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Shaun White : « je suis un gars de la plage, pas un rider stéréotypé »

Shaun White : « je suis un gars de la plage, pas un rider stéréotypé »

Par Paul Miquel , le 14 février 2018

On vous le disait déjà en mai 2017 : « Le snowboard est un sport relativement simple : un half-pipe, des dizaines de concurrents et, à la fin, c’est Shaun White qui gagne ». Et Shaun White l'a une nouvelle fois prouvé aux JO de Pyeongchang où il vient de décrocher l'or en halfpipe. Retrouvez ci-dessous notre interview du champion.

Sport & Style : Comment créer son style ?
Shaun White : Un style ne se crée pas comme ça. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte, notamment le lieu d’où l’on vient. L’origine géographique, l’endroit où l’on a grandi, est d’une importance essentielle. Elle influence, directement ou indirectement, la musique que l’on écoute, les vêtements que l’on porte, les gens que l’on rencontre, les sports que l’on pratique, les amis que l’on se fait. Dans mon cas, par exemple, c’est évident. Je suis snowboardeur professionnel, ma personnalité, je le sais, incarne la discipline mais, dans ma vie de tous les jours, mon style n’est pas celui d’un rider, il en est même très éloigné. Pourquoi ? Parce que j’ai grandi à la plage.

J’ai commencé à rider dans les montagnes de Californie du sud. Là-bas, il fait beau, chaud, on n’y fait pas du snowboard comme dans les Alpes ou le Colorado.

À San Siego...
Oui, à San Diego, en Californie du sud. Je suis un enfant de la plage, un beach boy. Et quand j’ai eu 20 ans, j’ai déménagé à Los Angeles où mes amis sont des acteurs, des artistes, des musiciens, des gens qui évoluent dans ces sphères. Et cela m’a naturellement énormément influencé. À tous les niveaux. La façon dont je m’habille quand je ride. La musique que j’écoute. Et puis, ces dernières années, je sens que j’ai changé : je suis plus devenu le gars que je suis réellement dans la vie de tous les jours que l’image du champion que je souhaitais véhiculer auparavant. Nous sommes dans des mondes, des sociétés où tout s’imbrique. Personnellement, j’aime le hip-hop dont l’univers a été façonné par celui du skateboard. Et vice versa. Pour répondre à votre question initiale, je crois que mon style a essentiellement été déterminé par deux éléments : la musique et mon environnement de vie.

Si vous aviez grandi dans l’Ohio ou le Nebraska, seriez-vous devenu l’immense champion que vous êtes aujourd’hui ?
Oui et non. Enfin, je ne sais pas... (il réfléchit) Plutôt non, en fait. J’ai commencé à rider dans les montagnes de Californie du sud, du côté de Big Bear, à deux heures de route de Los Angeles seulement. Là-bas, il fait beau, chaud, on n’y fait pas du snowboard comme dans les Alpes ou le Colorado. Et les gens ne s’habillent pas de la même façon non plus, d’autant que les pistes sont surpeuplées de citadins en quête de glisse. J’ai appris un certain nombre de tricks là-bas parce qu’il y faisait beau et chaud. Il y avait un super half-pipe et les riders qui s’entraînaient avec moi étaient différents. Tout l’inverse de ce qui se passe sur la Côte Est, où la neige est froide, verglacée, dure. C’est bête comme bonjour à expliquer mais c’est comme ça : la météo a influencé mon style. Comme les gens que j’ai pu rencontrer quand j’étais môme.

Chaque snowboardeur possède sa propre façon de rider, presque naturelle, innée. C’est comme un style d’écriture.

Concrètement, ça donne quoi sur un snowboard ?
Quand j’étais môme, je divisais le monde des snowboardeurs en deux catégories. D’abord ceux qui attaquaient, qui mettaient tout ce qu’ils avaient dans le ventre dans les tricks, la technique, l’approche physique. Ensuite, ceux qui misaient tout sur le style, la coolness, le flow presque à l’outrance. Et moi, j’ai toujours pris ici et là. Je peux adorer une figure technique incroyable d’un gars et le style casual d’un autre. Mon talent est, je crois, de pouvoir m’inspirer de tout et créer des greffes. Faire un grab à la façon d’untel mais avec l’aisance stylistique d’un autre. Et au final, cela crée un style.

Bref, tout le monde copie tout le monde...
C’est un peu plus compliqué que ça. Chaque snowboardeur possède sa propre façon de rider, presque naturelle, innée. C’est comme un style d’écriture. Chacun a une écriture différente qui peut néanmoins changer à la marge de temps en temps en fonction de certaines choses. C’est pareil dans le snowboard. S’inspirer n’est pas copier.

Certains riders expliquent que nous sommes arrives a un tel degré de technicité qu’il est presque devenu impossible d’inventer de nouvelles choses. Peut-on encore créer de nouveaux tricks ?
Bien sûr, mais cela prend désormais plus de temps, cela demande plus d’engagement. En résumé, c’est plus dur.

Parce que vous n’êtes plus tout jeune? À 30 ans, vous êtes le doyen du circuit.
Non, ce n’est pas une question d’âge. C’est juste devenu plus dur. Quand j’étais plus jeune, les half-pipes étaient plus petits. À l’époque, ils étaient façonnés à la main, il n’y avait pas de machines. Et à chaque fois qu’un bon rider touchait la neige, on pouvait être sûr qu’il allait se passer un truc. Ce n’est plus comme ça. Il ne faut pas oublier que notre sport est jeune et j’ai grandi avec lui. Aujourd’hui, le snowboard est arrivé à un vrai point de maturité. Maintenant, les machines font des half-pipes de vingt-cinq pieds de haut, contre une quinzaine il y a peu. Et ce n’est pas fini. De nouveaux engins arrivent et vont encore aller plus loin : ce sera plus grand, la neige sera mieux traitée, comme c’est le cas à Laax en Suisse ou en Corée du Sud. Et donc, les riders vont aller plus vite et rester plus longtemps dans l’air avant d’atterrir, ce qui nous permettra par voie de conséquence d’inventer de nouvelles choses.

Je me répète, je suis un gars de la plage, pas un rider stéréotypé. Quand je sors, je porte un costume.

Cela va forcement devenir plus dangereux, non ?
Non, c’est l’inverse. Ce sera plus safe. On aura plus de place pour se réceptionner. C’est à peu près comme dans l’aéronautique. Si vous avez une grande piste de décollage et d’atterrissage, vous pouvez accueillir des avions plus gros, plus puissants, qui volent plus haut. C’est plus compliqué de faire cinq tours sur soi-même dans un espace réduit que dans un espace plus grand. C’est de la logique pure. Alors, ce sera peut-être plus dangereux parce que l’espace de jeu sera plus grand, mais ce sera aussi plus sécurisant dans la mesure où le temps passé dans les airs sera lui aussi décuplé. Et je ne parle même pas de l’évolution technologique des planches... mais je suis un peu conservateur à ce niveau. Si je ride avec une planche qui me convient, je ne change pas.

Ça fait quoi d’avoir été le premier pour tout ?
Pour être honnête, c’est un peu bizarre. Quand j’interviens à la télévision ou que je réponds à une interview pour un journal, j’ai bien conscience de parler pour l’ensemble de la communauté du snowboard, comme si j’en étais l’incarnation suprême. Mais je n’ai pas été élu ! En fait, cela ne me pose pas de problème, c’est juste qu’il me faut réfléchir à deux fois avant de répondre à une question car j’ai compris que mes propos n’engageaient pas que moi. J’ai conscience de tout ça. Quand je suis devenu champion olympique à Turin en 2006, j’avais 19 ans. Après, j’étais partout. J’ai fait toutes les covers de la terre, les télés, les shows, impossible de me rater, d’autant que j’avais à l’époque ma longue tignasse rousse ! Et que s’est-il passé ? À chaque fois, notamment à la TV, on me demandait : « Alors, quelle acrobatie vas-tu faire sur le plateau, quel trick, quel truc complètement dingue ? Et si on t’attachait à un câble et qu’on créait de la neige artificielle ? Ou alors tu viens en skateboard, tu fais un double saut périlleux arrière en sortant d’une rampe et tu atterris sur le canapé pour parler avec l’animateur ? » J’ai tout le temps refusé. David Letterman voulait que je fasse des cascades. Non. Je ne voulais pas qu’on me traite comme un phénomène de foire, je voulais être traité comme n’importe quel invité : on s’assoit, on discute, on rigole. Et voilà.

Certaines personnes m’inspirent énormément. Je pense notamment à Tony Hawk.

C’est vrai qu’on s’attend à voir un rider avec des tatouages, un bonnet, des cheveux longs et sales, un peu de weed dans la poche, un pantalon baggy et une attitude un peu blasée. En fait, on a un gars super propret, le cheveu gomine, habille skinny de la tête aux pieds, Rolex, bague olympique et bracelet-chaine sur mesure en or jaune... C’est quoi cette façon de battre les cliche en règle ?
Ah, ah ! Je me répète, je suis un gars de la plage, pas un rider stéréotypé. Quand je sors, je porte un costume. Pas pour être différent, simplement parce que j’aime ça. J’aime les mondanités, les tapis rouges, c’est ma vie. Contrairement aux idées reçues, on peut être snowboardeur et porter des costumes. Où est le problème ? Quand je suis invité sur un plateau télé, on me demande toujours d’expliquer les figures, pourquoi ces noms à rallonge... Les animateurs me parlent comme si j’étais un ado attardé. Et je les envoie balader. Hey les gars, si vous voulez comprendre le snowboard, allez sur Wikipedia et apprenez par cœur les tricks ! Je veux bien parler des JO, de ma famille, de ma vie, de mon futur, mais je ne fais pas de cascade devant une caméra pour épater la galerie. C’est la raison pour laquelle je ne suis allé au Letterman Show que très tardivement.

Une attitude normale ou une construction marketing ?
Je suis qui je suis réellement, pas ce que les gens voudraient que je sois. Un jour, un journaliste spécialisé dans le snowboard, une pointure du milieu, m’a fait le plus beau des compliments. Dans sa famille, il était le vilain petit canard, le chevelu sans vrai boulot qui ne pensait qu’à rider, habillé comme un ado, le gars un peu à la rue. Un jour, lors d’un dîner de famille, ses parents lui ont demandé : « Tu travailles avec ce type, ce Shaun White qu’on voit à la télé ? » Et il a répondu : « Ben oui, c’est un bon ami. » Ce qui est le cas. Et à partir de ce jour-là, ses parents ont compris qu’être différent n’était pas forcément un problème, que ce n’était pas illégitime. J’adore cette histoire. Et cela me conforte dans mon comportement : l’essentiel est de rester soi-même.

Comment ?
En regardant les autres. Certaines personnes m’inspirent énormément. Je pense notamment à Tony Hawk. À chaque fois qu’il apparaît dans une pub, un shooting photo ou sur un plateau TV, il se trimballe avec son skateboard. C’est comme ça qu’on le reconnaît. Moi, je veux l’inverse : je ne veux surtout pas que mon image soit uniquement associée au snowboard. Donc, ma board, c’est pour rider. Pas pour parader. Après les JO de 2002, les trois médaillés américains en half-pipe (Ross Powers, Danny Kass, Jarret Thomas – ndlr) ont fait une pub pour une marque de thé. Ils faisaient semblant de rider en se parlant comme des teenagers, buvant du thé au coucher du soleil en se donnant des grands coups dans le dos. C’était naze ! Je ne dis pas qu’ils n’auraient pas dû le faire parce que, à cette époque, le snowboard avait peut-être besoin d’un peu plus de présence médiatique, je dis simplement que je l’aurais fait différemment. Ou pas du tout.

Acceptez-vous réellement votre statut de rider ?
Oui. Et non. C’est juste l’histoire de ma vie. Enfant, je ne pouvais rider que le week-end. J’habitais San Diego, pas de neige là-bas. Donc, j’avais la vie normale d’un gamin la semaine : école, skate, potes, jeux vidéo. Et le snowboard le week-end. Aujourd’hui, c’est toujours pareil, ma vie normale d’un côté à la maison, et le sport pro de l’autre. L’avantage ? J’ai toujours la même passion pour mon sport. Pas sûr que cela aurait été le cas si je vivais dans les montagnes, si j’étais à 200 % snowboard jour et nuit. J’aurais, je crois, l’impression d’être emprisonné alors qu’en vérité, le snowboard a toujours un petit goût de vacances pour moi. Et je pense avoir inspiré des gars. Plusieurs riders habitent désormais dans le quartier de Los Angeles où je vis. Et ça me les brise un peu : quand je sors pour déjeuner, j’ai parfois l’impression d’être dans un half-pipe...

Quand on est double champion olympique de snowboard et américain, on vote Donald Trump ?
Oh, la question ! J’ai voté. Et c’était même la première fois que je votais. En Californie, la tendance est plutôt démocrate et, jusqu’à présent, je n’avais pas réellement besoin de voter. Je savais plus ou moins quelle était la tendance dominante. Mais cette fois-ci, j’ai senti qu’il fallait vraiment se déplacer aux urnes. Après, honnêtement, c’est compliqué de prendre la parole politiquement en tant que sportif de haut niveau. Beaucoup de gens aimeraient voir Donald Trump quitter la Maison-Blanche, le problème c’est qu’il y est. Il faut
qu’on s’adapte maintenant. Je préfère me soucier de la qualité technique de mes tricks, c’est moins compliqué. Je ne suis pas à l’aise avec la politique.

Regardez Kelly Slater ! Il pourrait surfer jusqu’à la fin de ses jours. Il a tout : le talent, la motivation, l’intelligence.

Vous avez toujours été très patriote, vous aimez votre drapeau. Etre américain, et donc être fier de l’être, est-il différent aujourd’hui ?
Vous savez, je ne pense pas qu’un homme puisse changer votre sentiment d’appartenance à un pays, une nation. Ce sentiment-là est bien plus puissant que des discours politiques, aussi violents soient-ils. Être Américain pour moi, c’est une façon de vivre, c’est être calme, généreux, ouvert sur le monde. C’est ce que je suis, ou du moins, c’est ce que j’essaie d’être. Et oui, je suis toujours fier d’être Américain
et Californien.

Il parait que vous voulez vous qualifier pour les épreuves de skateboard des prochains jeux olympiques d’été de Tokyo, en 2020.
Il y aura d’abord les Jeux d’hiver de 2018 en Corée. Après, oui, je changerai de planche et j’essaierai de gagner ma place dans l’équipe américaine olympique de skateboard en participant aux épreuves qualificatives qui auront lieu, je crois, en 2019.

Existe-t-il une limite d’âge pour rider à très haut niveau ?
C’est marrant, les gens veulent tout le temps mettre des limites, borner les choses. « À ton âge, tu devrais être marié ou avoir des enfants. À 19 ans, tu ne peux pas réellement tomber amoureux. » C’est n’importe quoi. Pourrait-on juste envisager les choses autrement ? Cela dépend des gens. Regardez Kelly Slater ! Il pourrait surfer jusqu’à la fin de ses jours. Il a tout : le talent, la motivation, l’intelligence. Regardez Andre Agassi. Il était presque meilleur à la fin de sa carrière qu’à ses débuts parce qu’il a su travailler sur lui-même. Moi, je fais de la musique, je vais à la plage, cela me permet d’être encore motivé pour faire du snowboard. Mais je crois que le snowboard n’est pas le vrai moteur de ma vie. Et c’est peut-être pour ça que ça marche si bien. C’est bizarre mais c’est ainsi. Je ne me suis jamais vu dans la peau d’un snowboardeur. C’est ce que je fais mais ce n’est pas ce que je suis. J’aime la compétition, c’est tout. Quand je me vois en photo, je ne vois pas un snowbardeur mais un homme libre, un gars qui fait de la musique avec un groupe, qui a une collection de vêtements chez Burton, qui a travaillé pendant longtemps à la conception de lunettes de soleil avec Oakley. J’aime aussi le design, l’architecture d’intérieur. Je suis un homme d’aujourd’hui. Quand je suis avec des potes à la maison, ils oublient qui je suis et, au détour d’une conversation, ils me disent : « Ah oui, c’est vrai, tu as fait ça, tu as gagné les JO, tu as fait cette pub... » Et s’ils l’oublient, c’est que je fais tout pour. Je veux qu’ils me considèrent comme Shaun, pas comme le champion multi-médaillé qui fait la couverture des magazines de mode.

Dernière question, vous arrive-t-il parfois de ne rien faire ?
(Rires) Cela peut m’arriver, mais c’est rare. Mais vous avez raison, je devrais essayer plus souvent de ne rien faire. C’est peut-être la raison pour laquelle j’aime autant la musique. Quand je joue, je ne fais pas grand-chose mais quand même un peu. En ce moment, j’apprends l’espagnol, à jouer du piano et je prends des cours de chant. J’aime m’aventurer là où je ne suis pas très bon. Le ping-pong par exemple. En même temps, ça fait du bien de revenir aux fondamentaux, de savoir qu’il y a un domaine où l’on excelle. Et je crois que, pour moi, c’est le snowboard.

 

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