Portraits Florent Manaudou
© Estelle Hanania Par Paul Miquel, le 07 octobre 2013

Florent Manaudou "J'ai plus nagé que marché"

Champion olympique du 50 m à Londres l’an dernier, champion du monde du relais 4 x 100 m cet été à Barcelone, Florent Manaudou est devenu « bankable ». Et ce n’est qu’un début.

Il est né le 3 août 2012 dans le bassin olympique de Londres. Ce jour-là, il était déjà satisfait de s’aligner en finale du 50 m nage libre, lui, le frère de Laure Manaudou que tout le monde attendait un peu au tournant. Il n’avait que 21 ans et seule la largeur de ses épaules lui permettait alors d’affronter son destin qui s’écrivait plus ou moins en pointillés. « C’était mes premiers Jeux Olympiques, mon objectif était simplement de me qualifier en finale », raconte-t-il. De ce jour-là, il ne se souvient pourtant de presque rien. La concentration, le speaker qui hurle son nom, les fauves autour de lui sur les autres plots de départ et ce sentiment – si souvent évoqué dans le monde du sport mais tellement vrai – de ne rien avoir à perdre. On donnait le Brésilien Cesar Cielo vainqueur. On disait que l’Américain Cullen Jones serait un beau dauphin. On avait clairement oublié le Français, malgré son physique de super-héros, affichant 1,99 m sous la toise pour près d’un quintal de muscles saillants.

21 secondes et 34 centièmes
Départ, plongeon, coulée, battements de bras tendus comme des hallebardes, éclaboussements maîtrisés, puissance affichée. Et cette main, la sienne, qui touche le bord avant toutes les autres, comme si sa vie en dépendait. « Les émotions ont fait que certains passages de cet épisode important de ma vie ont été effacés » note encore Florent Manaudou aujourd’hui. « Je revois clairement mon départ, plutôt bon. Et l’arrivée. Je me rappelle aussi que je n’arrivais pas à lire mon temps sur le tableau lumineux. Il m’a fallu plusieurs secondes avant de prendre conscience que le numéro 1 était affiché à côté de mon nom. Et là, j’ai explosé. » Son chrono ? Très exactement 21 secondes et 34 centièmes, soit – pour l’époque – le meilleur temps de l’histoire hors combinaison.
Plus qu’un exploit, une surprise phénoménale pour ce jeune homme timide qui n’avait même pas réussi à décrocher le titre national de la discipline quelques mois plus tôt lors des championnats de France de Dunkerque. On se souvient aussi de Laure Manaudou se contrefichant du protocole olympique pour lui tomber dans les bras juste après cette finale londonienne. Épique. Les photographes avaient adoré. Florent n’en parle pas. Trop pudique. « Au mieux, je savais que je pouvais peut-être nager en 21 secondes et 30 centièmes. Et ce jour-là, tout s’est déroulé comme dans un rêve. Il y avait du travail, un peu de talent et une grande part de chance. J’ai été champion olympique avant d’être champion de France, le monde à l’envers. » En moins de 30 secondes, sa vie a donc basculé. Il en parle avec la sincérité des gens simples, comme s’il n’y croyait toujours pas.

Je ne fais pas du sport pour être médiatisé ou connu, mais pour autre chose. Oui, je suis un peu casanier. Je n’ai pas besoin de voir du monde pour être heureux. Je viens de la campagne.

Entre maturité et sagesse
Un an plus tard, en Islande. Florent Manaudou accepte de jouer les mannequins au milieu des paysages bruts que recèle cette toute petite île de l’Atlantique nord connue pour ses volcans capricieux, ses chanteuses de rock à voix cristalline et ses grandes steppes inhospitalières battues par les vents. Son physique est toujours aussi impressionnant. Sa plastique, d’une rigueur absolue, n’est pas un mythe.
On voulait confronter l’esthétique de son corps de super-héros aux paysages bruts islandais. Un combat du beau. Entre-temps, son palmarès s’est étoffé. Cet été, aux championnats du monde de Barcelone, il n’a terminé que cinquième de la finale du 50 m nage libre. Une déception. En revanche, il est devenu champion du monde du relais du 4 x 100 m nage libre à la barbe des Américains. Un exploit, encore un. C’est pourtant de son échec personnel sur 50 m nage libre dont il veut parler. « Je me souviens davantage de mes échecs que de mes victoires », glisse-t-il. « C’est étrange mais c’est ainsi. Je suppose que mes défaites me font davantage grandir. » Il est toujours surprenant d’entendre ce genre de phrases dans la bouche d’un môme de 22 ans. Ce n’est pas de la sagesse, encore moins du désenchantement, mais une forme assumée de maturité. « Je m’entraîne pendant dix mois à raison de deux séances quotidiennes de natation – sans parler des exercices de musculation – pour jouer ma saison en 21 secondes dans une piscine à l’autre bout du monde. Presque du poker. C’est un sentiment vertigineux, non ? » Que répondre ? Un silence vaut parfois mieux qu’un mot mal choisi. Et Florent Manaudou d’enchaîner, tout seul, sur un autre sujet. Comme s’il voulait s’affranchir d’un poids. Comme s’il voulait expliquer inconsciemment son côté casanier, voire méfiant envers la presse et les médias.
« En 2013, j’ai perdu mon meilleur ami », commence-t-il. « C’était le 1er avril. Un accident de moto. Il s’appelait Valentin. On s’était rencontrés en minimes à Ambérieu. On avait partagé un appartement ensemble. C’était un mec bien. Cet événement m’a profondément transformé. J’ai été très triste, je le suis encore. J’ai beaucoup pleuré. C’était mon ami. » Florent Manaudou a lâché ces mots sans ciller, avec le naturel désarmant des gens qui ne parlent jamais pour ne rien dire.

Gènes de sportif
Il a beau avoir été ambassadeur de Microsoft et d’un courtier en assurance (Assu 2000), il peut continuer d’être l’égérie de la marque de montres Ice-Watch et de Speedo, il n’en reste pas moins lui-même. « Je ne fais pas du sport pour être médiatisé ou connu, mais pour autre chose. Oui, je suis un peu casanier. Je n’ai pas besoin de voir du monde pour être heureux. Je viens de la campagne. Si je devais habiter au milieu de nulle part, dans une ferme isolée, par exemple ici, en Islande, cela ne me poserait aucun problème. Enfin, j’exagère peut-être... » Ou pas. Il a beau être nageur, l’expression « avoir les pieds sur terre » semble avoir été inventée pour lui. « Enfant, j’étais intenable », se souvient-il néanmoins. « Mes parents m’appelaient le diable de Tasmanie. » Le démon s’est calmé, du moins en surface.
Florent Manaudou est né le 12 novembre 1990 à Villeurbanne. C’est le petit dernier d’une famille de sportifs. Son père, Jean-Luc, est joueur et entraîneur de handball, fan de Led Zeppelin et des Who. D’origine néerlandaise, sa mère, Olga Schippers, pratique le badminton. Sa sœur Laure et son frère Nicolas sont nageurs. Quand Laure Manaudou devient championne olympique à Athènes, Florent n’a que 13 ans. Il vit son sacre par procuration. Et sait que son heure viendra. « J’ai appris à nager à 3 ans au club d’Ambérieu-en-Bugey », raconte-t-il. « Ma première licence date de septembre 1994. » Aussi loin que sa mémoire le porte, il ne se souvient pas de sa vie sans natation. « Nager n’est pas une passion, ni un métier. Ça fait juste partie de moi. Si je calcule, pour l’instant, j’ai plus nagé que marché. Je nage entre 6 et 8 kilomètres par jour depuis des années. Je ne marche pas autant ! Un homme normal fait environ une dizaine de rotations d’épaules par jour, moi, 2 500. »

Si Laure n’avait pas réussi, je ne me serais pas engagé si loin dans le sport de haut niveau. J’ai beaucoup appris d’elle, de son expérience et de ses erreurs. Elle m’a montré la voie.

Le nouveau Clark Kent
Longtemps entraîné par son frère aîné, il coupe le cordon ombilical en 2011 et part s’installer sur le Vieux Port où il rejoint le groupe de Romain Barnier au Cercle des Nageurs de Marseille. Là, aux côtés notamment de Frédérick Bousquet (son beau-frère) et de Camille Lacourt, il passe un cap. Sa carrière s’est construite ainsi, par paliers successifs. Exemple : « Deux mois avant de passer mon bac, j’ai décidé d’arrêter l’école. Je n’étais pas motivé par les cours. Et puis mes parents avaient laissé Laure partir de la maison à 14 ans pour qu’elle s’entraîne avec Philippe Lucas. Ils ne pouvaient pas faire deux poids deux mesures avec moi. Ils ont accepté ma décision. J’étais nul à l’école mais j’adorais l’histoire-géographie. D’ailleurs, si je devais reprendre un jour des cours, je ferais de l’histoire. Connaître le passé aide à mieux comprendre le présent. » Il dit ça sans trembler. Son visage poupin ne trahit aucun sentiment. « On dit souvent que je ressemble à Clark Kent, ça me flatte. » Indéniablement, Florent Manaudou est un beau bébé de près de 2 mètres. Il peut soulever 150 kilos en développé couché comme d’autres se brossent les dents. Il a conscience d’être un Apollon, mais n’en fait pas toute une histoire.
Au contraire. « Je sais que j’ai un beau corps, mais c’est le sport qui l’a façonné ainsi », confie-t-il. « Je n’aurais pas eu la même silhouette si j’avais été pianiste. En revanche, si je devais changer quelque chose, j’aimerais avoir un peu plus de fesses. Tous les nageurs ont des fesses plates. »
À le voir poser devant l’objectif d’Estelle Hanania dans les paysages rocailleux de la toundra islandaise, on se dit que cet homme-là possède une rare intelligence situationnelle. Son sens inné de l’adaptation épate. On sent aussi qu’il a grandi, qu’il s’est enfin affranchi du lourd héritage de sa sœur dont il est très proche. « Si Laure n’avait pas réussi, je ne me serais pas engagé si loin dans le sport de haut niveau. J’ai beaucoup appris d’elle, de son expérience et de ses erreurs. Elle m’a montré la voie. Même si j’ai commencé tardivement pour un nageur, je n’ai pas eu une enfance normale. Au lycée, je nageais déjà deux fois par jour. Le sport de compétition m’a construit en tant qu’homme. Les journalistes restent tout le temps à la surface des choses : on gagne, on perd, c’est tout. Mais c’est plus compliqué que ça. Les gens ne peuvent pas comprendre le sport de haut niveau. J’ai sûrement vécu plus de choses sur le plan des émotions, du stress, de la joie, de la tristesse, qu’un gamin de 22 ans qui va à la fac. Cela ne veut pas dire que je me considère supérieur ou plus mûr. Cela ne veut pas dire non plus que je ne côtoie que des sportifs de haut niveau... »

Un môme comme tous les mômes
Que cela signifie-t-il donc, au juste ? « Que je pense être lucide », répond-il dans un souffle. « Je ne vais pas nager jusqu’à 30 ans. Je n’en aurai pas le courage. La compétition use le corps. Je sens tous les jours cette usure, mes articulations craquent et chaque année qui passe m’oblige à m’entraîner davantage. » Il aime pourtant l’effort, rentrer chez lui, le soir, dans son appartement de Marseille qui domine le quartier des Catalans, et sentir ses muscles meurtris par l’épuisement. En revanche, il ne fait aucun effort nutritionnel. Mange de tout, quand il le veut. « Cela me permet de conserver une marge de progression », s’amuse-t-il. « Un jour, il faudra que je devienne sérieux au niveau de la nutrition. Cela compensera d’autres manques. » Difficile de percer son armure intime, la confiance se gagne doucement. Il avoue quasiment ne jamais lire de romans, s’informer sur Internet, écouter de l’électro et du rap US, jouer de temps en temps à la Playstation parce que ses parents le lui avaient toujours interdit quand il était gamin. Il avoue aussi qu’il ne s’énerve quasiment jamais : « Ça m’arrive, mais pas souvent. Et puis, je n’ai pas de copine, ça diminue nettement les risques d’énervements intempestifs. » Éclats de rire.
Il avoue enfin qu’il est d’un naturel distrait, qu’il perd ses téléphones portables régulièrement, qu’il oublie ses cartes bancaires dans les boutiques, qu’il égare souvent des montres. Un môme qui, comme tous les mômes, a déjà fait des conneries. « J’ai fait des trucs très bêtes comme rouler très, très vite », explique-t-il en montrant une photo d’un compteur de vitesse bloqué sur 290 km/h. Il possède désormais une Porsche 911 Turbo Type 965 de 320 chevaux. Un beau jouet datant de 1991. « Je n’ai jamais roulé aussi lentement que depuis que j’ai une Porsche » dit-il. Cette voiture est son seul luxe, son unique caprice. Il gagne bien sa vie, pense à investir dans l’immobilier mais sait très bien qu’il ne gagnera jamais autant qu’un footballeur. Il s’en fiche. La saison prochaine, il veut s’aligner sur 100 mètres nage libre – la distance reine de la natation –, tout en continuant sur 50 mètres et sans faire l’impasse sur le dos et le papillon. Il est aussi persuadé qu’il pourra un jour battre le record du monde du Brésilien Cesar Cielo (20’’91) sur 50 m nage libre. « C’est dans mes cordes, lors d’une course parfaite. » Une autre course parfaite, comme à Londres l’an dernier. Pas de doute, ça arrivera.

 

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