Interviews Inaltérable Bertrand Delanoë
Le 15 mai 2013

Inaltérable Bertrand Delanoë

Betrand Delanoë passé sous le scanner de Daphné Roulier.

ll pilote la plus grosse collectivité locale de France, quelques 50 000 fonctionnaires et un budget de 8 milliards d’euros. Après deux mandats à la mairie de Paris, l’homo politicus Bertrand Delanöe est sur le départ, mais il soigne sa sortie et se prépare une nouvelle jeunesse. Où ? Mystère. Il possède en tout cas une stature d’homme d’État, en tête dans les sondages, qui peut le mener encore loin. En attendant, il profite pleinement de cette année comme un footballeur qui jouerait sa dernière Coupe du monde. Sportif, il se prête au jeu des questions/réponses dans son bureau de l’Hôtel de Ville, presque aussi vaste qu’un court de tennis. 

En 2001, la presse vous présentait comme un homme neuf, branché, tendance, à la tête de la mairie de Paris. Au terme de presque deux mandats, comment conserve-t-on la place du moderne que vous occupez depuis près de quinze ans au PS ? Je ne cherche pas à être moderne, mais seulement à être naturel, et à faire le mieux possible tout en me laissant inspirer par la vie. Aux idées que j’avais en tête en début de mandat est venu s’agréger tout ce que j’ai appris au contact des Parisiens. Les préoccupations, les attentes, les rêves dont ils me font part, je tente de les transformer en art de vivre. Quant à savoir si j’ai un jour été branché et si je le suis resté, je n’oublie pas que les médias me présentaient avant l’élection de 2001 comme une personne terne et dénuée d’idées. La vraie modernité en politique se vit dans l’humilité. 

En tout cas, au sein du PS, vous bénéficiez toujours de cette image d’homme neuf.  La seule chose qui m’importe, c’est d’avoir traversé ces années de responsabilités politiques en restant moi-même. Un jour, un de mes neveux, qui n’est pas du tout branché politique, m’a dit : « Tout ça je n’y comprends pas grand-chose, mais ce que j’aime quand je te vois à la télé, c’est que tu es le même qu’avec nous ». Être neuf n’a de prix que si on est toujours fidèle à soi-même. 

Douze ans aux commandes de Paris, ça use son homme ?  Pour l’instant, mon énergie et mon désir sont intacts. Mais je crois avoir bien fait de me fixer cette limite de 2014. J’espère pouvoir être jusqu’au dernier jour tonique, impatient, insatisfait, créatif, pour ne jamais connaître le moment fatal où l’on devient content de soi.   

Est-ce la raison pour laquelle vous avez annoncé très en amont que vous ne brigueriez pas un troisième mandat ? Je l’ai annoncé très tôt parce que j’ai d’abord hésité à en faire un deuxième. Ce sont les Parisiens, mes proches, mes amis qui m’ont convaincu que sept ans étaient insuffisants pour mener à bien tout ce que j’ambitionnais pour Paris. Quand j’ai rempilé, je savais que je ne me représenterais pas, et j’ai tenu à le dire d’emblée. On me l’a reproché, au motif que ce sont des choses qui ne se disent pas en campagne. Mais je tiens à cette relation de franchise avec les citoyens. Et puis, le temps doit être un allié, pas un ennemi. Je crois que les êtres humains sont tous en danger de normalisation. J’ai toujours su que j’étais un peu atypique. Je n’ai jamais voulu que cette fonction me normalise. Après 13 ans, ce sera bien de prendre du recul. Mais il reste encore un an. Pour rester jeune dans sa tête, il faut sans cesse se remettre en cause. 

Mais l’annoncer aussi tôt, n’était-ce pas aussi une façon de rembourrer les épaulettes d’Anne Hidalgo ?  J’aime trop Paris pour arrêter mon engagement et ma réflexion à l’échéance de mon mandat. Je connais Anne depuis longtemps, c’est une femme de grande qualité, en qui j’ai une totale confiance. Elle est pour moi la plus à même de réussir après 2014. Je lui répète souvent qu’il y a des choses qu’elle fera mieux que moi et d’autres moins bien, parce que telle est la loi de la nature humaine. Si elle parvient à gagner la confiance d’une majorité de Parisiens, dans un contexte qui s’annonce difficile, je sais que la suite sera différente mais tout aussi passionnante. Anne Hidalgo n’a pas besoin d’épaulettes. Elle a les épaules pour écrire la suite de l’histoire. 

Je vais vous poser la question autrement. En 2001, vous avez bâti votre succès à la mairie de Paris sur l’honnêteté, la transparence contre un système jugé opaque, clientéliste et réputé malhonnête. Quelle serait la clé du succès pour les prochaines municipales ?  Oui, c’est vrai, ça a beaucoup joué, peut-être même de manière décisive. Mais j’ai aussi porté un projet qui a fait la part belle à l’enfant, à la mixité, à l’innovation, aux piétons, aux circulations douces, en un mot à un nouvel art de vivre en ville au XXIe siècle. L’enjeu pour 2014 sera d’incarner cette métropole moderne, protectrice pour tous et respectueuse de chacun – cette capitale capable de rassembler toute sa richesse générationnelle, sociale et culturelle grâce à des politiques urbaines qui laissent une place au citoyen tout en le tirant vers le haut par l’innovation culturelle, économique, technologique. 

Parlons un peu de sport. Le PSG a été transformé en « Qatar Saint-Germain » sur le site officiel de l’OM dans un article évoquant une fin de saison à enjeux. Cette qualification vous fait bondir ? Oui, d’autant que j’ai eu récemment au téléphone un supporter de l’OM qui me disait à quel point il avait vibré pour le PSG lors du match contre le Barça. De toute façon, le PSG a toujours été très critiqué, qu’il ait de bons ou de mauvais résultats, quels qu’en soient les propriétaires. Paris fascine autant qu’il suscite de jalousies. 

Pour avoir de grands championnats, il faut de grands clubs. Le PSG a misé sur d’énormes pointures : Ibrahimovic, Pastore, Menez et David Beckham en tête de gondole. Le sport, c’est d’abord une question d’argent ?  L’économie du foot est extrêmement impactée par l’argent. Ce qui n’empêche pas des petits clubs sans le sou de faire des merveilles. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui la compétition du foot mondial nécessite de gros moyens. Je ne m’en réjouis pas, mais je fais avec et j’essaie de ne pas être naïf. Que la Ville de Paris ait un club de foot qui joue dans la catégorie majeure me paraît légitime. 

Vous avez rencontré Beckham. Premières impressions du Spice Boy ? C’est un garçon sympathique, direct et accessible. Certaines stars du foot sont antipathiques, lui non. C’est un accélérateur de notoriété pour le club, et tout ce qui est bon pour le club est bon pour Paris. Quand le PSG gagne, quand le PSG signe avec des stars mondialement connues, quand nous arrivons à éliminer le hooliganisme, le racisme, la discrimination au Parc des Princes, c’est bon pour Paris. C’est pour ça que j’ai toujours voulu que les évolutions de l’actionnariat du club soient en harmonie avec les valeurs de Paris. À cet égard, tous les dirigeants du club (Canal +, Colony Capital et aujourd’hui le Fond Qatari) ont toujours été irréprochables. 

Saviez-vous que le rugby, que vous aimez tant, est le sport le plus touché par le dopage ? C’est ce qu’on me dit, mais j’ai du mal à le croire. Je connais bien ce milieu et je ne pense pas que mon ami Jean Gachassin (ancien rugbyman et désormais président de la Fédération française de tennis – ndlr) se droguait quand on l’appelait Peter Pan. Pas plus que Fabien Galthié, David Auradou ou Pierre Rabadan. Si on m’apprenait que ceux-là se droguent, je tomberais de haut. 

J’ai entendu dire que le patron du PSG verrait bien l’avenir de son club ailleurs qu’au Parc des Princes, trop exigu selon lui...  C’est faux. Le président du club passe son temps à me répéter que le Parc des Princes est sa maison. Ce qu’il souhaite, c’est avoir un stade qui soit à la hauteur de ses ambitions européennes. On essaie de rendre ça conciliable, ce qui est difficile mais faisable. Concrètement, la Ville de Paris va investir 20 millions, et le PSG 50 millions, pour aménager le Parc des Princes en vue de l’Euro 2016. C’est un signe fort, une preuve d’amour. Ensuite, on réfléchira à l’après 2016, tout en rentabilisant nos investissements. À Barcelone, lors du match retour, je me suis dit que l’on devrait s’inspirer de leur stade. 

Mais vous ne pourrez pas repousser les murs pour augmenter la capacité du Parc...  Il ne faudrait conserver que l’enveloppe. Le Camp Nou monte très, très haut. Nous, on est un peu handicapé mais on peut trouver des astuces en alliant créativité et savoir-faire technique. 

Ce qui vous donne des aigreurs d’estomac en ce moment, ce n’est pas le foot parisien, mais le projet d’extension de Roland-Garros... Ce qui me donne des aigreurs d’estomac, ce n’est pas Roland-Garros, mais l’état de la démocratie française et du pays, le découragement, la tristesse et parfois la colère des Français par rapport à une situation qui est franchement mauvaise. Ça, oui, ça peut me réveiller la nuit. Pourtant je suis quelqu’un qui dort bien !

Depuis une vingtaine d’années, le sport occupe une place prépondérante dans le débat social. À juste titre ? Oui, le sport est un enjeu de santé publique et de lien social qui enthousiasme et fédère. Il est par ailleurs normal qu’il tienne une plus grande place alors que l’espérance de vie s’allonge. Mais l’obsession de la santé à tout prix, comme si on voulait tutoyer l’éternité, me laisse sceptique. 

Votre jeunesse a-t-elle été marquée par une quelconque pratique sportive ? J’ai vécu à Bizerte, en Tunisie, au bord de la mer, pendant 14 ans. La pratique était donc implicite. Nage, voile, ski nautique, water-polo, périssoire (canoë instable qui porte bien son nom – ndlr). On ne disait pas « je vais faire du sport » mais « je vais à la plage » ! 

Et aujourd’hui ? De deux heures de gym par semaine, je suis passé à trois. Quand je suis en forme, je pousse jusqu’à quatre heures de pompes, d’abdos et d’assouplissements. 

Vous avez été l’un des premiers hommes politiques à faire votre outing. Avez-vous aussi été tenté par le mariage et l’adoption ? Ça me regarde. Si à un moment donné j’ai témoigné, c’est parce qu’il y avait beaucoup d’homophobie et que je voulais aider à vaincre les préjugés. Depuis, j’ai souhaité que les citoyens me jugent sur mon action, non sur mon identité personnelle. Et je dois rendre hommage aux Parisiens qui, non seulement m’ont élu et réélu, mais ont toujours jugé l’action du maire, jamais de l’homme privé. Ça, c’est une vraie victoire.

Retrouvez l'interview intégrale dans le numéro du mois de mai de Sport&Style.

 

 

Sites du groupe Amaury