embarquement. J’observe Kevin en douce. Il n’affiche décidément pas les traits crispés de celui qui vient de vivre un épisode de stress. Sa voix est posée, son attention à nos échanges est sincère. Il m’écoute réellement quand je lui parle et se montre ouvert à la discussion. Un genre de camarade idéal. Je le côtoie depuis vingt minutes à peine et je suis déjà bluffée.

Alors que nous patientons en salle d’embarquement, un bagagiste de la compagnie reconnaît Kevin et l’honore à sa façon. Kevin, sans une once de suffisance, répond : «Merci!». Et puis, vers moi : «Ça dépend des villes. Parfois tout le monde me reconnaît, d’autres fois personne. Il m’est déjà arrivé d’être suivi jusque dans les toilettes!». Le sport qu’il pratique n’est pas le plus médiatique, mais lui, l’homme, ne laisse personne indifférent. Nouvelle preuve, quelques secondes plus tard, alors que la file de passagers avance vers la porte de l’avion : le bagagiste, encore. Mais cette fois à l’oreille d’une des hôtesses : «Tu ne le reconnais pas? Allons, il faut honorer nos athlètes!».

Kevin n’a pas entendu. Je cafte immédiatement. Il sourit et s’étonne, n’en fait pas des tonnes, poursuit son chemin vers son siège. Classe économique, peu de place pour les jambes, confort basique. Il ne se plaint de rien. S’assied. S’installe. Genoux pliés, roman, quelques mots bienveillants au gamin qui quitte un instant sa place, accompagné de son père, pour venir le saluer et lui demander un autographe. Signature. Ceinture. Décollage.

«Le décathlon, c’est la découverte de soi-même. Quand on devient fort, on se met dans de tels états pour aller chercher les meilleurs résultats possible dans chacune des dix disciplines, qu’au fil du temps on se rend compte de toutes nos faiblesses. Ça permet de faire une grosse analyse de soi, de ses défauts, de ses qualités. Mon meilleur atout, c’est mon enthousiasme. Je suis très rarement en train de me plaindre. Ou alors, si: pendant un décathlon.»

Le même jour, vers 18 heures
«Je vous laisse deviner où je suis. Vous en saurez plus demain :)» L’image carrée s’affiche sur mon fil Instagram. C’est l’Acropole à la nuit tombée, photographiée depuis la terrasse de l’hôtel où notre petite équipe réside le temps de réaliser ce sujet. Une minute passe. Sur le compte @mayer.deca, les likes pleuvent. 3 025 petits cœurs rouges plus tard – Kevin a plus de 50 000 abonnés sur le réseau photo, 106 000 et quelques sur Facebook –, toute sa communauté sait qu’il est à Athènes. Mince, je pense. Imagine qu’une horde de groupies débarque. Il doit lire dans mes pensées parce qu’il dit alors quelque chose comme : «Le bonheur ne vaut que s’il est partagé». Je lui demande pourquoi c’est si important de transmettre les émotions. «C’est comme dans Into the Wild, le film. Ce gars qui part tout seul et se rend compte avant de mourir qu’il aurait préféré partager ce qu’il avait vécu.» Du coup, je ne moufte plus. Il continue : «Ce qui est inspirant dans le sport, c’est la capacité à pousser au-delà de ses limites, à toujours les dépasser. Tous ceux qui t’entourent te motivent, car tu t’aperçois vite que quand tu parviens à te dépasser, justement, tu arrives à transmettre des émotions bien au-delà de ton propre corps, des émotions qui réussissent à atteindre d’autres personnes». Et la victoire, finalement, s’avère secondaire ? Oui. L’important, c’est l’intensité.

«Ça n’existe pas, un décathlon parfait. On ne peut pas réussir dix épreuves à la fois, personne n’a jamais réussi ça. Au lieu d’une épreuve à apprendre, à maîtriser, il y en a dix. Donc c’est dix fois plus compliqué d’atteindre la perfection.» Je titille : pourtant, c’est bien cette quête qui semble t’aimanter, Kevin ? Il ne se débine pas. «Oui, tendre vers la perfection, ça me parle. Je fais énormément de recherches au niveau technique, c’est de la biomécanique tout ça. Si tu as les bonnes intentions, si tu fais ce qu’il faut faire, si tu sais ce qu’il faut faire, si tu travailles toujours dans ce sens-là, sans vouloir trop faire de performances tout de suite, et en visant le geste technique avant d’injecter de l’intensité...» Et bien ? «…Et bien, c’est vraiment ce que je recherche, c’est tout.»

Je reste sur ma faim. Il évite le piège de la recette miracle, il est malin. Sans me laisser le temps de rebondir, il reprend soudain : «Mon grand truc, c’est ça: je dis toujours “mettre tout dedans”. Ça veut dire mettre toute sa puissance dans le bon axe pour aller le plus vite possible, le plus loin possible, le plus haut possible. Plus tu agis ainsi, plus l’ensemble sera beau. Ça marche à tous les coups». J’embraye sur le pouvoir de l’intention, limite le sixième sens, l’intuition. Il m’interrompt. «Ce n’est pas ça, l’intention. Ça n’a rien à voir avec le sixième sens ou l’intuition. Par exemple, lors d’un départ de course, mettre tout dedans c’est ne pas se relever trop vite, appuyer sur le sol, pousser dans la bonne direction pour aller le plus vite possible. Au lancer de poids, ça peut être garder les épaules derrière. C’est une intention. Ce n’est pas un geste technique, il ne s’agit pas de forcer la chose pour la réaliser encore mieux. Il s’agit de ne pas analyser, justement. Il me semble que le sport, c’est simple, c’est parvenir à envoyer 100% de son intensité dans la bonne direction.»

De cette intensité qui bouillonne naît alors le cri, celui qu’il hurle à s’en décrocher la mâchoire après avoir lancé un javelot ou un poids. «Quand on a répété un geste cent fois sans crier et qu’on l’a automatisé, on n’a plus rien à penser après, on se contente juste, comme je disais, de tout mettre dedans.» L’expression est abrupte, mais elle illustre bien la théorie qu’il conclut ainsi : «Tous les gens qui accomplissent des choses extraordinaires sont plus dans la sensation que dans la réflexion. Je voulais en arriver là en expliquant tout ça. L’esprit humain est fourbe. Imagine: depuis des années, tu penses à ta course et te voilà enfin dans les starting-blocks. Il suffit que tu te poses une seule fois la question “qu’est-ce que je fais là ?” pour passer à côté. Il n’y a pas de place, jamais, pour le doute. Pourtant, le doute, tu l’as. C’est exactement pour cette raison que personne ne peut signer un décathlon parfait». Bim. La boucle est bouclée.

Le lendemain, au petit-déjeuner
Lorsque je le rejoins, il termine une omelette. À côté de son assiette trône un grand verre d’eau. Kevin Mayer est conscient des rouages de sa machine, il sait ce qui lui convient ou pas, du coup il décline le café de façon systématique et se laisse rarement tenter par le thé. Un double expresso atterrit sur la table, je me sens coupable. Je l’avale rapido. Façon junkie, j’en commande un second. Pardon. Lui, placide, prend congé et rejoint l’équipe à l’étage pour les préparatifs de la séance photo qui est programmée dans une heure, à l’extérieur. Je repense à ce qu’il a bien voulu partager de son histoire intime. Il a toujours été doué pour le sport, tous les sports. Il a tout essayé : handball, natation, tennis, rugby. «Je pense que c’est aussi ce qui m’a forgé, prédisposé à ma future carrière de décathlonien.» Carole et André, ses parents, élèvent quatre garçons. Elle est professeure d’EPS dans l’éducation nationale, lui exerce en tant qu’éducateur sportif. «Mon père s’occupait de nous durant nos années d’école primaire, il faisait vivre le sport dans le village. Tous les deux passionnés, mes parents ne nous poussaient pourtant à rien, j’y allais parce que j’en avais envie. Personne n’a jamais fait d’athlétisme dans la famille, personne ne m’a influencé en faveur du décathlon. La vérité, c’est que je m’ennuyais tout le temps à l’entraînement. Tous les entraînements. Je n’aimais que la compétition, le reste, je trouvais ça répétitif. Et puis j’ai découvert la course, via les cross UNSS, à l’école. J’ai alors tenté l’athlétisme, et je me suis aperçu que chaque fois, on touchait quelque chose de différent. Ce n’était pas choisir qui était compliqué, c’était plutôt que j’avais furieusement envie de tout faire. Je suis tombé sur un coach qui connaissait le monde des épreuves combinées, Xavier Berthet, et qui m’y a intégré. Au final, j’ai choisi de continuer à tout faire plutôt que de me spécialiser.»

Une heure après, au pied de l’Acropole
La bonne blague. Donald Trump vient d’être élu cette nuit, et voilà que pile ce matin, nous flânons dans le berceau de la démocratie. Étrange coïncidence. Nous tentons de nous concentrer. Travailler. Kevin se montre disponible, enthousiaste, généreux. Il se glisse dans les différentes silhouettes que nous lui proposons et joue le jeu chaque fois, malgré les contraintes imposées par la prise de vue extérieure, en plein milieu d’un lieu public. Encore un coup du sport sûrement, lequel lui a enseigné l’art de la métamorphose et de la flexibilité. «Le décathlon est un exercice de concentration et de déconcentration. Il faut se concentrer pendant l’épreuve puis réussir à lâcher prise tout de suite après. Il y a souvent beaucoup d’attente, parfois une heure, parfois six. Aux Jeux, les épreuves s’échelonnaient de 9h30 à 21h30. Il n’y a pas de routine établie, on fait au feeling. Micro-siestes, massages, films… Il faut atteindre un état de déconcentration pour pouvoir se reconcentrer sur une épreuve qui n’a rien à voir avec celle dans laquelle on vient de s’aligner. Concrètement, quand tu fais un 110 mètres haies et qu’ensuite c’est le disque, je peux te dire que si tu restes sur ton 110, tu ne feras rien de bon.» J’opine. Je ne fais pas la maligne. Je tente une question sur l’adrénaline. Il me voit venir. «Je sais, on en parle beaucoup, parce que c’est vraiment ma particularité. Ce n’est pas que je cherche à déclencher des pics, c’est que j’ai des moments où ça monte, comme ça, surtout lors des grosses compétitions. Quand tu attends quelque chose depuis très longtemps, que ça arrive et que ton corps s’est tellement conditionné pour, il ne peut plus rien t’arriver. Tu es sur un nuage. Aux Jeux, je me sentais intouchable. Ça faisait quatre ans que j’y pensais. C’est aussi l’adrénaline qui fait qu’on peut dépasser les douleurs physiques du décathlon, celles du deuxième jour surtout. Parce que le matin du deuxième jour, tu sais, c’est l’enfer. Une douleur interne, physique. On a passé cinq épreuves, il en reste cinq.» Le deuxième jour, en effet, débute très fort avec le 110 mètres haies. «C’est comme un sprint, à tout moment on peut tomber. Il faut beaucoup de lucidité.» À Rio, les athlètes avaient terminé la première journée vers 22 heures, puis étaient passés par l’étape médias avant de rentrer au village. Manger, massage, bain froid, douche. Il était entre 1 h 30 et 2 h du matin lorsqu’ils avaient enfin pu se coucher. Quatre heures de sommeil à peine et ils étaient debout, soit trois heures avant le début du fameux 110 mètres haies, auquel ils n’avaient pas d’autre option que de se présenter à 100 % de leurs capacités.

Puis l’après-midi, sous la pluie
«Le décathlon, c’est chiant. C’est dur. Mais quand c’est fini, c’est jouissif. La fin, c’est le meilleur moment du décathlonien, c’est le moment où toutes les émotions viennent. Le soir, on fait toujours une énorme fête, tous réunis.» Tous les décathloniens, il veut dire. «On est tous euphoriques. C’est un monde à part, un monde où l’on passe deux jours ensemble. Même si au début on s’observe comme des adversaires, on en bave ensemble dans chaque épreuve et on finit par s’encourager, aller l’un vers l’autre, se parler, déconner. Sans ça, ce serait invivable.» Je ne le dis pas, mais je le pense très fort : Kevin, tu m’étonnes. «Quand je suis arrivé à Londres, lors des précédents Jeux, il y avait Ashton Eaton et Trey Hardee, des gars que je vénérais par-dessus tout. J’ai passé deux jours avec eux. On ne s’est pas parlé beaucoup mais on a échangé, et c’était simple.» Sans chichis. «Au début, on se bat contre tout le monde. À la fin, on se bat contre soi-même avec tout le monde.»

La pluie s’est arrêtée. Le shooting est bouclé, nous sommes rentrés à l’hôtel et Kevin a commandé un thé. Nous avons pris le temps de parler de tout ce que j’ai ici retranscrit. À la fin, j’ai remercié et puis j’ai dit que de toutes façons, s’il s’avérait que deux ou trois infos manquaient, je ferais signe. Il m’a regardée, a dit que ça n’arriverait sûrement pas, que c’était beaucoup, déjà, tout ce qu’on avait abordé. J’ai répondu d’accord, du coup. J’ai souri et il a filé se reposer. Si j’avais eu le cran d’un décathlonien, j’aurais profité qu’il tourne les talons pour me ruer sur mon téléphone et commenter, direct, son fil Instagram : «Hey les followers! Pas la peine de vous déranger, hein, c’est moi qui suis à Athènes avec Kevin Meilleur. Cœur. Cœur. »


GRÈCE BOOK TRIP

On voyage avec... la compagne Aegean Airlines.
https://fr.aegeanair.com/

On dort... à l'Hotel Athens Was, situé dans la rue la plus pittoresque d'Athènes, avec vue sur l'Acropole.
www.athenswas.gr/en

On découvre... le lac Vouliagmeni, à 30min au sud d'Athènes.
www.limnivouliagmenis.gr/

Plus d'infos sur DiscoverGreece
www.discovergreece.com/fr

 

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