Portraits
Mike Horn
©Patrick Swirc

Mike Horn L’indestructible

Par Claire Byache, le 14 février 2013

Mike Horn vient de poser le pied à Monaco après quatre ans d’une expédition quasi odysséenne. Heureux, ivre de bonheurs glanés à bord du Pangaea, il a parcouru 120 000 miles : Antarctique, Amazonie et autre Kamchatka. Rencontre.

Il est presque 13 heures, le ciel est perle, il ne fait pas si froid. Dans la marina du Cap-d’Ail, à une encablure de Monaco, somnole un monocoque élégant, élancé comme le museau d’un narval, à la coque métallisée et à l’allure démente. Pangaea, à force d’exploits, a conquis le statut de héros, avec son partenaire Mike Horn.

 

Sur le pont du navire, l’équipage papote. Le ton est léger, les orteils prennent l’air. Comme tout le monde, on se déchausse pour pénétrer dans le carré principal. Mike Horn, mug de rooibos (plante sud-africaine qui se boit en infusion) à la main, sourit à pleines dents. Polo siglé de son nom, lycra anthracite, il a le regard qui se marre et la poignée de main très mâle : sans aucun doute, il sait accueillir ceux qui posent la chaussette dans son salon flottant. Il joue franc-jeu. « On naît explorateur. Pourtant, les choses sérieuses commencent vers 35-40 ans. La route est longue, aucun raccourci n’existe. Pour vivre de l’exploration, il faut respecter les étapes, accepter que cela prenne du temps, beaucoup de temps. Comprendre qu’à tenter une épopée trop folle, trop tôt, trop peu pensée, on risque de tout planter et pire, de décrédibiliser la profession. » Puis il ajoute, concerné : « Paul-Émile Victor, Charcot, Amundsen avaient le courage d’aller là où aucun homme avant eux n’avait posé le pied. Aujourd’hui, n’importe qui peut aller n’importe où. Pourtant, l’homme est resté homme, la nature est restée nature. Ce qui a changé, c’est l’équipement. En apparence, il a simplifié le job. En réalité, il a affaibli l’homme. Aujourd’hui, on meurt donc en cours d’exploit parce qu’on a trop fait confiance à son matériel, à ses skis, à sa tenue. Comme si porter une carapace technique dispensait de lucidité. Non. Pour explorer, il faut se connaître à tout prix, savoir quand on peut aller plus loin, quand on est capable de repousser encore un peu plus ses limites mentales et physiques. »

 

La famille compte plus que tout. Sans l’inconditionnel soutien de ses proches, un explorateur n’explore rien du tout. 

 

Lui, c’est une évidence, est très conscient de ses propres limites. Il a survécu à une flopée d’épreuves, est sorti indemne de bien des impasses. À bien y réfléchir, on se dit que son secret réside sûrement dans son épicurisme, son amour de la vie, des rires et du plaisir. Oui, sachez-le, le capitaine a un appétit d’ogre. Il adore les desserts et accepte les bulles sans chichi. Et puis, lorsque Annika et Jessica – ses deux jeunes adultes de filles – pointent le bout de leur nez, il les enlace. Chuchotte qu’il les aime. À son épouse Cathy, qui discrètement lui glisse un collutoire pour l’aider à lutter contre une vilaine extinction de voix, il adresse une œillade et un merci. Monsieur Horn est une force de la nature, mais n’a rien d’un dur. Il n’a ni la carapace coriace, ni l’air renfrogné. « La famille compte plus que tout. Sans l’inconditionnel soutien de ses proches, un explorateur n’explore rien du tout. » Dans un souffle, il balance qu’il a vu sa femme une trentaine de jours ces six derniers mois. Elle, sublime, sourit et confirme : « Vivre avec Mike est une sacrée aventure ». CQFD. Sur le parquet du Yacht Club de Monaco, espiègle, Mister Horn conclut l’échange par quelques pas de danse. Illico, ses proches clapent des mains, hilares. C’est que Mike Horn ne sait pas danser. Ce garçon peut descendre l’Amazone à la nage et en solitaire, traverser Bornéo et Sumatra à pied, marcher 20 000 kilomètres sans aucune assistance du Cap Nord à la Sibérie via l’Alaska, mais il ne sait pas danser. Ce qui agace, c’est qu’il n’est même pas gêné. Au contraire. Il gesticule à-tout-va et swingue, fait le pitre et s’amuse de voir les siens rire. À la manière d’un performeur très doué, un garçon sans complexes, affranchi, accompli.

 

Le lendemain, on le retrouve sur le pont de Pangaea, aux côtés du prince Albert de Monaco, face à une cohue de journalistes venus du monde entier assister à la clôture officielle de l’expédition. Attentivement, on l’observe. On guette la faille, l’instant où un signe de fatigue ou d’agacement le trahira. Las. Après plus d’une heure de photocall et presque trois de conférence de presse, Mike sourit toujours. « Pour recevoir, il faut donner. Si on n’est pas prêt à cela, mieux vaut ne rien attendre. Les cravates, les cocktails, ce monde n’est peut-être pas le mien, mais ce n’est pas grave. Je prends ça comme une expérience. » Voilà donc la réponse que l’on cherchait. Si autour d’eux tout a changé, les explorateurs, les vrais, sont restés philosophes. La preuve, en VO par Mike lui-même  : « To be an explorer, one should be able to use the word exploration in the full sense of its meaning » (pour être un explorateur, il faut être capable d’utiliser le mot exploration dans toute sa dimension). 

 

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