Interviews Loïck Peyron
Photos Jérôme Bonnet / Texte Yves Bongarçon & Paul Miquel / Stylisme Cindy Sanchez Le 08 janvier 2013

Loïck Peyron Capitaine Ad Hoc

C'est le Federer de la voile, le Messi de la mer. Loïck Peyron traverse les océans et les époques sans trop se soucier du temps qui passe. Ambassadeur de la maison horlogère Corum, il symbolise la quintessence du sportif stylé, performant et bien dans ses pompes. Interview au long cours d'un marin presque parfait.

Est-il encore nécessaire de présenter Loïck Peyron ? Ce gars-là a quasiment tout gagné. Trophée Jules-Verne, Transat anglaise, Transat Jacques-Vabre, Trophée Clairefontaine, des records de vitesse et de distance à la pelle. En visite à Paris, il débarque à l’heure, seul, sans agent ni attachée de presse. Bavard, naturellement de bonne humeur, il met tout le monde à l’aise en moins de temps qu’il n’en faut pour un virement de bord. C’est aussi ça le secret de Loïck Peyron : il suffit de discuter dix minutes avec lui pour avoir l’impression de le connaître depuis vingt ans. Devenu ambassadeur de la maison horlogère Corum, l’un des sponsors d’Energy Team AC 45 sur le circuit des World Series de l’America’s Cup, il s’est pris de passion pour les montres. Et, comme d’habitude, il s’est lancé tête baissée dans ce nouvel univers pétri de mécanique et de précision. Résultat : avec les équipes Corum, le skipper est en train de plancher sur le développement d’un chronographe de régate mécanique permettant le décompte du temps pour le départ au top, le chronométrage de la course et l’affichage de l’heure. Un défi de plus, comme il les aime. 

Vous êtes un personnage médiatique, on a l’impression que vous avez fait ça toute votre vie...
Loick Peyron : Je ne me force pas ! Il y a trente ans, j’étais assez fasciné par le cirque médiatique, par cette vie parisienne que j’ai menée durant quelques années. Je trouvais sympa et marrant le moindre plateau de télé. J’étais un « bon client », comme on dit. J’ai eu la chance de connaître cet univers à un moment où ce n’était pas très important. J’ai pu prendre conscience du fait qu’il n’est pas utile d’en faire trop. Même si la médiatisation est une partie de notre métier, je me rends compte désormais que le meilleur moyen de bien communiquer, c’est à travers les aventures que l’on a la chance de vivre et de les faire partager. Je n’ai rien de particulier à cacher et je serai un pensum pour les éventuels paparazzis parce que ce n’est pas demain qu’ils me prendront en photo au volant d’une Ferrari ! Ils n’ont jamais eu mieux qu’une Méhari (sourire)

Vous avez conscience d’être un exemple ?
Alors ça, je ne l’espère pas ! Sans être exemplaire, je pense qu’il y a des personnes, ou certaines catégories d’activités, qui doivent avoir conscience de leurs responsabilités. Être un exemple ou au moins une référence est parfois difficile à tenir. Les politiques, qui devraient être exemplaires, ne le sont pas toujours. Dans le domaine sportif, il y a de nombreuses figures idéales pour les mômes, particulièrement et surtout dans les sports majeurs. Malheureusement, certains sports dits « majeurs » – donc pas la voile – sont de moins en moins irréprochables. Le comportement des joueurs, des gens qui les encadrent et la vie autour d’eux sont dramatiques en terme de modèle. Je suis conscient de la valeur de l’exemple et de la nécessité de ne pas raconter n’importe quoi, d’avoir le sens de la mesure. 

Tous les moyens ne sont pas bons pour gagner. L’une de mes qualités est d’avoir toujours apprécié d’être battu par meilleur que moi. Ne pas gagner n’est pas une défaite, c’est d’abord la manière de construire une victoire future.

Vous pensez au foot ?
Contrairement aux abrutis qui disent que le foot est le reflet de la société, je pense que c’est la société qui est le reflet du foot. C’est un sport majeur et on voit à longueur d’années des comportements lamentables. Certes, nous sommes tous capables du pire, notamment du fait  de la pression et de l’excitation. C’est le côté prédateur, animal, qui se transforme chez l’homme en insulte. Et dès lors que c’est monté en épingle par les médias, cela devient une référence. Quand l’homme le plus apprécié des Français met un coup de boule pendant une compétition majeure, cette action se transforme en norme et c’est dangereux. Ce n’est pas un reproche car, sur le moment, n’importe qui aurait mis le même coup de boule et on l’excuse volontiers. La problématique est l’amplification du geste. Nous, on a de la chance car on ne nous voit pas quand on met nos coups de boule en mer (rires) !

Réussir en gardant des valeurs ?
Oui, j’aime cette idée. C’est en tout cas ce à quoi je suis attaché. Par exemple, tous les moyens ne sont pas bons pour gagner. L’une de mes qualités est d’avoir toujours apprécié d’être battu par meilleur que moi. Ne pas gagner n’est pas une défaite, c’est d’abord la manière de construire une victoire future. Je regrette que la culture de la compétition – que ce soit dans le sport, à l’école ou dans la vie – considère qu’une victoire n’est avérée que lorsque l’autre est définitivement mort. C’est aberrant, et c’est une énorme erreur ! J’ai cette chance incroyable d’apprécier et de toujours pouvoir valoriser ma concurrence. C’est un comportement assez rare !

Cela vous vient-il de votre enfance ou l’avez-vous appris ?
Je crois qu’on l’apprend sur l’eau. En mer, tout se passe lentement. On consacre beaucoup de temps à apprécier les paramètres, les positions, les choix tactiques, spécialement en solitaire où l’on a du temps pour cogiter. Même lorsqu’on est en tête d’une transat ou d’un tour du monde, on n’est jamais certain de gagner car tout peut arriver. Il y a donc un fatalisme indispensable à intégrer. J’ai appris à relativiser à force de galères, de coups du sort. Il y a toujours pire ! Lorsqu’on a, comme moi, la chance et le luxe de choisir ses souffrances, on n’a jamais le droit de se plaindre ! Je suis l’inverse du tempérament larmoyant. Je note d’ailleurs qu’il y a quelques marins dans les générations plus récentes qui montrent un peu plus leurs sentiments et je trouve toujours cela un peu choquant.

Avez-vous la philosophie du « frère du milieu », coincé entre Bruno et Stéphane ?
Non, pas vraiment. J’ai un frère aîné avec et contre lequel j’ai beaucoup navigué, et que je retrouve en ce moment sur Energy Team. C’est assez joli comme histoire. Et puis il y a mon cadet, Stéphane, dont je suis très proche. Nous avons moins d’un an de différence, donc nous sommes plus jumeaux qu’autre chose. Historiquement, il y a toujours eu le frère aîné contre lequel les deux plus jeunes devaient forcément se mesurer. C’est d’autant plus vrai que Bruno a servi de père quand ce dernier n’était pas là, puisqu’il commandait de gros bateaux de la marine marchande. Encore aujourd’hui, Bruno possède toujours sa place d’aîné. Mais je ne saurais pas dire si c’est avec ce background que j’aurais développé un comportement de cadet.

Des choses à prouver justement...
Oui, peut-être. Bruno et moi avons toujours eu cette ambition de la course au large. Être en concurrence crée forcément des rivalités. À une certaine époque, on trustait pas mal les podiums, lui premier, moi deuxième et inversement... Mais il y a prescription aujourd’hui (sourire). Bruno et moi avons une complémentarité incroyable parce que nous sommes très différents.

Vous avouez être « dangereusement optimiste ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Je disais cela sur la participation au défi français à la Coupe de l’America. Mais cela peut s’appliquer à d’autres domaines. Je frise souvent l’inconscience, mais il en faut ! Il faut être conscient du travail à accomplir, mais il y a aussi tout ce qui est aléatoire et totalement incertain. Il existe plusieurs manières de regarder un verre à moitié rempli. Être convaincu qu’il est à moitié plein peut être dangereux parce qu’il est quand même à moitié vide et qu’il ne faut pas perdre de vue le fait de le remplir. C’est quand même plus « moteur » de penser comme ça plutôt que se dire en permanence : « Merde, il n’en reste que la moitié, on est tous morts ! ». Avoir cette analyse, c’est passer pour quelqu’un qui joue la facilité, un peu je-m’en-foutiste. C’était la grande théorie des Jésuites, ça, le je-m’en-foutisme !

Vous avez été formé chez les Jésuites ?
Oui, trois, quatre ans, à Vannes. Avec des dortoirs collectifs comme dans Les Choristes ! 400 m de long, la messe le matin, etc. ! Excellente formation, mais qui m’a guéri à vie de la volonté de croire en quoi que ce soit ! 

Amer ?
Non, je ne regrette absolument pas. C’est une formation intéressante, qui a une manière particulière de faire passer une autorité. J’ai même envoyé mes enfants dans le même établissement, mais il n’y avait plus de Jésuites. 

Tout le monde médite sans le savoir. Quand on est sur l’eau, la valeur temps disparaît, même si en course c’est un peu différent. Peu importe le jour ou l’heure qui passe, on est immergé dans la nature.

C’est de là que vient le « tyran démocratique » que vous affirmez être ?
Peut-être. Il y a une sorte de paradoxe, car je suis un fan de démocratie... pour autant qu’elle soit imposée ! Le meilleur moyen d’apprendre à diriger un équipage c’est de savoir se diriger soi-même. Le solitaire a cette nécessité de savoir tout faire seul. Avoir fait beaucoup de courses en solitaire permet d’être plus légitime dans sa position de skipper, car on sait accomplir ce que l’on demande aux autres de faire. La gestion d’une équipe est quelque chose de passionnant. Je n’aime pas la confrontation et préfère l’assentiment général : il faut être démocrate, mais la hiérarchie est nécessaire et la personne qui dirige est d’autant plus légitime si elle a l’accord de tous dans les décisions qu’elle prend. Il y a une sorte de respect. C’est le plus beau mot qui existe. Le respect de tout : du matériel ou de l’environnement, par exemple. C’est juste un petit mot, mais ce serait bien de le garder à l’esprit dans chacun de nos actes.

Des mots, vous en avez eu souvent des philosophiques pour raconter le rapport au temps. Une course se gagne-t-elle aussi sur la méditation ?
Tout le monde médite sans le savoir. Quand on est sur l’eau, la valeur temps disparaît, même si en course c’est un peu différent. Peu importe le jour ou l’heure qui passe, on est immergé dans la nature. Quand on passe des heures à la barre, une partie de nos neurones fait autre chose que d’être simplement concentré. Même si j’ai quelques drapeaux tibétains qui flottent derrière le bateau, je n’en fais pas une philosophie pour autant. Je ne vais pas sur l’eau pour méditer. Mais cela se fait, et c’est normal à 50 ans. J’ai passé des jours, des nuits, des semaines, des mois entiers sur l’eau. Tous ceux qui ont un métier proche de la nature ont cette aspiration à regarder les étoiles.

Quand on regarde votre palmarès, on a une impression de boulimie.
Oui, je n’ai jamais arrêté et cela peut donner cette impression. C’est une passion et aussi une obligation vitale car nous n’avons pas les mêmes revenus que les footballeurs ! J’ai cette chance d’être encore au plus haut niveau et il faut savoir la saisir. C’est comme un vélo : s’il n’est pas en mouvement, il tombe. Je suis comme ça. J’adore m’arrêter mais je m’arrête d’autant mieux si je sais que je vais repartir.

Un trait de caractère derrière ?
J’ai la chance d’avoir beaucoup d’énergie. Il n’y a pas de petites choses pour moi. Il n’y a pas de gens importants et d’autres qui le sont moins. Je n’aime pas être sur un piédestal.

Votre longévité vous interroge-t-elle ?
Non, car l’expérience sert à quelque chose. Je suis aussi convaincu qu’il y a des choses que je ne sais pas et que je vais bientôt connaître. J’ai une soif d’apprendre dans tous les domaines. C’est ce qui me motive. Je m’intéresse à presque tout. Je n’ai aucune lassitude et c’est plutôt cela qui m’interroge. Il y a évidemment des choses qui m’emmerdent un peu, mais la plupart du temps je trouve le petit truc intéressant. Celui qui fait que l’on rencontre de nouvelles personnes, que l’on navigue de manière différente. Être un bon marin, ce n’est pas seulement bien faire du bateau, c’est aussi être éclectique dans ses goûts. C’est ça qui est passionnant et qui rend mon métier si intéressant et si complet.

Le côté entrepreneur et relations publiques obligatoires, cela vous ennuie-t-il ?
Non, cela fait partie du boulot. On ne peut pas opposer une voile pure et officielle qui consisterait à être tout seul sur l’eau sans contrainte et sans autocollant à celle que j’ai la chance de pratiquer. Les deux se valent. 

L'esprit de compétition est un moteur qui fait que l’on accepte des moments insupportables. Mais comme le propre du genre humain est l’amnésie, on y retourne. Mille fois par transat, je me suis juré de ne plus jamais faire ça. Et pourtant cela fait trente ans que ça dure !

Vous concernant, on a parfois entendu : « C’est le meilleur marin du monde »...
Ah non ! Aucun superlatif ne peut s’imposer. Il y a un profond respect des marins les uns envers les autres et nous avons la chance d’avoir un dénominateur commun. Les footballeurs ont du gazon et un ballon. Nous, on a la mer. On a un champ d’expression en mer qui va de la petite régate au tour du monde en solitaire. On ne peut pas dire que celui qui gagne la Coupe de l’America et qui n’a jamais passé une nuit en mer est meilleur qu’un autre. La seule chose dont je peux être fier est d’être passé d’un style à l’autre et d’être l’un des rares – sinon le seul – à avoir remporté des transats en solitaire et à avoir gagné contre les meilleurs champions à la Coupe de l’America. Mais il n’y a pas de « meilleur » au sens où les gens l’entendent habituellement.

La transmission vous intéresse-t-elle ?
Bien sûr, mais ce n’est pas une obsession. Dans de nombreux sports, la transmission est brutale : on est joueur et, subitement, on n’est plus joueur et on devient transmetteur. C’est le cas du football. Pendant sa carrière, un footballeur a peu de moments où il transmet. En voile, on commence assez tôt à transmettre car on est toujours dans l’échange. Quand on a la chance de durer, la passation est active. Le Jules-Verne est un exemple précis. Les trois quarts de l’équipe n’avaient jamais fait le tour du monde. C’est bien d’être à bord dans cette position de transmission, de rassurer, de voir des générations différentes ensemble sur un bateau. 

On peut dire que vous avez eu la « vocation ». Trente ou quarante années plus tard, vous en savez davantage ?
Dans toutes les vocations ou passions, il y a souvent de l’atavisme familial et cela a été le cas. Mais tous les mômes qui naissent au bord de l’eau ne font pas du bateau. Être passionné par la mer est une chose, la compétition en est une autre. Je ne pense pas qu’il y ait une explication. C’est juste une énorme prise de risque, du travail et beaucoup d’inconscience.

Et l’esprit de compétition dans tout ça ?
C’est un moteur. C’est ce qui fait que l’on accepte des moments insupportables. Mais comme le propre du genre humain est l’amnésie, on y retourne. Mille fois par transat, je me suis juré de ne plus jamais faire ça. Et pourtant cela fait trente ans que ça dure ! La compétition elle-même n’a pas que du bon. Je l’ai déjà dit : tous les moyens ne sont pas bons pour gagner. J’abhorre la triche et la simulation ! C’est viscéral. Je suis presque trop respectueux des règles, même si elles ne sont pas en ma faveur. Il y a un juge, un arbitre : même s’il fait mal son boulot, c’est l’ordre. Sur l’eau, l’exemple même, c’est le respect de l’arbitrage. C’est la chose la plus importante qui soit.

Comment expliquez-vous votre popularité en France ?
C’est agréable de se sentir apprécié par son propre clan et un peu plus loin autour. On a la chance dans notre activité de marins d’avoir un public qui ne nous dit pas seulement bravo, mais merci. C’est un honneur incroyable. Ils disent merci pour le rêve. On est souvent loin des yeux mais près du cœur. Ce n’est pas la voile qui fait rêver, mais l’aventure, le large, l’horizon. Et puis il y a eu des mystères : Alain Colas qui disparaît, Éric Tabarly... La France a été nourrie par des histoires de courses et d’aventures au large. Nourrie par le rêve. C’est ce qui explique  probablement la popularité des marins.

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